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La question du tourisme en Tunisie est plus compliquée que quelques slogans sur le Web

Des touristes et des Tunisiens allument des bougies en mémoire des victimes sur la plage de Sousse. REUTERS/Zohra Bensemra

Des touristes et des Tunisiens allument des bougies en mémoire des victimes sur la plage de Sousse. REUTERS/Zohra Bensemra

Le pays craint un effondrement de son activité touristique après l’attaque terroriste de Sousse.

Pourquoi un billet de banque a de la valeur? Parce que ses utilisateurs ont confiance en l’institution qui l’imprime. Pour le tourisme, c’est un peu pareil. Au-delà de l’aspect plaisir, on visite un pays car on a confiance en les autorités de celui-ci. Par là, on veut dire que l’on ne va pas se rendre dans une région où les risques de finir en prison sont élevés. Sinon, une foule de passionnés d’archéologie irait à Palmyre pour admirer les ruines de cette ancienne cité antique, aujourd’hui sous contrôle de l’État islamique dans le désert syrien.

C’est un peu la problématique qui menace la Tunisie.

Après l’attaque terroriste sanglante de Sousse qui a provoqué la mort de 38 personnes vendredi 26 juin, la Tunisie se prépare à voir son activité touristique –qui représente environ 7% du PIB– s’écrouler. Un drame pour un pays déjà ébranlé par l’attentat du musée du Bardo, où 21 personnes avaient trouvé la mort le 18 mars 2015.

«Communication de crise»

Sur les réseaux sociaux, les campagnes d’internautes qui appellent à ne pas boycotter la Tunisie pour ne pas faire le jeu de l’État islamique se multiplient. Une page Facebook intitulée «I will come to Tunisia this summer» («J’irai en Tunisie cet été») rassemble des messages de soutiens de touristes étrangers et de Tunisiens. Une autre campagne très virale compare l’attaque de Sousse aux attentats de New York en 2001, de Londres en 2005 ou de Paris le 11 janvier 2015 à travers plusieurs photos en posant cette question:

«Cesseriez-vous de visiter New York, Londres ou Paris?»

Cette campagne a été imaginée par un Tunisien, qui explique sa démarche sur sa page Facebook:

«L'interrogation qui m'est venue est la suivante: comment puis-je aider, ne serait-ce qu'un peu, mon beau pays qui agonise? J'ai immédiatement pensé “communication de crise” et j'ai donc essayé de mettre en images ce que j'imaginerais comme message susceptible de parler à nos amis du monde entier.»

Le même phénomène était déjà apparu après l’attentat du Bardo, note le magazine Jeune Afrique«Des campagnes de communication à l’attention des étrangers avaient été diffusées dans toute l’Europe pour tenter de persuader les futurs touristes de ne pas rayer la destination Tunisie de leur liste de souhait pour les vacances.»

La foudre a frappé deux fois au même endroit

Mais la comparaison entre New York et Sousse n’est pas forcément pertinente. S’ils ont été frappés par des attentats aussi terribles que celui qui a touché cette station balnéaire, les États-Unis, le Royaume-Uni où la France sont des pays développées avec des appareils étatique et sécuritaire forts. La Tunisie, qui est le seul pays du Printemps arabe à avoir connu une transition démocratique, n’est pas dans le même cas de figure. Et l’évolution de l’activité touristique du pays en est le symbole.

Il y a d’un côté des pays très riches, et de l’autre un petit pays qui traverse une instabilité politique et qui a besoin de consolider sa transition démocratique

Kader Abderrahim, spécialiste du Maghreb à l’Iris

«C’est totalement irrationnel de rassurer des populations européennes. Il ne peut pas y avoir de garantie absolue, confie Kader Abderrahim, spécialiste du Maghreb à l’Institut des relations stratégiques et internationales (Iris). Il y a d’un côté des pays très riches, et de l’autre un petit pays qui traverse une instabilité politique et qui a besoin de consolider sa transition démocratique. On ne peut même pas dire que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit pour la Tunisie puisqu’il y avait déjà eu l’attaque du Bardo».

Les touristes, qui bronzaient en masse sur les plages de sable fin du littoral méditerranéen dans les années Ben Ali, ont commencé à fuir la Tunisie lors de la révolution de 2011, qui a mis fin à la dictature. De 6,9 millions en 2011, le nombre de touristes avait chuté à 4,8 millions en 2012, selon les chiffres du ministère du Tourisme tunisien. Le secteur avait ensuite retrouvé des couleurs, sans pour autant renouer avec les chiffres d’avant 2011, avec 6,2 et 6 millions de personnes en 2013 et 2014. Après l’attaque du Bardo en mars, la fréquentation touristique avait brutalement chuté de 25% en avril.

«Fini les slogans»

Kapitalis, un site d’informations tunisien, a publié lundi 29 juin une tribune d’une lectrice tunisienne sur la question:

«La vie des gens n’est pas un slogan. La vie des gens n’est pas une campagne publicitaire et des affiches placardées dans vos stations de métro. [...] Notre pays est aujourd’hui malade. Il doit commencer par l’admettre, se regarder en face et reconnaître que le mal est en lui. Il doit cesser de chercher ailleurs et commencer enfin à se soigner. [...]

 

Fini les slogans, fini les devises et formules publicitaires. Nous devons d’abord prouver que nous sommes capables d’assurer la sécurité des gens, de notre propre peuple avant de scander des maximes patriotiques pour sauver la saison touristique, pour sauver le pays.»

On n’est pas obligé de partager ce point de vue et un retour en masse des touristes en Tunisie serait évidemment une très (très) bonne nouvelle. Mais plutôt que de campagnes publicitaires et d’un soutien ponctuel et médiatique d’une minorité de touristes (des milliers ont de voyageurs britanniques ont déjà été rapatriés), le pays a besoin d’une aide des pays occidentaux sur le long terme.

«La Tunisie a besoin de l’aide des bailleurs de fonds internationaux comme le FMI et la Banque mondiale. Lors de sa visite en France il y a deux mois, le président tunisien Béji Caïd Essebsi avait été très bien accueilli mais il était reparti les mains vides, affirme Kader Abderrahim. C’est indispensable pour que le pays ne soit pas déstabilisé sur le plan politique par la baisse de la fréquentation touristique et pour pouvoir poursuivre son développement et renforcer sa lutte contre le terrorisme.»

S’ils constatent que la Tunisie est un pays stable et sûr –même si le risque zéro n’existe évidemment pas–, les touristes reviendront d’eux-mêmes sur les plages de Sousse.

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