Partager cet article

Serait-ce la fin du «Bordeaux bashing»?

Vinexpo 2015

Vinexpo 2015

La mise à mort lente de l’AOC aux 500 millions de bouteilles est-elle une réalité, un slogan ou un feu de paille?

Durant les cinq jours du Salon Vinexpo de Bordeaux –40.000 professionnels des vins et des eaux-de-vie venus de 40 pays–, ce fut la principale préoccupation des négociants, revendeurs et propriétaires des vignobles girondins secoués par ce vent mauvais de désamour des rouges et des blancs chers à Montaigne, Thomas Jefferson et François Mauriac.

Vinexpo 2015 | Photo: Philippe Labeguerie

En un mot, le «Bordeaux bashing» est-il en train de compromettre l’image, la réputation, les ventes des crus de quelque cinquante-six AOC de l’immense océan de vignes qui ont produit tant de flacons de légende, le Mouton Rothschild 1945 en pleine jeunesse, le Pétrus 1982, inoubliable chef-d’œuvre, sans parler du Château d’Yquem, le blanc liquoreux qui défie le temps, un siècle et plus de maturation –un miracle constant?

Sur ce sujet sensible, il y de quoi nourrir de vives inquiétudes: la notoriété des vins à la robe rubis, aux saveurs de cèdre, de truffe, de miel est-elle vraiment en déclin –au-delà des rumeurs néfastes? De grands restaurants font grise mine quand il s’agit d’approvisionner leurs caves en rouges du Médoc, de Pessac-Léognan, de Saint-Émilion, de Pomerol et en blancs liquoreux de Sauternes à la robe d’or.

Des patrons de bistrots chics à Paris se vantent de ne plus proposer de Bordeaux, privilégiant les cabernets francs de Loire, les Bourgogne bien nés, les vins de Madiran, ceux du Languedoc-Roussillon, de Corse

Boomerang de l’inflation des prix

Dans son éditorial de juin, Denis Saverot, directeur de la Revue du Vin de France, cite le restaurant Saturne, proche de la Bourse, qui propose une carte des vins de 40 pages, 600 références et 3 Bordeaux, un effondrement. Les prix somptueux des flacons mythiques, 1.000 euros l’Ausone 2000, 900 euros le Lafite Rothschild 2008 et idem pour les premiers crus classés en 1855: Margaux, Latour, Haut-Brion, Mouton Rothschild cédés aux Chinois éberlués d’avoir des bouteilles de légende dans leur appartement de Hong Kong ou sur le Bund de Shanghai. Cette inflation jamais vue des prix s’est retournée tel un boomerang contre les châteaux, les propriétaires et les négociants accusés de priver de bons œnophiles de leurs breuvages de haut goût.

Diamants bruts de ces terroirs bénis des dieux, miracles de la nature girondine

La crise des ventes des Bordeaux en 2011, 2012 et 2013 vient de là, de cette envolée purement capitaliste des cours devenus inaccessibles. Toute votre vie vous avez savouré des Margaux envoûtants comme Ernest Hemingway et, tout d’un coup, c’est fini. Vous êtes largués.

Pourquoi? Parce que les Chinois aux revenus stratosphériques se sont toqués de ces chefs-d’œuvre de la viticulture française –une caisse de Romanée Conti 1990 à 100.000 euros! Des Pétrus à 24.000 euros les douze flacons, les hangars métalliques de Hong Kong se sont remplis ainsi des plus fabuleux trésors de la viticulture française. Spéculations, dégustations entre amis, cadeaux d’affaires pour décrocher des contrats –une coutume asiatique—, tout était bon pour accumuler des palettes de caisses mirobolantes en provenance de Gironde, et ces derniers temps de Bourgogne.

Ce désamour inattendu, si étonnant, vient de là, renforcé par une sorte d’arrogance très française de certains seigneurs du cabernet sauvignon et du merlot, pas mécontents de réaliser de formidables profits, des bénéfices quadruplés en 2008, 2009 et 2010 liés à l’excellence de ces millésimes d’exception.

Après tout, Latour, Lafite, Mouton, Haut-Brion, Margaux, Ausone, Pétrus, Cheval Blanc et Yquem ont la chance d’être uniques: ce sont les diamants bruts de ces terroirs bénis des dieux, miracles de la nature girondine. Le classement de 1855 l’avait bien prédit sous Napoléon III.

Et puis, quelques esprits malins ont avancé que personne ne s’élève contre le prix fou d’une Ferrari dernier modèle, alors le Cheval Blanc 2009 à 1.000 euros les 75 centilitres, ce n’était pas choquant. Voilà un joyau inestimable produit sur 37 hectares seulement à Saint-Émilion –la rareté absolue. Et ce cru mythique, propriété de Bernard Arnault et Albert Frère, tiré en 2009 à 150.000 bouteilles pour la planète Vins, il fallait se remuer pour en acquérir une caisse!

Le Château d’Yquem

Disons-le, il n’y a que trente à cinquante vins icônes à pouvoir pratiquer des tarifs hors normes, pas plus. C’est la crème de la crème, les bouteilles d’une vie, d’une célébration, d’un mariage, d’un anniversaire. Votre Mouton Rothschild 1973, étiquette de Pablo Picasso, quand le boirez-vous? Et le Château Latour 2004 à 5.000 euros la caisse de douze mise en vente au début de l’année dernière par François Pinault, à quand la première dégustation, un événement?

«Super Bordeaux» de petites AOC

Ceci posé, sans l’aura des grands crus classés, «l’aristocratie du bouchon», disait François Mauriac, «sans ces nectars irrésistibles de beauté sensuelle, Bordeaux aurait eu le destin problématique du Languedoc-Roussillon», explique Christophe Château, tête pensante du tourisme girondin. Ce sont ces grands vins qui ont forgé le mythe des vins rouges et blancs de la région, en lisière de l’Atlantique.

Les vrais connaisseurs qui se soucient de leur portefeuille ont bien vu, lors de ce Vinexpo baigné de soleil, qu’en dehors des crus classés notés 100 points par le gourou Robert Parker (à la retraite), il y avait des bouteilles de superbe élégance, au charme envoûtant, vendues à des tarifs plus que raisonnables –et c’est très bien ainsi.

Michel Bettane et Thierry Desseauve, journalistes dégustateurs reconnus par la planète vins jusqu’en Chine, où leurs articles sont traduits en mandarin, ces duettistes au goût très sûr viennent de dresser une liste de «Super Bordeaux» de petites AOC, de prix plus qu’abordables: des outsiders tout à fait recommandables pour des palais exigeants. Les voici:

  • Château Les Carmes Haut-Brion. Un Pessac-Léognan dont le 2010 très réussi exprime une magnifique longueur, archétype du Bordeaux d’avenir. De 40 à 60 euros.
  • Château de Haut Carles. Fronsac fruité, suave, à la longévité sidérante, le 2011 à 28 euros.
  • Château Haut Condissas. Cuvée médocaine de 50.000 bouteilles inventée par Jean Guyon, propriétaire de 180 hectares en médoc. Un rouge puissant, rival du Château Latour, 40 euros.
  • Outsiders pour palais exigeants

    Le Clos des Baies. Un demi hectare à Saint-Émilion Grand Cru, composé par Philippe Baillarguet, maître de chai d’Ausone, 1 800 bouteilles proches de la perfection. 25 euros.
  • La Goulée by Cos d’Estournel. Un terroir isolé de rouges et de blancs à 25 kilomètres du Grand Cru de Saint-Estèphe, deux vins de plaisir à un prix imbattable. 13 euros.
  • La Fleur de Boüard. Vinifié par Coralie de Bouard, la fille de grand re-créateur d’Angélus, premier grand cru classé de Saint-Émilion. Le 2009 fruité, aux tanins de cachemire, l’élégance d’un grand Bordeaux à 16 euros, une aubaine.

Voilà des vins «découvertes» qui devraient plaire aux détracteurs de la vaste appellation Bordeaux où l’on défend la diversité, la qualité et la régularité – ce pourquoi les vins sous influence océanique ont conquis le monde et ce n’est pas fini. Oui, Bordeaux reste un formidable réservoir de bons crus.

Bon rapport prix-plaisir

La Chine, où il n’est plus bon d’étaler richesse et goûts de luxe, demeure aujourd’hui avec 70 millions de bouteilles importées le client numéro 1 de la France de l’or rouge ou blanc, devant les États-Unis.

C’est que le millésime 2014, vendu en primeur aux professionnels (avant la mise en bouteilles), a récolté tous les suffrages comme le 2009, le principe du millésime roi à Bordeaux, recèle de bons et de mauvais côtés. Et 2014 a plu aux négociants girondins qui commercialisent les vins dans 120 pays à des tarifs humains, acceptables pour tous les amateurs, même si les crus de rêve se maintiennent au sommet: Cheval Blanc 2014 à 320 euros quand même.

Le millésime 2014 a récolté tous les suffrages

 

À l’étage, au-dessous des premiers crus de haute noblesse, les vins de la famille Caze, Lynch-Bages, Ormes de Pez, les rouges et les blancs de la Villa Bel-Air sont partis en deux jours, et le magnifique Château Angélus 2014, soit 100.000 bouteilles de Saint-Émilion Premier Cru, se sont enlevées en 36 heures à 180 euros le flacon –bon rapport prix-plaisir.

Oui, Bordeaux et ses crus hiérarchisés maintiennent ce statut enviable de vins de référence, le marqueur du bon goût grâce au style «Balanced Wines», élégance et séduction.

Gérard Basset, Meilleur Sommelier du Monde 2010, propriétaire du restaurant Terra Vina à Southampton, en Grande-Bretagne, avoue, un verre de Margaux 1985 à la main, «que, s’il n’y a pas de Bordeaux à [sa] carte, [il va se] faire assassiner».

La manifestation populaire «Bordeaux Fête le Vin» en juin 2014, initiée par Alain Juppé dans sa ville si bien embellie (300.000 dégustations en deux jours), sera dupliquée, après cet été, à Hong Kong (180.000 visiteurs attendus), à Québec (8 millions de bouteilles vendues en 2014 pour 53 millions d’euros), et à Bruxelles (30.000 personnes prévues en deux jours, 31 millions de bouteilles vendues en 2014 pour 120 millions d’euros).

Jamais l’attractivité des vins de Gironde, rouges séveux, envoûtants, et blancs secs ou liquoreux, n’a été plus vivante, plus visible, plus présente hors des frontières – près de sept milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, champagnes, Bourgognes et eaux-de-vie compris, juste derrière l’aéronautique française.

Si je n’ai pas de Bordeaux à ma carte, je vais me faire assassiner

Gérard Basset, Meilleur Sommelier du Monde 2010

En 2016, dix grandes villes du monde accueilleront «Bordeaux Fête le Vin»: Bilbao (Espagne), Cape Town (Afrique du Sud), Mendoza (Argentine), Porto (Portugal), San Francisco (USA), Valparaiso (Chili)…

Mais le grand événement de juin 2016 à Bordeaux sera l’ouverture de la Cité des Civilisations du Vin, un écrin architectural de 13.350 mètres carrés sur dix niveaux dédié aux expositions culturelles, à la restauration, aux ateliers de dégustations, aux modules thématiques: un investissement de 60 millions d’euros financé par des fonds publics et privés, un projet fédérateur qui fera de Bordeaux la capitale culturelle et mondiale du vin –très loin du «Bordeaux bashing», «une méchante ânerie», dit Jean-Michel Cazes, ancien vice-grand maître de la Commanderie du Bontemps, du Médoc, des Graves et des Sauternes, ambassadeur de tous les grands crus girondins.

Sur la carte des vins de son Château Cordeillan-Bages, à la sortie de Pauillac, on peut lire ceci:

«Miracle du vin qui refait de l’homme ce qu’il n’aurait jamais du cessé d’être: l’ami de l’homme.»

René Engel

Deux tables conseillées en Médoc

Le Château de Cordeillan-Bages

En lisière des vignes de cabernets de l’appellation Pauillac s’élève cette chartreuse de pierres blanches du XIXe siècle affilée à la chaîne des Relais & Châteaux depuis 1992. C’est la meilleure table de Gironde grâce aux talents multiples de Jean-Luc Rocha, ancien second de Thierry Marx.

Plat servi au restaurant Cordeillan-Bages

Passé par la Pyramide de Patrick Henriroux à Vienne, d’origine portugaise, Jean-Luc Rocha, rond et jovial comme Pierre Troisgros, mitonne un répertoire très personnel, bien plus classique, plus lisible que la partition quasi révolutionnaire de Thierry Marx. Titulaire du diplôme de MOF depuis 2007, le seul quatre toques Gault et Millau de Gironde, Rocha s’est intégré au milieu pauillacais, célébrant le caviar d’Aquitaine, les huîtres d’Arcachon, le foie gras des Landes, le homard de l’Atlantique, le cochon des Aldudes, l’agneau de Pauillac: pas de vraie cuisine sans produits locaux, de saison, identifiables et qui s’accordent avec les beaux vins de la région.

Sur la carte actuelle, il faut s’orienter vers le maigre et la langoustine marinés en tartare, escortés de langoustine rôtie au sésame (40 euros), la vapeur de barbue au vert, bouillon au jus de coquillages (48 euros). Côté viandes, le suprême de pigeonneau fumé est accompagné de petits légumes mijotés (56 euros), le ris de veau façon blanquette est agrémenté de morilles et asperges vertes (60 euros). Tout cela respire le goût vrai des produits respectés et embellis par la patte du chef qui progresse d’année en année.

Vaste carte des vins de Bordeaux à tous les prix: le Médoc Michel Lynch bio 2012 (50 euros), le champagne rosé Ruinart (23 euros le verre).

Route des Châteaux 33250 Pauillac, face à Lynch-Bages.

Tél.: 05 56 59 24 24.

Menus à 45 et 60 euros au déjeuner sauf le dimanche, et 148 euros. Chambres à partir de 320 euros.

Au Château, on peut composer son vin et son étiquette avec la société Vinif et l’aide des personnels du cru.

Fermé lundi et mardi.

Le site

Café Lavinal

Au centre du village de Bages entièrement reconstruit, boutiques, boucherie, boulangerie, ce café à terrasse accueille tous les gourmets de la région. Dans un cadre charmant, on se régale de plats à 11 euros: soupe du jour, confit de canard, foie gras et Bordeaux au verre. Une adresse de rêve.

Place Desquet.

Tél.: 05 57 75 00 09.

Formule à 17 euros. Carte de 23 à 64 euros.

Fermé dimanche soir.

Le site

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte