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Aux États-Unis, les rappeuses queer ont gagné la battle

Les rappeuses de Yo! Majesty, un des premiers duo queer à avoir percé à l'international  | Sabine via Flickr CC License by CC

Les rappeuses de Yo! Majesty, un des premiers duo queer à avoir percé à l'international | Sabine via Flickr CC License by CC

Pendant longtemps, se revendiquer queer et féministe n'allait pas forcément de soi dans le milieu du hip-hop. Mais, de nombreuses voix (et punchlines) ont peu à peu changé la donne. Retour sur le parcours d'une génération d'artistes engagées, à l’occasion du festival Loud & Proud à la Gaîté Lyrique du 2 au 5 juillet.

D’une manière un peu caricaturale, beaucoup diront que le rap est profondément misogyne, sinon homophobe. Que l’on pense à Big L rappant «I buck queers» sur Da Graveyard, au «Où sont les vrais hommes? Le look féminin semble être la tendance» de KRS-One sur Ya Strugglin’, aux nombreux «no homo» prononcés par Lil Wayne ou au célèbre «je ne traîne pas avec les gangsters gays» de DMX sur Where The Hood At, il est vrai que certains classiques du genre pourraient aisément leur donner raison. 

 

Ce serait toutefois oublier que des femmes ont bien souvent su imposer leur style (Missy Elliott, Queen Latifah, Lauryn Hill, Eve…), sachant jouer les «bitches» tout en écrivant leurs propres textes, refusant d’être la poupée d’un quelconque manager aux dents longues. Ce serait oublier également que, depuis le début des années 2000, de nombreuses rappeuses lesbiennes ont réussi à faire parler d’elles. C’est notamment le cas de Yo! Majesty qui, après avoir été longtemps cantonné aux scènes LGBT, a vu son nom figurer au sein des «11 meilleurs groupes de 2008» et des «25 groupes les plus excitants en Amérique» du magazine anglais NME.


En optant pour un message religieux, ce duo de Floride diffère néanmoins de la nouvelle génération de rappeuses queer qui émerge depuis une demi-décennie aux États-Unis en prônant une image alternative de la femme moderne. Il y a bien sûr Cindy Wonderful et Sarah Adorable qui, après s’être rencontrées dans un sex shop, adoptent un look extravagant –Sarah sera la pin-up blonde, Cindy le garçon manqué– et forment Scream Club, une entité au sein de laquelle elles multiplient les duos avec des artistes queer (Beth Ditto, Peaches, Shunda K de Yo! Majesty) ou tout simplement underground (Busdriver, Les Gourmets…).
 

Je pense que notre musique est avant tout universelle,
elle parle à beaucoup de gens, même
si la majorité d’entre eux ne sont pas habitués à entendre une femme
rapper à propos
d’une autre femme

Tina Gassen du duo God-Des And She

Il y a également Invicible qui, en plus d’avoir fondé son propre label à Détroit (Emergence), a réalisé un documentaire consacré aux femmes dans le hip-hop (The Revival). 

 

Il y a surtout Brooke Candy: fille du directeur financier du magazine porno Hustler, ancienne strip-teaseuse et ami proche de Grimes. L’Américaine est certainement celle qui flirte le plus ouvertement avec le trash. Dans une interview au New York Magazine, elle confiait d’ailleurs que son label lui avait demandé de «ne plus faire de choses aussi sexuelles» suite à la diffusion du clip de I Wanna Fuck Right Now.

 

Éviter les clichés d’une scène communautaire

Des propos féministes, une homosexualité revendiquée et une identité sonore assez éloignées des codes du rap habituel, il n’en fallait pas plus à certains pour rapprocher Yo! Majesty, Scream Club, Invicible et Brooke Candy sur la simple base qu’il s’agit de femmes qui assument leur geste artistique, de la conception des chansons jusqu’à leur exécution sur scène. Scream Club, par exemple, n’hésite pas à se dénuder. Mais cela reviendrait à renier la singularité qui caractérise leur prise de parole. 

Consciente que le marketing musical peut parfois donner lieu à la création d’une scène qui n’existe pas, Tina Gassen du duo God-Des And She nuance la portée de ce genre de raccourci: 

«La majorité des gens et des journalistes essaient toujours de nous ranger dans la catégorie Queer hip-hop. Ce qui est assez frustrant, je ne te le cache pas. Je pense que notre musique est avant tout universelle, elle parle à beaucoup de gens, même si la majorité d’entre eux ne sont pas habitués à entendre une femme rapper à propos d’une autre femme. Un jour, j’en suis persuadé, notre musique parlera à tout le monde.»

 

Si l’ancienne batteuse punk est aussi optimiste, c’est parce qu’elle évolue dans le hip-hop depuis 1996. En presque vingt ans, elle a donc vu son mouvement évolué et s’ouvrir à la question de l’homosexualité :

« À l’époque, je pensais que j’étais la seule rappeuse lesbienne dans le monde. Puis, j’ai croisé la route des gars de la DDC et commencé à rencontrer d’autres rappeuses LGBT. Nous pensions tous que nous étions les seuls. Ce qui est assez absurde étant donné le nombre important de personnes qui viennent régulièrement me dire que mes textes reflètent clairement ce qu’ils vivent ou ce qu’ils ont vécu. Un peu comme moi lorsque j’ai découvert pour la première fois Salt N Pepa. Je me sentais tellement en connexion avec elles. Elles étaient ces femmes assez fortes et sûres d’elles pour revendiquer leur orientation, sexuelle ou non ».

Au-delà de leur identité sonore, souvent teintée d’électronique et de référence pop, c’est peut-être là le principal objectif de celles que l’on nomme les «rappeuses queer»: affirmer leur sexualité et revendiquer des statuts sociaux similaires aux hétéros. Et cet objectif, faisant écho aux propos de Judith Butler dans Trouble Dans Le Genre lorsqu’elle énonce l’idée que nous «n’avons jamais une relation simple, transparente, indéniable au sexe biologique», est sur le point de se concrétiser. 

Chacun défend
ce qu’il veut, je n’ai aucun problème avec ça, mais je ne pense pas que l’on soit obligé de se revendiquer homo
ou de s’habiller de façon un peu trash pour être féminine

Princess Aniès

Car, si le documentaire Pick Up The Mic: the Revolution of Homohop d’Alex Hinton est quasiment passé inaperçu à sa sortie en 2006, de même que la tournée «Homo Revolution Rap Tour» mise au point en 2007 par Deadlee et Bigg Nugg, ce n’est plus le cas des rappeurs et des rappeuses homos. Depuis 2012, Frank Ocean a en effet effectué son coming out, Macklemore a produit le single Same Love en soutien à la proposition sur le mariage homosexuel aux États-Unis, de nombreux rappeurs gays ont émergé (Mykki Blanco, Zebra Katz, Le1F…), tandis que Azealia Banks, Angel Haze, Syd Tha Kyd (membre d’Odd Future), Sasha Go Hard ou encore RoxXxan assument leur homosexualité ou bisexualité.


Preuve qu’il s’agit d’une véritable tendance, la scène queer commence à faire parler d’elle à travers le monde –Sookee en Allemagne, la caricaturale La Guina en Belgique, Timbaland produit des morceaux pour Nyemiah Supreme, le Village Voice affiche Mykki Blanco en Une de ses publciations et les chaînes de télévision commencent à lui prêter une certaine attention. À l’image de Fuse TV qui diffuse depuis trois saisons une téléréalité autour de la vie de Big Freedia (Big Freedia : Queen of Bounce), ou d’Oxygen dont l’émission Sisterhood of Hip Hop, produite par le rappeur T.I., met en scène depuis août 2014 le destin de cinq rappeuses féministes au sein d’une «industrie dominée par les hommes».

«À terme, j’espère que cela permettra aux rappeurs et rappeuses gays de vivre de leur art, poursuit Tina Gassen qui se réjouit quant à elle de sa situation. De mon côté, je n’ai pas trop à me plaindre. Si les albums ne nous permettent pas de renflouer les caisses, on a malgré tout la chance de tourner constamment à travers le pays. Depuis huit ans, le rythme a même tendance à s’intensifier.»

En France, le rap queer, persona non grata?

Et la France dans tout ça? Si la Gaîté Lyrique à Paris s’apprête à accueillir, du 2 au 5 juillet, le premier festival de musiques et de cultures queer, dont le but est de «redonner la priorité aux corps et aux identités négligées et invisibilisées par l’industrie musicale», un long chemin reste encore à parcourir. Sans être aussi radicale que certains de ses compères masculins –«Mais on m’a dit qu’c’était des pédés qu’ils produisaient/Donc en tant qu’anti-pédé, ton colon je viens briser», rappait Rohff en 1999 sur le classique On Fait Les Choses–, Princess Aniès du groupe Les Spécialistes voit cette évolution avec un certain recul:

Le rap en France est très lié aux banlieues et, dans ces milieux-là, te revendiquer homosexuel serait plutôt mal vu

Princess Aniès

«J’ai l’impression que c’est le truc un peu tendance ces derniers temps et je ne vois pas trop l’intérêt. Chacun défend ce qu’il veut, je n’ai aucun problème avec ça, mais je ne pense pas que l’on soit obligé de se revendiquer homo ou de s’habiller de façon un peu trash pour être féminine. Le rap, c’est un message, ça ne doit pas servir à afficher publiquement ses préférences sexuelles, même si c’est vrai que ça peut aider certains ou certaines dans la même situation.»


Impossible d’ailleurs de savoir s’il existe une rappeuse homosexuelle en France. À croire que cela ne se fait pas ou qu’il vaut mieux ne pas afficher son orientation sexuelle. C’est en tout cas les explications avancées par Princess Aniès: 

«Le rap en France est très lié aux banlieues et, dans ces milieux-là, te revendiquer homosexuel serait plutôt mal vu. Ça fait cliché, mais c’est vrai. De toute façon, j’ai l’impression qu’en France on ne peut pas tout dire et tout faire comme aux États-Unis. Ici, il suffit de dire que tu es rappeur et chrétien pour que les gens te regardent bizarrement. Alors un rappeur gay disque d’or en France, c’est très improbable.»

Une analyse qui entre en résonance avec les propos de Tina Gassen de God-Des And She qui, en conclusion de notre entretien, confessait que la «voix des homosexuels avait été trop longtemps réduite au silence et qu’il était désormais crucial de prendre la parole et de se rendre visible. Plus les gens apprendront à connaître les queer, plus notre société évoluera et sera encline à nous accepter.»

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