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Les inégalités, meilleures ennemies de la croissance

Un trader buvant son champagne à Wall Street (REUTERS/Ralph Orlowski)

Un trader buvant son champagne à Wall Street (REUTERS/Ralph Orlowski)

La question des inégalités monte en puissance dans le débat public. Plusieurs études montrent à quel point elles ont contribué au ralentissement de la croissance mondiale. Une remise en cause sévère du laisser-faire.

Christine Lagarde racontait dans un discours récent à Bruxelles une blague entendue à Wall Street. Lors d'un cocktail réunissant la haute finance dans une tour au-dessus du port de New York, un banquier admirait d'en haut les somptueux yachts à quai. Puis se tournant vers son voisin, il demande: «Mais où sont les yachts des clients?»... Le discours de la directrice générale du FMI portait sur les inégalités, sujet qui, lié au sort de la classe moyenne, commence à venir au premier plan des politiques économiques dans le monde et qui occupe déjà la première place dans le début de campagne pour la présidentielle américaine de 2016.

Après d'autres institutions dont l'OCDE, le FMI vient de publier une étude qui montre que les inégalités sont l'une des causes importantes du mystérieux ralentissement tendanciel de la croissance mondiale. Selon cette étude, augmenter de 1 point de PIB les revenus des 20 % les plus riches fait baisser la croissance de 0,08 point dans les cinq années qui suivent. En revanche, augmenter de 1 point les 20% les plus pauvres l'accélère de 0,38 point. La raison est que les plus pauvres consomment plus de ce qu'ils gagnent que les plus riches, qui, eux, épargnent plus. Cette publication en confirme d'autres. L'OCDE a calculé que «le creusement des inégalités a coûté plus de 10 points de croissance au Mexique et à la Nouvelle-Zélande, près de 9 points au Royaume-Uni, de 6 à 7 points aux États-Unis, à l'Italie et à la Suède». À l'inverse, «la situation plus égalitaire a contribué à faire progresser le PIB par habitant en Espagne, en France et en Irlande».

La théorie libérale battue en brèche

Ces études viennent briser le fondement du laisser-faire dominant depuis vingt ans, selon lequel les inégalités sont un mal nécessaire. Elles sont inévitables et elles sont même souhaitables, car la croissance vient de l'innovation, dont l'enrichissement est le moteur. Les richesses produites par le haut viennent accélérer la croissance et du même coup bénéficier à tous. On verse le champagne en haut de la pyramide des verres, le liquide à bulles déborde et remplit toutes les coupes à la fin. Si la situation de toutes les catégories s'en trouve améliorée alors la justice sociale, façon John Rawls, s'en porte bien, on peut laisser faire.

Contrairement à la théorie, les 40% du bas de l'échelle ne goûtent jamais au champagne qui coule d'en haut. Ils voient leur situation stagner ou même régresser

Cette philosophie libérale est aujourd'hui battue en brèche de deux façons. D'abord, parce que dans le 1% des nouveaux Gatsby, il y a certes des innovateurs comme Bill Gates, mais il y a surtout les banquiers de la tour du port de New York, dont l'apport de productivité à l'économie réelle est plus qu'incertain. «La place démesurée de la finance dans certains pays», a poursuivi Christine Lagarde, est l'un des facteurs explicatifs de la poussée inégalitaire, à côté de l'innovation et du progrès technologique. L'autre défaillance de la théorie du laisser-faire est l'arrêt du champagne à mi-hauteur. Contrairement à la théorie, les 40% du bas de l'échelle n'y goûtent jamais, ils voient leur situation stagner ou même régresser. 

La théorie libérale battue en brèche

Le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités, a fortement crû partout, à l'exception notable de l'Amérique latine et de l'Afrique. Ces deux régions n'empirent pas, mais elles demeurent les plus inégalitaires au monde. Le coefficient a crû dans 16 pays de l'OCDE sur 21, passant en moyenne de 0,29 à 0,32. La cause est l'effet d'étirement vers le haut des revenus explosifs du 1% des super-riches, mais pas seulement. Le coefficient monte aussi à cause de la stagnation des 4 déciles du bas de l'échelle dans de nombreux pays. Or, ces 40% de «pauvres» et de classes moyennes inférieures sont devenus vulnérables, ils peinent à instruire leurs enfants. Voilà l'origine du manque de croissance : le gâchis en capital humain. Une trop grande part de la population, une petite moitié, est privée des fruits de la croissance mais aussi des moyens éducatifs pour apporter sa contribution.

Un «nouveau consensus» se dessine, selon madame Lagarde, appuyé sur trois principes. D'abord, la politique économique doit assurer la stabilité et une bonne gouvernance. «La corruption est un indicateur avancé d'inégalités.» Ensuite, «la mesure». L'innovation a besoin d'une rémunération, il faut que les gouvernements restent prudents. Enfin, il n'existe pas de solution universelle, les réponses sont diverses et nationales, selon l'état du pays, son histoire, ses habitudes. Mais les transferts par des hausses d'impôt «ne sont pas forcément nuisibles à la croissance […] pour peu que les mesures soient bien pensées et correctement mises en œuvre». Surtout, il faut «privilégier les familles avec enfants et les jeunes» et «encourager la formation tout au long de la vie». L'OCDE précise: les programmes de lutte contre la pauvreté ne suffisent plus. «Renforcer l'accès aux services publics d'éducation, de formation et de soins de qualité» constitue «un investissement social essentiel» pour la croissance et pour l'égalité des chances.

Que ce soit le FMI qui le dise, de même que l'OCDE, est instructif quant à l'abîme des réflexions essayant de comprendre pourquoi la croissance ne repart pas fortement au sortir de la crise financière. Il est significatif que ces institutions en viennent à remettre en cause la doxa libérale sur un sujet aussi central, aussi tabou, que les inégalités et l'enrichissement. Et cela se passe aux États-Unis, et la blague des yachts le dit implicitement, à Wall Street même.

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