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Pas assez niche, pas assez mainstream: la pop n’est pas chez elle à Radio France

Lors de la grève de Radio France, en avril 2015. REUTERS/Benoît Tessier.

Lors de la grève de Radio France, en avril 2015. REUTERS/Benoît Tessier.

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: la pop à la radio, Perio, La Souterraine, Les Jours.

1.Le (bad) buzzLa disparition de «Label Pop»

La logique voudrait que, lorsque une émission de radio disparaît, elle soit à bout de souffle. Avec «Label Pop», nous nous sentions plutôt au début de quelque chose: au début de la reconquête du territoire laissé en friche par le départ de Bernard Lenoir en 2011, par exemple. Mais non. «Label Pop», portée depuis 2012 sur France Musique par le journaliste Vincent Théval, à raison de 90 minutes par semaine, ne fera pas partie de la grille de rentrée 2015. Lundi soir à 22h30, si le coeur vous en dit, vous écouterez le 127e et ultime numéro de l’émission.

Mourir si jeune et si beau n’a aucun sens. En dehors d’une promotion sur France Inter déjà trop longtemps retardée, ou d’un doublement de son temps d’antenne, nous ne voyions pas ce qui pouvait raisonnablement arriver à «Label Pop», incarnation chimiquement pure de l’exigence de Radio France, bruyamment revendiquée en début d’année au cours d’un mois de grève, la plus longue de son histoire. C’était méconnaître que dans les grilles foisonnantes de Radio France, la «musique pas comme les autres» n’est plus un sujet digne de petits soins. Aucune raison ne le justifie au crépuscule de la saison: jamais ces musiques n’ont eu, en raison même de l’époque, autant de vitalité.

«Musique pas comme les autres», c’est l’étiquette que Lenoir lui-même avait donnée à ce qui est souvent appelé, ici comme ailleurs (et faute de mieux), le pop-rock, ou «rock indé». Cette étiquette se réfère à ce temps sans internet où le monde était divisé en deux blocs: les grosses maisons de disques qui faisaient du chiffre avec du hit au kilo, et les petites structures portées par la promotion d’une exigence défricheuse. Il en reste quelque chose aujourd’hui, même si toutes les frontières se sont brouillées, tandis que s’accroît le nombre et la variété des sons en circulation.

Vincent Théval, venu de la revue «pop moderne» Magic!, avait choisi d’axer son programme autour du mot «pop». Pop comme la contraction de «popular», «populaire». Ce genre indéfinissable, qui est au coeur de notre rubrique, est le laboratoire où les styles se cherchent, se construisent, se mélangent, avant de devenir la bande-son officielle du temps présent. Alex Krapanos, le leader de Franz Ferdinand, a donné aux Inrockuptibles une autre tentative de définition la semaine dernière, qui correspond exactement aux mécaniques que Théval interroge toutes les semaines:

«La pop que j’aime, c’est celle qui vous frappe en pleine tête quand vous entendez un titre à la radio, mais que vous pouvez écouter des centaines de fois pour en saisir toutes les subtilités.»


 

Une heure et demie par semaine est une durée insignifiante pour documenter une telle masse de création. Mais «Label Pop» y parvenait, avec un équilibre subtil entre les nouveautés et l’héritage, la programmation musicale et les grands entretiens, les sessions live et les playlists, l’analyse purement musicale et la mise en relief des itinéraires personnels des créateurs. En trois ans, avec ses invités et ses choix éditoriaux, «Label Pop» aura bâti des ponts entre les musiques actuelles et le cinéma, la littérature, la photographie, l’art contemporain, la BD, la recherche universitaire, l’histoire et même la géopolitique (l’auteur du livre Sahara Rock, Arnaud Contreras, parle mieux de la région que les experts officiels qui annexent nos ondes après chaque moment de tension de l’actualité). Vincent Théval n’a pas la voix d’un homme de radio, mais celle, beaucoup plus accrocheuse, de ceux qui ont quelque chose à partager. Les programmes «Coming-Up» et «L'Album de minuit» tentent des choses intéressantes mais n'ont pas la même profondeur.

«Label Pop» incarnait presque physiquement le type de programme qui avait dépoussiéré l’image de France Musique et dopé ses audiences. Marie-Pierre de Surville, la directrice de l’antenne, en est consciente: «Le “s” autrefois ajouté à France Musique me paraît important, vient-elle de déclarer à Télérama. Le métissage irrigue la conception éditoriale de cette radio, les musiques du monde ou la musique pop n’y sont pas abordées de la même façon qu’ailleurs.»

C’est une phrase à mettre au passé puisque la pop ne sera plus abordée nulle part. A rebours de cet engagement, la station a engagé un recentrage de sa ligne vers le classique et le jazz. La course de chevaux contre Radio Classique a eu raison de la présence des musiques actuelles dans la station du groupe public consacrée à la musique. «Label Pop» faisait pourtant coexister, avec la cohérence propre à ces musiques, des chants d’esclaves captés dans les années 30 par l’ethnologue américain Alan Lomax et les dernières boucles électro-pop d’un mini-label à la mode. Il faudra faire mieux la prochaine fois, s’il y a une prochaine fois.

La lassitude infinie qui justifie ce billet nous renvoie aussi à la quasi absence de musique sur la grille de France Culture en tant qu’objet éditorial légitime. A la lettre, c’est juste inconcevable: la musique n’a pas sa place sur la radio publique consacrée à la culture. Son directeur Olivier Poivre d’Arvor est conscient de cette absurdité. Il vient d’annoncer que Culture ferait l’an prochain «des choses moins amidonnées», avec la musique comme piste-clef pour secouer le cocotier. Est annoncé un concept, Fiction Pop, dont nous ne savons encore rien, sinon qu’il aura une «tranche quotidienne de 15h à 16h consacrée à la musique». «On va le faire sur des thématiques, pour écouter ce que la musique peut raconter du monde», annonce OPDA… Transférer et renforcer l’émission de Vincent Théval aurait été un moyen plus simple d’atteindre tous ces légitimes objectifs.

L’intérêt tout relatif prêté par les stations publiques aux «musiques pas comme les autres» est cependant, désormais, quasiment revendiqué. Il est arrivé à Laurence Bloch, la directrice de l’antenne, de dire à des journalistes qu’il n’y avait pas eu de candidature pour la reprise du créneau quotidien de Bernard Lenoir. Des puits de science sur le sujet existent pourtant, à l’intérieur de Radio France comme à l’extérieur. Il était plutôt du devoir de la station de chercher à les promouvoir. Aujourd’hui, le programme le plus apte à interroger le rapport entre la musique et l’époque est finalement la série «Les chansons qui font l’actu» de Bertrand Dicale sur… France Info. L’émission place la musique dans l’actualité du présent et du passé. C’est souvent passionnant. Pour l’actualité de la musique, il faudra à nouveau attendre. Ou se reporter sur la presse magazine ou la presse en ligne, qui conservent une vitalité remarquable malgré la disparition de la webradio RF8 et du Musikistan de Libélabo.

Radio France sait pourtant encore célébrer des niches beaucoup plus étroites que la pop. Dans les grilles, il y a, en plus de l’omniprésence de toutes les formes de musique classique et de jazz, un espace pour la soul (Francis Viel sur le Mouv’), la musique de film (Thierry Jousse sur France Musique), le rap (Olivier Cachin sur le Mouv’), les vieux vinyles («Dites 33» sur FIP), la musique du monde («Couleurs du monde» sur France Musique). Le folk aura son créneau en 2015-2016, le dimanche sur France Musique. L’ironie de l’histoire veut qu’il ait été confié à Vincent Théval, en compensation de la disparition de «Label Pop». Le sens éditorial d’une telle évolution n’existe pas.

La pop, aujourd’hui, doit se contenter de quelques miettes parfois saisies par Rebecca Manzoni dans la matinale d’Inter, de cinq minutes hebdomadaires confiées à Christophe Crénel dans la matinale de Musique, de quelques merveilleux éclairs dans les programmes transversaux des différentes stations (notamment «Une vie, une oeuvre» sur France Culture) et des séries d’été, quand il faut bien meubler. Cela accentue la frustration, et non le contraire. Sur les réseaux sociaux, cette nouvelle défaite de la pop dans la grille de Radio France a déjà suscité des réactions blessées. Les musiques actuelles qui interrogent la modernité n’ont pas leur place dans le trésor d’exigence éditoriale que constitue Radio France. C’est, a minima, une incongruité. Elle traduit, de façon moins visible que la grève, mais tout aussi symbolique, la crise d’identité que traverse cette grande maison.

2.Le coup de poucePerio

La rareté n’est pas un gage de qualité, tout au plus le signe du soin apporté au travail. Cependant, dans le cas de Perio, cela marche à tous les coups. Perio vient de publier son quatrième vrai album en vingt-et-un ans. Et Perio vieillit comme les grands crus.

Le disque 30 minutes with Perio a été conçu et réalisé à la campagne, dans la Creuse. Nourrie au bon grain, loin du capharnaüm de Chicago, New-York et Paris, jadis berceau du groupe porté par Eric Deleporte, la musique de Perio continue d’osciller entre un folk du XXIe siècle et quelques élans rock. Porté, au début des années 90, par le mythique label Lithium, Perio propose désormais sa musique en streaming, en téléchargement ou en CD commandé grâce au label Objet Disque. L’écoute entretient aussi une forme de nostalgie pour le groupe tel qu’il sonnait dans la première partie de sa carrière, avec la voix de Sarah Fronning en soutien de celle de Deleporte. Si vous découvrez Perio à travers ce paragraphe, il ne vous reste plus qu’à chasser un exemplaire de l’album de 1999 The Medium Crash. Un chef-d’oeuvre sous-estimé auquel le temps rendra peut-être justice.

3.Un vinyleLa Souterraine

Déjà la septième. La Souterraine n’est pas un label, encore moins une écurie. C’est une cellule, une vitrine, une association de bienfaiteurs qui publie depuis dix-huit mois des compilations pour donner une visibilité à des groupes français en gestation dans l’underground. Proposées au téléchargement sur le site de l’association, portées par les deux passionnés, Benjamin Caschera et Laurent Bajon, ces compilations ont aussi été éditées en CD via un partenariat avec Objet Disque.

Le septième volume a droit, pour la première fois, à un support vinyle actuellement en pré-commande. Quelques valeurs sûres de l’underground tricolore (Aquaserge, Arlt, Alexandre Delano, Chevalrex) y côtoient des noms jamais aperçus jusqu’ici. Citons Tanz Mein Herz, qui sonne comme une rencontre entre Tinariwen et Tortoise, ou encore Strasbourg et son Jésus subversif tout droit échappé des années 80. La Souterraine, ce sont aussi des concerts. La prochaine «Fête souterraine» a lieu le 2 juillet au Divan du monde. La simple présence du trio pop Ô justifie le déplacement.

4.Un lienLes Jours

Les Jours est un média numérique payant en gestation dont vous avez probablement déjà entendu parler. Fondé par des ex de Libé, il doit commencer  à émettre à la rentrée. Les parti pris novateurs de cette équipe de défricheurs se matérialisent déjà par la réalisation d’une playlist hebdomadaire ou d’apéros d’échange avec les futurs lecteurs. Dans les deux cas, le DJ se nomme Sophian Fanen. Le journaliste, ancien de Libé, de la Blogothèque, auteur d’une série radio sur la musique électro (prévue cet été sur Culture) fait partie de ces gens auxquels vous pouvez confier votre casque les yeux fermés. Ses playlists sont disponibles sur Spotify et Deezer.

5.Un copier-coller«Le Dictionnaire du rock»

«S’il faut trouver un point commun à toutes les musiques pop, c’est leur caractère délibérément accessible. La pop vise une audience de masse et, pour y parvenir, multiplie les effets qui permettent d’accrocher instantanément l’oreille de l’auditeur. […] De tous ces éléments, celui qui prédomine est assurément la mélodie. Par opposition, l’énergie, la spontanéité, l’esprit de contestation, le refus des concessions au grand public sont "rock"; l’harmonie, le raffinement, la frivolité, l’art de toucher au coeur par des airs que chacun peut fredonner dans la rue sont "pop". […] Les origines de la pop remontent aussi loin que la mémoire des peuples: les mélodies folkloriques, et tout spécialement les ballades irlandaises, en sont les racines les plus profondes. Le gospel, la country et les lieder des compositeurs classiques seront d’autres sources d’inspiration pour les principaux pourvoyeurs en mélodies d’avant guerre, comme Cole Porter et Georges Gershwin, avec lesquels la notion de popular music prendra tout son sens. […] Dans les années 50, la fusion entre ces formes brèves que sont les chansons sentimentales et le rythm’n’blues telles que les réalisent les Platters et les Drifters produira la pop que nous connaissons encore de nos jours: en quelques mots, la rencontre heureuse entre la traduction mélodique européenne et du rythme qui caractérise la musique noire américaine. […] L’étiquette est désormais si floue qu’on est bien en peine de distinguer –pour le moment– un style pop propre au XXIe siècle.»

 

Tentative de définition de la pop music dans le Nouveau Dictionnaire du Rock (2014), Editions Robert Laffont, sous la direction de Michka Assayas.

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