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Terrorisme, guerre de civilisation, islamofascisme: le piège des mots

Raid de la BRI à Saint-Priest près de Lyon après l'attaque du 26 juin 2015 contre l'usine Air Products. REUTERS/Emmanuel Foudrot

Raid de la BRI à Saint-Priest près de Lyon après l'attaque du 26 juin 2015 contre l'usine Air Products. REUTERS/Emmanuel Foudrot

Il ne faut pas craindre d’appeler un mal par son nom. Encore est-il préférable d’utiliser des termes justes, là où des responsables politiques comme des intellectuels ont tendance à se contenter d'approximations ou de formules choc sans substance

Yassin Salhi a incontestablement prouvé sa qualité de «terroriste» le 26 juin à Saint-Quentin-Fallavier (Isère). Ce jour-là, l’homme qui avait été fiché comme dangereux pour la sûreté de l’Etat par les services de renseignement a bel et bien fait souffler un vent de terreur sur la France. Il voulait, comme il l’expliquera plus tard, «frapper les esprits» par sa macabre mise en scène de décapitation. Ce fut une parfaite réussite.

Admettons néanmoins que c’est un étrange «terroriste». En premier lieu parce qu’il n’a pas revendiqué son acte odieux de cette manière, s’embrouillant dans des explications confuses face aux enquêteurs. Si la «radicalisation» islamiste d’un individu qui aurait crié «Allahou Akbar» au moment d’être maîtrisé ne fait guère de doute, son profil montre que son passage à l’acte obéit à des déterminations plus complexes.

Qu’est-ce qu’un terroriste?

La fragilité psychologique du personnage est patente. Son professeur de sports de combat avait décelé le trouble de caractère d’un homme ordinairement «doux» mais «prêt à exploser à tout moment». Le fait d’avoir tué son patron deux jours après avoir essuyé une vive réprimande de sa part et au lendemain d’une dispute avec sa femme qui menaçait de divorcer ne saurait être négligé.

On rétorquera que la plupart des terroristes souffrent de déséquilibres et qu’ils trouvent dans ce type de violence un exutoire à des rancœurs personnelles. Sans doute, mais tout est affaire de proportions. On ne combat pas de la même manière des organisations terroristes structurées et guidées par un cerveau comme des agissements individuels désordonnés de personnalités destructurées.

Le hasard aura voulu que Salhi commette son forfait le même jour de la tuerie revendiquée par Daech en Tunisie (38 morts) et des massacres dhijadistes en Syrie (plus de 150 civils tués). Fallait-il pour autant, deux jours après ce «vendredi noir» pour reprendre la manchette du Monde, que le Premier ministre dramatise à ce point la situation?

En affirmant que la France «n’a jamais fait face à une telle menace», Manuel Valls a donné un retentissement extrême à l’acte répugnant mais singulier de Salhi. La responsabilité des médias est également engagée dans le climat généré par ce type d’événement. Le quotidien du soir cité plus haut observait, à juste titre, que les terroristes cherchent à atteindre leurs objectifs «en exploitant la caisse de résonance infinie des médias».

Daniel Cohn-Bendit appelle chacun à résister à cette «peur» délétère en expliquant qu’on a autant de chances d’être touché par un attentat que de gagner au loto. La comparaison est étonnante mais «Dany» n’a pas bien fait ses calculs. Sauf erreur, on compte, depuis 2010, 27 morts et 34 blessés dans les attentats en France depuis 2010 alors que 38 Français ont gagné au loto pendant la seule année 2014.

Guerre de civilisation

Faire face à une menace terroriste bien réelle n’oblige pas les gouvernants à alourdir encore un climat anxiogène. Dans ce domaine comme dans d’autres, il vaudrait sans doute mieux parler moins haut et agir plus fort. Prisonnier d’un monde où il faut employer des formules choc pour se faire entendre, Valls a, bien au contraire, cru bon d’évoquer une «guerre de civilisation».

Sur le fond, son propos peut s’entendre lorsqu’il explique vouloir défendre la «civilisation», composante musulmane comprise, contre la «barbarie» des djihadistes. Mais la formule est trop connotée pour être toujours bien comprise. Nombreux sont ceux qui l’interprètent comme un écho au «choc des civilisations» –Occident contre Islam– alors même que Samuel Huntington ne défendait nullement cette thèse.

Valls est autrement plus proche du point de vue développé par l’ancien président américain George W. Bush qui qualifiait la guerre contre le terrorisme de «combat pour la civilisation». Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy avait récemment parlé, dans le même esprit, d’une «guerre à la civilisation». Au-delà du piège des mots, où chacun cherche à dérober le vocabulaire de l’autre, le chef du gouvernement s’inscrit ainsi dans une vision du monde pour le moins insolite à gauche.

Islamofascisme ou fascislamisme

Ne reculant décidément devant aucune audace sémantique, Valls avait déjà pointé, en février dernier, une menace de «l’islamofascisme». Le terme était jusque-là essentiellement utilisé par la droite dure (avec une mention particulière pour Christian Estrosi qui juge que ledit islamofascisme a déclaré la «troisième guerre mondiale») à l’exception de Noël Mamère.

Là encore, Valls marche dans les pas de Bush. Le 6 octobre 2005, le président américain employa l’expression d’«islamofascisme», ce qui ne l’empêcha pas de comparer le djihadisme au communisme. Si la portée polémique de l’expression est évidente, sa pertinence l’est nettement moins.

Le fascisme fut l’enfant monstrueux de la modernité au XXe siècle alors que l’islamisme radical est l’expression violente d’une réaction ultra-conservatrice. Ce nouveau totalitarisme –car c’en est bien un par son intolérance et son expansionnisme agressif– se distingue radicalement de ces deux prédécesseurs du siècle antérieur, le fascisme et le communisme, par l’absence de tout projet d’«homme nouveau».

De manière aussi peu rigoureuse, le publiciste Bernard-Henri Lévy a tenté d’imposer le concept cousin de «fascislamisme». Ce genre de vocable disqualifiant n’a pourtant jamais réussi à faire reculer un phénomène aux multiples racines. Le Premier ministre a mille fois raison de vouloir «utiliser les mots qui s’imposent». Il ne faut pas craindre d’appeler un mal par son nom. Encore est-il préférable d’utiliser des termes justes.

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