Economie

Vive le bon vieux PIB! par Eric Le Boucher

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.09.2009 à 17 h 36

Le rapport de la Commission Stiglitz s'apparente à de la pure gesticulation. L'important n'est pas le thermomètre, mais la réalité.

Toute cette histoire de la Commission Stiglitz dont le rapport a été remis en grande pompe à la Sorbonne au président Sarkozy, lundi 14 septembre, ne débouchera sur rien. Changer la façon dont on mesure le bien être n'améliorera pas le bien être lui même. Seuls les gros pervers croient que le thermomètre est le médicament.

L'ambiguïté est totale dès l'origine et le lancement de cette commission début 2008. La vérité est que Nicolas Sarkozy déteste l'Insee, avec ses statisticiens indépendants, qui bombardent le gouvernement de chiffres déplaisants.

Le chef de l'Etat a un problème général avec les stats, on le voit avec celles de la délinquance, elles résistent à sa volonté. Quand il était ministre de l'économie, l'Insee n'a pas cédé à ses desiderata et, ensuite, devenu chef de l'Etat il a essayé de «casser» cette institution récalcitrante en la délocalisant brutalement à Reims Metz.

Fin 2008, nous étions dans la polémique sur les prix, leur évolution depuis la création de l'euro et «la perception» par les Français que l'indice du coût de la vie ne reflétait pas la vérité de leur «vécu». L'inflation devait être plus forte que ne le mesuraient les grognards de la porte de Vanves. Illico, le pouvoir vira le patron de l'Insee et demanda que l'indice fut changé, au moins qu'il soit éclaté en plusieurs chiffres en fonction des différents niveaux de revenu.

A cette volonté présidentielle de faire plier les chiffres, s'est ajoutée la constante lutte de son conseiller Henri Guaino pour contester les «institutions» du pouvoir économique en France: le Trésor, la Banque de France, l'Insee, etc... Le multi-recalé à l'ENA veut abaisser les maisons qu'il n'a pu investir. Esprit hétérodoxe, il peste aussi contre le consensus orthodoxe qui y règne, dénoncé dans la formule de «la pensée unique». Haro sur l'Insee donc puisqu'avec cette histoire de prix, on a mis le doigt sur une faiblesse du système orthodoxe.

A ces deux volontés du roi et de son conseiller, se sont mêlées les idéologies de la décroissance. Le PIB est pour les écolos tout à la fois le symbole, le fruit et le moteur du productivisme. On mesure la production, plus elle est forte, plus il faut s'en féliciter! Quand bien même on ruine les ressources, on tue des coléoptères et on fait fondre la banquise. Où sont les ours dans le PIB? Hein? Haro donc sur cet indice qui, pour bien faire, devrait carrément s'inverser et mesurer tout ce qu'on perd lorsqu'il augmente: plus la décroissance est forte plus l'humanité sera durable.

Enfin, à ce gros mic-mac de pré-supposés, s'est mélangé ce que pensent les économistes depuis toujours du PIB: c'est un outil de mesure de la croissance économique, il ne mesure qu'imparfaitement le niveau de vie, qui dépend de bien d'autres choses, et certainement il mesure très mal le bonheur des populations.

L'honorable commission Stiglitz, emplie de gens très bien, aura bien du mal à dégager le vrai du faux et à expliquer qu'il ne faut pas croire qu'une nouvelle mesure du PIB donnera la clé du bonheur humain. Mais que, cela étant dit, «l'on ne peut pas tout réduire à la statistique unique du PIB», comme l'écrit Joseph Stiglitz.

Et oui! le PIB ne mesure pas bien le niveau de vie et il faut le compléter par d'autres indicateurs. Les économistes n'ont d'ailleurs pas attendu Nicolas Sarkozy: la Banque mondiale élabore un indice du développement humain depuis belle lurette, Bruxelles travaille sur un PIB vert et de nombreux organismes ont des indicateurs de santé sociale. Autant d'outils statistiques, autant d'outils imparfaits, autant de mesures pour cerner une vérité qui, de toutes façons, est irréductible à une colonne de chiffres. C'est n'avoir pas compris ce qu'est la science statistique que de lui demander autre chose et de lui reprocher d'être imparfaite, elle l'est par définition.

Alors voilà, on va compléter le PIB. Comment? Ah là, immédiatement querelle! Car chacun y va de sa petite arrière-pensée. Mais bon, un peu d'ours par ci, un peu de CO² par là, un peu de qualité ajoutée à la quantité, un peu de lutte contre la pauvreté... Autant de choses bien utiles, personne n'en doute mais... à la condition de conserver le PIB, quitte à l'amender un peu. Le PIB qui somme toute, rend de bons et loyaux services. Et les populations ne sont pas dupes de la masturbation intellectuelle autour des indices: la décroissance qu'a apportée la récession n'a été du goût de personne. Que la reprise advienne! Que le PIB augmente! Et vive le PIB!

Eric Le Boucher

Image de Une: Joseph Stiglitz sur le perron de l'Elysée Philippe Wojazer / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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