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Chez Charles Pasqua, trop de politique tuait la politique

Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, aux côtés d'Edouard Balladur le 6 mars 1995. REUTERS/STR New.

Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, aux côtés d'Edouard Balladur le 6 mars 1995. REUTERS/STR New.

Le meilleur et le pire se sont mêlés tout du long chez cet homme d'origine modeste qui s'est haussé jusqu'au ministère de l'Intérieur: du courage, de l'énergie, une vision, souvent, mais aussi de nombreuses bavures, des violences policières à l'entretien d'un entourage douteux en passant par le rapprochement avec les thèses du Front national.

Ce texte a été publié par Jean-Marie Colombani dans l'ouvrage De la France en général et de ses dirigeants en particulier (Plon, 1996).

Autant le confesser tout de suite, j'ai pour vous une certaine indulgence. Parce que c'était vous, parce que c'était moi, parce que vous êtes un Corse qui a réussi à s'élever dans la République. Peut-être est-ce là une première explication à cette indulgence, qui n'est pas nécessairement plénière mais qui réside dans l'hésitation constitutive de tout Corse: à la fois bonapartiste et paoliste, comme Napoléon Bonaparte, lui-même paoliste militant de la première heure, même s'il fut aussi bonapartiste avant l'heure.

Autant, donc, mettre en garde le lecteur. Je pense aussi sincèrement que l'on a tort de vous charger. Vous avez porté à l'excès, me semble-t-il, le poids de fautes imputables davantage à votre famille politique qu'à vos propres errements. Certaines de ces fautes, que les jeunes sont heureusement les premiers aujourd'hui à vous reprocher –au point de les conduire à s'esclaffer, lorsqu'il est question de faire de vous un Premier ministre– sont collectives. L'opinion voit en vous le parangon de la police, de l'ordre dans sa version caricaturale. Cela ne vous déplaît pas, certes.

Mais c'est Jacques Chirac qui, en 1986, avait misé sur le tout sécuritaire. C'est Jacques Chirac, en 1993, qui a installé Édouard Balladur à Matignon. Vous l'aviez prévenu, Jacques Chirac, que ce serait une bêtise, au point de vous sentir légitimé ensuite dans votre association de circonstance avec Édouard Balladur. C'est Édouard Balladur, en 1986, qui supprime l'impôt sur les grandes fortunes, alors que vous-même aviez alerté vos amis sur les incidences néfastes qu'aurait une telle mesure. C'est Édouard Balladur qui a raté sa campagne, même si vos ennuis de tous ordres, et notamment ceux ayant trait aux écoutes téléphoniques et à la ténébreuse affaire du conseiller général Didier Schuller, n'ont pas aidé le candidat Balladur. Ces épisodes, classiques et habituels dans une campagne électorale, n'auraient pas empêché l'élection d'Édouard Balladur si ce dernier avait su convaincre les Français et emporter leur adhésion.

Surtout, à qui appartiennent les trop fameuses, et pour l'essentiel détestables, «lois Pasqua», si ce n'est à la majorité écrasante que les Français ont envoyée à l'Assemblée nationale au mois de mars 1993? Lois sur les étrangers qui donnent un ton sinistre à certains aspects de la vie du pays.

Chaque jour, des étrangers en attente de papiers pénètrent dans les locaux de la préfecture de police de Paris, où ils sont convoqués pour «examen de situation». Ils en ressortent avec les menottes, entre des policiers qui les conduisent à l'aéroport de Roissy, au pied d'un avion dans lequel un siège leur est réservé. Destination: leur pays d'origine. Avantage pour la police: l'expulsé n'est pas placé dans un centre de rétention, situation qui lui aurait permis de recourir à des voies de droit.

Ce piège, avec sa cohorte de monstruosités quotidiennes lorsqu'il touche des personnes menacées, dans leur pays d'origine, dans leur vie, ou des enfants français de parents étrangers, fonctionne dans l'indifférence générale. En vertu des lois Pasqua. Grâce à un mécanisme mis en place par Jean-Louis Debré, votre successeur au ministère de l'Intérieur. Appliquant l'un et l'autre une volonté «populaire» qui est celle de votre famille politique. Aboutissement de cette logique kafkaïenne: l'expulsion programmée d'hommes, de femmes et parfois d'enfants.

Preuve, s'il en était besoin, de l'imprégnation de la vie politique du pays par les thèses du Front national. Ce qui, hier, faisait se lever les républicains, est mis en oeuvre par eux sans état d'âme. Erreur historique de la part d'une famille politique, le gaullisme, dont le fonds de commerce, en dehors de l'oeuvre inégalable de son fondateur, est de se présenter comme l'arme absolue contre le déclin. Or, qu'est-ce que la politique française à l'égard de l'immigration? Celle de l'Empire romain cherchant à se protéger derrière son limes. De l'édification du limes date le début du déclin de l'Empire romain.

Voilà pour les fautes qu'on vous impute, quand vous n'en portez pas la responsabilité première. Ce qui me fait penser que vous valez mieux que ce que l'on dit; à moins que ce ne soit le temps qui passe, et donc le changement de perspective, qui porte ainsi un regard apaisé. Il en est de Charles Pasqua comme du bon vin: il faut savoir attendre qu'il ait vieilli, qu'il se soit bonifié! 

Gaullisme trop facilement dénié

Ce ne peut être tout à fait le cas, cependant, car le meilleur et le pire se mêlent chez vous, comme au long de votre itinéraire. Un père policier parce que corse; socialiste parce que républicain; révoqué par Vichy parce que franc-maçon; et vous voilà, adolescent, très jeune, à quinze ans, dans la résistance gaulliste. Suit un engagement immédiat et sans hésitation, sinon sans bavure, au RPF, Rassemblement du peuple français, que fonde le général de Gaulle pour reprendre un pouvoir qu'il venait de laisser choir. Vous serez, par la suite, militant de toutes les incarnations successives du gaullisme.

Avec, au passage et au besoin, quelques épisodes contestables, comme celui qui vous vit animer le SAC, le trop fameux Service d'action civique, avec un autre de nos compatriotes, Alexandre Sanguinetti; mais dont il faut rappeler l'origine. Le SAC constituait l'ossature des commandos anti-OAS, qui tentaient de réduire par les armes d'autres commandos qui portaient, eux, la guerre civile sur le territoire métropolitain. Mais, tant cet épisode vous colle à la peau, on a oublié que vous perdez le SAC dès l'arrivée de Georges Pompidou. Parce que vous étiez déjà, il y a de cela près d'un quart de siècle, un vieux gaulliste, dont Pompidou et les siens voulaient, dès leur victoire de 1969, se débarrasser. Les clans pompidoliens, pour l'essentiel pro-américains, préparaient en effet la réconciliation avec ceux de l'Algérie française. Et cela, pour vous, n'était pas acceptable. L'on comprend mieux ainsi votre tendresse particulière pour Philippe Séguin, en qui vous avez tôt fait de reconnaître une réincarnation du gaullisme authentique. Tendresse qui n'exclut pas la manoeuvre, certes, mais tendresse quand même.

Car qui ne voit qu'il y a en vous un gaulliste de gauche qui sommeille, qui de temps en temps se réveille, qui n'est pas tout entier pour la vraie droite, avec laquelle vous ne vous entendez pas si bien, qu'il s'agisse de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud hier, ou d'Alain Juppé aujourd'hui. Ce n'est pas là que vont vos préférences. Vous avez en vous le gaullisme que l'on vous dénie trop facilement, de même que l'on passe trop souvent sur la cohérence de votre démarche, qui apparaît mieux lorsque l'on jette un regard distancié sur votre parcours. Qualité qui doit être rapprochée d'une autre: vous êtes capable, vous aimez apprendre.

On regarde un peu cette période comme Lino Ventura
et Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs

Vous êtes, en effet, parti de loin, dans la grande tradition clandestine du gaullisme des commandos, du SAC, on l'a dit, mais aussi des manifs de policiers sous les fenêtres du garde des Sceaux Robert Badinter en 1983: ce fait d'armes peu glorieux et peu honorable était clairement d'inspiration d'extrême droite, et avait été mis sur pied pour le bien supposé de la carrière politique de votre chef de file, Jacques Chirac. Passons sur votre long chemin chez Paul Ricard et sur quelques-unes de vos mauvaises actions dans des réseaux qui ont cherché à déstabiliser Georges Pompidou. Passons également sur les syndicats jaunes. Vous vous souvenez sans doute de l'époque où ces organisations sévissaient, notamment chez Simca, et organisaient des affrontements avec le parti communiste dans des bagarres assez glauques.

Tout cela appartient à la préhistoire, mais, faut-il le rappeler, préhistoire un jour transcendée par le gaullisme. Et avec la préhistoire revient l'indulgence. Car on regarde un peu cette période comme Lino Ventura et Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs, film qui à l'époque fit un tabac. Ce sont un état d'esprit, des comportements, des réflexes datés, l'atmosphère d'une époque révolue.

Venons à votre rôle aux côtés de, et pour Jacques Chirac. Vous avez assez dit que vous aviez tout misé sur lui, que vous aviez tout tenté pour lui offrir de devenir un jour le successeur de De Gaulle. C'est ce qui, semble-t-il, vous a autorisé à décréter, un jour, que cet homme, décidément, n'y arriverait jamais –alors même que vous auriez dû savoir qu'en politique, il ne faut jamais dire jamais– et que, étant l'objet d'une sorte de désamour des Français, il ne réussirait pas à être élu à la présidence de la République.

En 1981 pourtant, vous fûtes l'artisan de son sauvetage, car Valéry Giscard d'Estaing avait misé sur l'effondrement de Jacques Chirac entre la liste de Michel Debré et la sienne propre. L'effondrement fut celui de Michel Debré, la défaite celle de Valéry Giscard d'Estaing, tandis qu'avec 17,5% des voix, Jacques Chirac devenait le chef de l'opposition au lendemain de l'élection de François Miterrand. C'est peu de dire que vous avez contribué au succès de François Mitterrand avec la même ardeur, en sens inverse, que Georges Marchais, qui lui avait tenté de la freiner, volant au secours de Valéry Giscard d'Estaing.

Le grognard Flambeau

Charles Pasqua, en 1987 (via Wikimedia Commons).

Votre rôle auprès de Jacques Chirac fait de vous, à ce moment-là, un des grands électeurs de François Mitterrand, et surtout le vrai chef d'état-major du maire de Paris, président du RPR. Avec, à votre actif, de solides bévues: recherche fébrile de dossiers de tous ordres contre le parti socialiste, allant jusqu'au montage d'une affaire, celle du Carrefour du développement et du vrai-faux passeport que vous faites délivrer à l'ancien chef de cabinet du ministre socialiste Christian Nucci, pour le cacher au Brésil chez des amis d'amis insulaires peu présentables. C'est alors que commencent à apparaître certains personnages que l'on retrouvera, à différents endroits et moments, dans différents milieux et épisodes, y compris la libération des otages français détenus au Liban. Nous ne sommes pas là dans le meilleur de la tactique pasquaïenne, ni dans le plus reluisant des apports de nos amis corses.

Plus grave, du point de vue républicain qui est désormais le vôtre, vous faites cette déclaration hallucinante dans laquelle vous, le ministre de la Police, dans un moment d'enthousiasme incontrôlé, excusez par avance les bavures que la police pourrait commettre au nom de la politique sécuritaire de la majorité née de la victoire législative de mars 1986. Or, dans la police, quand on lève la menace de la sanction, certains –peu nombreux mais ils existent– sont aussitôt tentés de passer à l'acte. C'est ce qui, hélas, arriva.

Il y eut aussi, dans la foulée de vos déclarations, quelques épisodes dramatiques. Vous n'avez plus jamais recommencé, certes, mais le mal était fait. Souvenons-nous de Coluche, qui fustigea la dominante de cette époque et de la politique conduite dans un sketch célèbre: «T'as vu la gueule de la bavure?» Du coup, c'est vous que l'on tiendra pour responsable de la mort de Malik Oussekine, ce jeune manifestant, malade du rein, tombé sous les coups de policiers lors de la manifestation étudiante de l'hiver 1986. Cette mort provoquera dans l'opinion un basculement, lequel, deux ans plus tard, sera fatal à Jacques Chirac dans la compétition présidentielle. Vous voilà tout à coup incarnant l'utilisation de la brutalité policière au service d'objectifs politiques. Vous deveniez le «Dirty Harry» de la politique française.

Depuis cette époque, vous avez réfléchi, et surtout vous avez changé. Vous avez d'ailleurs beaucoup changé. Et dans la période qui suivra, 1988-1993, période d'opposition, vous devenez plus républicain, revenant progressivement aux valeurs fondamentales du gaullisme, oubliant petit à petit vos origines clandestines pour vous couler dans le moule d'un personnage important de la République.

C'est l'époque où vous rêvez de devenir président du Sénat. C'est le moment où l'on vous surprend à parler de prévention, et non plus seulement de répression. Vous prenez connaissance des problèmes sociaux, notamment à travers ce que vous observez de la réalité sociale dans un département pourtant riche, celui des Hauts-de-Seine, mais où la misère n'en est que plus choquante. Vous tentez dans ce département des expériences, notamment en matière de lutte contre l'échec scolaire, qui à bien des égards pourraient inspirer l'actuel ministre de l'Education nationale. Surtout, vous partez en guerre contre l'ultra-libéralisme et vous faites la jonction avec Philippe Séguin –dont vous demandiez l'exclusion du RPR au temps de bataille de l'école privée– pour tenter de renouer avec le fil d'un gaullisme populaire. Vous vous réconciliez avec les réseaux de la police républicaine, celle qui, de tout temps, a tenu l'État et l'a protégé. Vous engagez le dialogue avec l'Islam officiel pour tenter de contenir la poussée de l'Islam extrémiste. Et pour cela vous prenez langue avec le gouvernement algérien. Votre attitude, ouverte, est au fond celle que vous dénonciez auparavant lorsqu'elle était celle soit des socialistes, soit d'une partie de la droite.

En 1993, vous auriez certainement préféré que vous l'on nommât ministre de la Défense. Mais puisqu'on de vous proposait qu'un retour au ministère de la Police, vous y avez adjoint l'Aménagement du territoire. Ayant médité l'exemple de Gaston Defferre, qui ne manquait pas une occasion ministérielle pour marquer son passage par une loi, vous vous attelez à cette oeuvre, en proposant un aménagement du territoire qui ne manquait pas d'audace, et dont vous restez fier, même s'il est aujourd'hui aux oubliettes, par la grâce d'Alain Juppé.

Retour donc au ministère de l'Intérieur avec un nouveau visage, de nouveaux interlocuteurs qui vont de l'architecte Roland Castro à d'anciens élus communistes. Rien ne vous y obligeait et d'ailleurs, cela ne vous rapporte rien. Mais c'est là la marque de votre changement d'état d'esprit. C'est aussi le moment où s'opère, fort justement me semble-t-il, une certaine réconciliation avec les Français. Le fait que votre humour et votre bonhomie –apparente– finissent par correspondre avec le sentiment des Français, vous le vivez comme une reconnaissance légitime, celle que l'on doit au grognard, à ce Flambeau qui fut de tous les combats. Ce sont alors les hautes eaux balladuriennes. Vous vous fâchez avec Jacques Chirac, mais beaucoup de Français se réconcilient avec vous. Jusqu'à la campagne présidentielle. Jusqu'à ce que tout s'effondre, de nouveau.

Le diable se cache dans les détails

Les voyous, croyez-vous, sont nécessaires
à la politique, comme la chlorophylle
l'est aux plantes

Comme toujours, c'est dans le détail qu'arrive à se cacher le diable et que gisent les pires erreurs. Quel malheur d'avoir un gendre! Quel malheur d'avoir récupéré un Didier Schuller! Quel malheur d'avoir construit un système qui, dans les Hauts-de-Seine, s'appuie sur un Patrick Balkany qui a fait de Levallois-Perret une caricature en matière de règne de la promotion immobilière. Voilà bien une belle brochette, sans parler du défunt Claude Labbé, autre promu des syndicats jaunes, que vous avez protégé jusqu'à sa mort et qui avait présidé le groupe gaulliste de l'Assemblée nationale, injuriant bassement Simone Veil comme on ne l'avait pas osé au Front national. Entouré de ceux-là, il y a des bêtises à attendre. Les bêtises arrivent. Rien ne vous obligeait à vous entourer de ces personnages. Rien ne vous empêchait de faire le ménage à temps. On touche là à une certaine idée de la vie publique: les voyous, croyez-vous, sont nécessaires à la politique, comme la chlorophylle l'est aux plantes. C'est ce système qui vous est reproché, et par lequel vous vous êtes exposé dangereusement.

Dans l'affolement de la polémique lancée par les démêlés de Didier Schuller, vous faites jouer un réflexe gaulliste en mettant en avant la découverte et la neutralisation d'un réseau d'espionnage américain qui, pour le compte de la CIA, oeuvrait contre les intérêts de l'industrie française. Dossier impeccable, qui d'ailleurs fera des vagues à la CIA tout comme à l'ambassade américaine et provoquera des sanctions aux Etats-Unis, mais qui au moment où il est sorti sent un peu la ficelle et se retourne contre vous. En fait, vous êtes manoeuvré, dans cette affaire, par Alain Juppé. Le ministre des Affaires étrangères, dans la confidence et informé des tenants et des aboutissants de ce dossier, connaissant ce que prépare le gouvernement Balladur, n'en saisit pas moins l'occasion de vous dénoncer quelques heures seulement à peine après confirmé la véracité des faits aux journalistes. Vous voilà berné par quelqu'un que vous détestez, et qui vous déteste plus encore. Coupable d'erreurs tactiques qui viennent de ce que d'une part, vous aviez sous-estimé les effets de nuisance de certains personnages gravitant dans votre système, et d'autre part, de ce que vous aviez sous-estimé la capacité de riposte, en période de campagne électorale, de Jacques Chirac lui-même, via Alain Juppé.

L'erreur majeure n'est pourtant pas celle-là. Elle est plus politique. Elle n'est pas d'avoir abandonné Jacques Chirac en rase campagne. Après tout, il vous avait blessé, humilié, ne vous considérant que comme un homme de main, quand vous aspiriez de toutes vos forces à une reconnaissance, à être distingué, considéré; vous avez été méprisé, et vous le lui rendiez bien. L'erreur, c'est celle qui vous conduit, vous le gaulliste, à faire une campagne barriste derrière Edouard Balladur pendant que Jacques Chirac, lui, met en avant les thèmes que vous l'aviez exhorté à développer. Résultats: Édouard Balladur vous répudie, Jacques Chirac vous maudit, et votre image en est de nouveau brouillée. S'ouvre une nouvelle période de purgatoire.

Goût pour une certaine marginalité

Cela m'amène à considérer que votre cas comporte quelques similitudes avec celui de Jacques Delors. Non pas que vous eussiez pu prétendre au même destin, comme vous l'avez cru un moment –ou plutôt comme vous l'ont laissé croire certains de vos collaborateurs– mais parce qu'il est bon de s'interroger sur le point de savoir pourquoi ceux qui ne sont pas issus de l'ENA échouent si régulièrement. Tel est votre point commun, en effet, avec Jacques Delors. Jacques Chirac et Philippe Séguin, tous deux produits de l'énarchie, ont dénoncé l'énarchie. Michel Rocard et Valéry Giscard d'Estaing, tous deux issus de l'Inspection des finances, se sont appuyés sur elle. Mais vous, comme d'autres avant vous, issus de milieux modestes, avez dû vous effacer.

Philippe Séguin, Alain Juppé et Charles Pasqua, le 8 mai 1995. REUTERS/Philippe Wojazer.

Il y a quelque chose de poignant à voir ainsi les enfants du peuple avoir plus de mal que les autres pour atteindre les sommets. Et même s'il y a chez vous un réel goût de bien faire, ou de faire le bien, un véritable attachement à la République, beaucoup de bon sens, une très grande proximité avec les humbles, vous voilà de nouveau marginalisé. Le courage, oui, l'énergie, sans aucun doute, la vision, souvent, mais aussi les «conneries», les bavures. Au chapitre des «conneries», ce goût de l'exploit, de la diplomatie parallèle, le rôle de certains de vos hommes de main, comme celui que Jacques Chirac a récemment nommé préfet du Var, Jean-Charles Marchiani, la volonté aussi de récupérer les gens d'extrême droite au seul motif que «ça peut toujours servir», la recherche du pouvoir qui peut vous entraîner dans des dérapages plus sérieux, tels ceux qui vous avaient conduit à discerner quelques «valeurs communes» avec le Front national de Jean-Marie Le Pen!

La limite de votre comportement est là: trop de politique tue la politique! On vous concédera que, pour qu'un homme du peuple soit président, il lui faut être encore mieux que les autres, plus au-dessus du lot, plus insoupçonnable, plus incontournable que celui qui, sorti de l'ENA, a rejoint promptement un cabinet ministériel avant de se voir confier une circonscription, et ainsi de suite. Ce goût de la périphérie, des réseaux parallèles, de la clandestinité, qui est à la source de votre engagement politique, est aussi à l'origine de votre perte en politique. De même que Jacques Delors a été perdu par son goût de la sainteté, sa fascination pour le martyre, vous-même l'avez été par votre goût pour une certaine marginalité. C'est dommage! Nul doute qu'avec le profil que vous avez, vos responsabilités, vos qualités, vous eussiez fait une bien plus brillante carrière aux États-Unis d'Amérique. N'est-ce pas George Bush qui vous voyait en candidat? Tant pis. Sans rancune, et sans regret! D'ailleurs, vous le dites vous-même, vous ne regrettez rien: «Avec Balladur, ç'aurait été pire!» Ah bon? Pourquoi? «Il aurait nommé Juppé Premier ministre!»

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