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Il n'y a pas que deux Prix Nobel à exprimer des avis intéressants sur la crise en Grèce

Joseph Stiglitz lors d'une conférence à l'université de Porto Rico, le 21 février 2014. REUTERS/Ana Martinez.

Joseph Stiglitz lors d'une conférence à l'université de Porto Rico, le 21 février 2014. REUTERS/Ana Martinez.

Quand on lit les articles d'économie dans les médias européens, on a parfois l'impression qu'il n'existe que deux prix Nobel dans la discipline, les lauréats 2001 et 2008 Joseph Stiglitz et Paul Krugman, qui ont, le week-end dernier, appelé à voter «non» au référendum grec, prise de position largement relayée. Deux bons clients, politiquement clairement identifiés et enclins à prendre position, et auteurs de succès de librairie. Moins médiatisés en France, d’autres lauréats ont pourtant eux aussi pris ces dernières semaines des positions sur le sujet, critiques envers les différentes parties et qui apportent un éclairage intéressant.

A l'aide d'une métaphore, le prix Nobel 1998 Amartya Sen a critiqué dans une tribune publiée par le New Statesman l’attitude des créanciers de la Grèce, qui lui réclament à la fois des mesures d’austérité et des réformes structurelles: 

«C’est comme si une personne demandait de l’antibiotique pour lutter contre une fièvre, et qu’on lui donnait un cachet mélangeant de l’antibiotique et de la mort-aux-rats. […] Le rétrécissement de l’économie grecque, notamment sous l’influence des politiques d’austérité, a créé le pire contexte possible pour mener des réformes institutionnelles vigoureuses.»

Interviewé début mai par le quotidien The National, Myron Scholes, un des lauréats les plus sulfureux de ces dernières décennies (il avait gagné le prix en 1997 pour ses travaux sur les marchés financiers, un an avant que son fonds d’investissement, LTCM, ne connaisse une faillite retentissante) a lui estimé que «l’austérité ne fonctionne pas vraiment pour la Grèce» mais a aussi affirmé que le comportement d’Athènes avait créé ce qu’on appelle un «aléa moral», le comparant à celui d’un enfant qui réclamerait de l’argent à son père pour sortir tout en promettant d’être raisonnable:

«Je donne de l’argent à l’enfant, et ensuite il revient en disant: "Papa, je suis désolé, j’ai essayé mais je n’ai pas réussi – donne moi plus d’argent".»

Une approche qui était reprise récemment par le Nobel 2014, le Français Jean Tirole, dans une tribune publiée par Le Monde:

«Jusqu’à 2009, des taux d’emprunt très bas générés par la perspective d’une garantie européenne des dettes (malgré la clause de non-renflouement) ont probablement incité la périphérie à s’engager sur des trajectoires d’endettement d’autant moins soutenables que certains pays supervisaient leurs banques de façon laxiste.»

L'antibiotique et la mort-aux-rats

Un autre prix Nobel se demande lui si ce n'est pas l’architecture économique de l’Europe qui fait durer la crise. Interviewé fin mai par le quotidien grec Kathimerini, Thomas Sargent, colauréat 2011, a ainsi estimé que la Grèce n’avait pas connu de panique bancaire car «les gens pensent que l’Europe va continuer à apporter son soutien». Ce qui peut paraître positif, mais est en fait le reflet du «haut degré d’ambiguïté» de la zone euro, où on ne sait pas si chaque Etat membre est responsable de ses dettes ou s’il existe une forme de mutualisation.

Début juin, le Nobel 2012 Alvin Roth, interviewé par Bloomberg, a lui comparé les relations Allemagne-Grèce au jeu de la poule mouillée (game of chicken), ce jeu où deux voitures se précipitent vers une falaise et où celle qui s'écarte perd –sauf que bien sûr, si aucune des deux ne s'écarte, elle s'écrasent toutes les deux:

«Je pense que tout le monde espère que cela ne sera pas le cas, mais quelqu'un devra s'écarter.»

Une bonne illustration de la dimension «poker» de cette crise grecque.

«Je voterais oui»

A travers ces différentes prises de position apparaît bien la complexité du dossier grec, qui fait que deux économistes peuvent prendre des positions différentes à partir de constats similaires. Avant les élections de janvier, Joseph Stiglitz avait ainsi cosigné avec 17 autres économistes, dont Christopher Pissarides, lauréat du Nobel en 2010, une tribune dans le Financial Times appelant à alléger le fardeau pesant sur la Grèce, en diminuant le montant de la dette et ses obligations de remboursement et en lui attribuant des financements pour des projets à l’export. Dans une interview à la Deutsche Welle après l’annonce du référendum, Christopher Pissarides, de double nationalité britannico-chypriote (ce qui n'est pas anodin car Chypre aussi a connu une crise de la dette) estimait ainsi que la Grèce devait continuer à se battre contre l’austérité mais se montrait en revanche sévère pour le gouvernement Tsipras:

«Si je regarde la façon dont s’est déployée la politique économique grecque depuis l’élection de Syriza en janvier, ce que je vois c’est une longue suite d’erreurs économiques.»

Et contrairement à Stliglitz, lui appelait à voter oui au référendum:

«Je voterais oui et j’encouragerai tout ceux que je connais à voter oui, car un non conduirait à une impasse totale et, au final, à une sortie de la Grèce de la zone euro.»

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