Vive le bon vieux PIB! par Eric Le Boucher
Le rapport de la Commission Stiglitz s'apparente à de la pure gesticulation. L'important n'est pas le thermomètre, mais la réalité.
- Joseph Stiglitz sur le perron de l'Elysée Philippe Wojazer / Reuters -
Toute cette histoire de la Commission Stiglitz dont le rapport a été remis en grande pompe à la Sorbonne au président Sarkozy, lundi 14 septembre, ne débouchera sur rien. Changer la façon dont on mesure le bien être n'améliorera pas le bien être lui même. Seuls les gros pervers croient que le thermomètre est le médicament.
L'ambiguïté est totale dès l'origine et le lancement de cette commission début 2008. La vérité est que Nicolas Sarkozy déteste l'Insee, avec ses statisticiens indépendants, qui bombardent le gouvernement de chiffres déplaisants.
Le chef de l'Etat a un problème général avec les stats, on le voit avec celles de la délinquance, elles résistent à sa volonté. Quand il était ministre de l'économie, l'Insee n'a pas cédé à ses desiderata et, ensuite, devenu chef de l'Etat il a essayé de «casser» cette institution récalcitrante en la délocalisant brutalement à Reims Metz.
Fin 2008, nous étions dans la polémique sur les prix, leur évolution depuis la création de l'euro et «la perception» par les Français que l'indice du coût de la vie ne reflétait pas la vérité de leur «vécu». L'inflation devait être plus forte que ne le mesuraient les grognards de la porte de Vanves. Illico, le pouvoir vira le patron de l'Insee et demanda que l'indice fut changé, au moins qu'il soit éclaté en plusieurs chiffres en fonction des différents niveaux de revenu.
A cette volonté présidentielle de faire plier les chiffres, s'est ajoutée la constante lutte de son conseiller Henri Guaino pour contester les «institutions» du pouvoir économique en France: le Trésor, la Banque de France, l'Insee, etc... Le multi-recalé à l'ENA veut abaisser les maisons qu'il n'a pu investir. Esprit hétérodoxe, il peste aussi contre le consensus orthodoxe qui y règne, dénoncé dans la formule de «la pensée unique». Haro sur l'Insee donc puisqu'avec cette histoire de prix, on a mis le doigt sur une faiblesse du système orthodoxe.
A ces deux volontés du roi et de son conseiller, se sont mêlées les idéologies de la décroissance. Le PIB est pour les écolos tout à la fois le symbole, le fruit et le moteur du productivisme. On mesure la production, plus elle est forte, plus il faut s'en féliciter! Quand bien même on ruine les ressources, on tue des coléoptères et on fait fondre la banquise. Où sont les ours dans le PIB? Hein? Haro donc sur cet indice qui, pour bien faire, devrait carrément s'inverser et mesurer tout ce qu'on perd lorsqu'il augmente: plus la décroissance est forte plus l'humanité sera durable.
Enfin, à ce gros mic-mac de pré-supposés, s'est mélangé ce que pensent les économistes depuis toujours du PIB: c'est un outil de mesure de la croissance économique, il ne mesure qu'imparfaitement le niveau de vie, qui dépend de bien d'autres choses, et certainement il mesure très mal le bonheur des populations.
L'honorable commission Stiglitz, emplie de gens très bien, aura bien du mal à dégager le vrai du faux et à expliquer qu'il ne faut pas croire qu'une nouvelle mesure du PIB donnera la clé du bonheur humain. Mais que, cela étant dit, «l'on ne peut pas tout réduire à la statistique unique du PIB», comme l'écrit Joseph Stiglitz.
Et oui! le PIB ne mesure pas bien le niveau de vie et il faut le compléter par d'autres indicateurs. Les économistes n'ont d'ailleurs pas attendu Nicolas Sarkozy: la Banque mondiale élabore un indice du développement humain depuis belle lurette, Bruxelles travaille sur un PIB vert et de nombreux organismes ont des indicateurs de santé sociale. Autant d'outils statistiques, autant d'outils imparfaits, autant de mesures pour cerner une vérité qui, de toutes façons, est irréductible à une colonne de chiffres. C'est n'avoir pas compris ce qu'est la science statistique que de lui demander autre chose et de lui reprocher d'être imparfaite, elle l'est par définition.
Alors voilà, on va compléter le PIB. Comment? Ah là, immédiatement querelle! Car chacun y va de sa petite arrière-pensée. Mais bon, un peu d'ours par ci, un peu de CO² par là, un peu de qualité ajoutée à la quantité, un peu de lutte contre la pauvreté... Autant de choses bien utiles, personne n'en doute mais... à la condition de conserver le PIB, quitte à l'amender un peu. Le PIB qui somme toute, rend de bons et loyaux services. Et les populations ne sont pas dupes de la masturbation intellectuelle autour des indices: la décroissance qu'a apportée la récession n'a été du goût de personne. Que la reprise advienne! Que le PIB augmente! Et vive le PIB!
Eric Le Boucher
Image de Une: Joseph Stiglitz sur le perron de l'Elysée Philippe Wojazer / Reuters
Mis à jour le 15/09/2009 à 17h36










































Eric Le Boucher nous expliquait la semaine derniere que "La richesse n'enfante ni la paix, ni le bonheur", tout en denoncant la "course au PIB". Aujourd'hui il conclut son article par " la décroissance qu'a apportée la récession n'a été du goût de personne. Que la reprise advienne! Que le PIB augmente! Et vive le PIB!" ?! Les vieux reflexes ont la vie dure.
La croissance qu'a apporté l'ouragan Katrina n'a été du goût de personne non plus...
Excellent article!
(Metz, pas Reims)
J'aime particulièrement le virage qu'opère le raisonnement dans les deux dernière phrases. Il s'agit d'un magnifique non sequitur. N'est-il pas pourtant plus efficace de défendre ses idées sans faire de démagogie?
Excellent article qui en dehors du PIB+ ou PIB- montre que nos politiques refusent d'admettre que toutes leurs actions menées depuis 40 ans ont eu des effets destructeurs de croissance.
Au lieu d'accepter cette réalité c'est à dire d'être lucide ils préfèrent trouver des artifices qui de toutes façons ne changeront pas le quotidien des français ni à la place de la France dans le monde.
Une question ce rapport qui ne sert à rien à un coût non? combien?, merci M. E.Le Boucher pour nous informer dans un prochain article.
Monsieur Le Boucher, je trouve vos raccourcis au service de votre propos un peu courts. Dire que changer le thermomètre ne changera pas la vie des gens est une évidence que même un lecteur de *biiiip* peut comprendre.
changer la nature de la mesure pour intervenir ensuite sur les facteurs qui le compose devient un acte économique ou politique. je ne vois pas en quoi il serait crétin de se rendre compte que telle ou telle mesure ne correspond plus aux objectifs généraux et qu'il devient utile de changer de référentiel pour mesurer les effets d'actions différentes. Ca se pratique dans tous les métiers techniques et personne n'en meurt.
de là à faire un amalgame avec la fâcherie du Petit Nicolas avec les chiffres, il y a un pas que je vous laisse franchir. Etant d'un naturel naif et optimiste, je me dis que si un jour on pouvait mettre plus d'homme au milieu du système et de fait, mieux mesurer l'impact du système sur l'homme, on ferait un pas certain. Ce serait remplacer la mesure actuelle qui reflète ce que l'homme apporte au système.
maintenant, qu'on prenne les chiffres dans un sens ou dans l'autre, l'interprétation qu'on en fait reste soumise à la qualité de ceux qui l'énonce !
bonne journée