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Foot féminin: gagnante ou perdante, la France doit s'inspirer de l'Allemagne

L'équipe féminine d'Allemagne lors de sa victoire contre la Suède en huitième de finale. Matt Kryger-USA TODAY Sports

L'équipe féminine d'Allemagne lors de sa victoire contre la Suède en huitième de finale. Matt Kryger-USA TODAY Sports

A quatre ans de la prochaine Coupe du monde, qu’elle accueillera, la France a toutes les raisons de regarder avec envie de l'autre côté du Rhin.

Après les démonstrations contre les modestes Mexicaines (5-0) et Sud-Coréennes (3-0), la France n’a jamais été aussi proche du niveau de jeu de l’Allemagne, qu'elle affronte en quart de finale de la Coupe du monde féminine, ce vendredi 26 juin à Montréal. Mais les Bleues ne sont pas favorites face à la machine à gagner allemande. Pas de quoi refroidir certains médias franchouillards, qui transposent chez les filles la rivalité franco-allemande incarnée par l’agression d’Harald Schumacher sur Patrick Battiston pour vendre du papier ou faire chauffer l’audimètre, alors qu'en fait de rival, c'est plutôt de modèle dont il faudrait parler.

Depuis l’encourageante quatrième place de l’équipe de France au Mondial 2011, les médias français s’emballent pour les Bleues à chaque compétition internationale, en général après les phases de poule. Contrairement aux hommes de Didier Deschamps, ces filles «agréables, talentueuses, et attachantes» apporteraient de la «fraîcheur qu’on n’a pas forcément à chaque match dans le foot masculin», analyse le directeur général de la chaîne gratuite W9, Jérôme Fouqueray. Derrière ce discours pro-foot féminin qui séduit l’opinion publique se cachent des idées reçues selon lesquelles les joueuses se prendraient moins au sérieux par rapport à des garçons trop payés, antipathiques, individualistes, nonchalants ou encore antipatriotes.

12 millions de téléspectateurs en 2003

Avec cet alléchant France-Allemagne, W9 –qui diffuse tous les matches des Bleues au Mondial– a l’objectif de dépasser la barre des 3 millions de téléspectateurs, afin de «titiller le score historique de la TNT». Un record qui correspondrait à moins de 5% de la population en France.

En Allemagne, l’engouement populaire autour du football féminin est plus fort et remonte à la Coupe du Monde 2003, gagnée par la Nationalmannschaft. La finale avait été regardée par 12 millions de téléspectateurs, soit près de 15% de la population à l’époque. Depuis, les audiences continuent d’augmenter.

Les matches des clubs allemands en Ligue des champions féminine sont diffusés par les chaînes publiques ARD et ZDF. De quoi intéresser, par exemple, la deuxième banque allemande Commerzbank, sponsor de Francfort, l’une des vitrines du frauenfussball. En outre, la chaîne payante Eurosport diffuse chaque semaine un match de championnat, alors qu'en France, Eurosport et France 4 (publique, mais peu regardée) se contentent de quelques affiches de Division 1.

Dominé par l'Olympique lyonnais et le Paris Saint-Germain, ce championnat déséquilibré donne lieu chaque journée à des «attaque-défense», même avec des équipes de milieu de tableau. Quel intérêt de diffuser la victoire 15-0 de l'OL contre la section féminine du FC Metz ou le 10-0 du PSG face aux amatrices de Soyaux? Outre-Rhin, la Bundesliga féminine est plus homogène: cette saison, seule une équipe s'est fait corriger chaque week-end, à la sauce messine. Le niveau est aussi plus relevé: la première place est disputée par quatre clubs –qui font au moins jeu égal avec les locomotives lyonnaise et parisienne–, dont le Bayern Munich.

Ce monument du football mondial masculin a récemment investi dans sa section féminine, qui vient d'être sacrée pour la deuxième fois de son histoire championne d'Allemagne, après plusieurs décennies de disette. L'objectif des dirigeants bavarois est, bien sûr, de récolter des trophées, comme le font les coéquipiers de Franck Ribéry. Mais c'est aussi pour l'image de la marque Bayern que la direction a misé sur un secteur amené à se développer.

Professionnelles avant l'heure

Séduite par le «savoir-faire» allemand, l’internationale française Elise Bussaglia quittera Lyon après la Coupe du Monde pour rejoindre Wolfsburg. C’est l’une des quatre meilleures équipes du championnat local, proposant un statut professionnel aux joueuses, et sur lesquelles s’appuie essentiellement la sélection allemande.

Après l’OL en 2004, le PSG a été le deuxième club français à passer entièrement professionnel. Sa section féminine a fait le grand saut il y a seulement trois ans, sous l’impulsion des nouveaux propriétaires qataris, désireux –eux aussi– d’améliorer l’image du club de la capitale.

Jessica Houara-D'Hommeaux, secrétaire médicale, et Laure Boulleau, étudiante en kinésithérapie, sont désormais professionnelles dans le club de leurs débuts. Depuis ce changement de dimension, elles sont suivies par une équipe médicale à temps plein et s'entraînent jusqu’à six fois par semaine. Un rythme que connaissent depuis plus de dix ans les joueuses de la sélection allemande.

Et ça marche! Les deux latérales sont devenues titulaires en équipe de France. Aujourd'hui, leurs performances à la Coupe du Monde sont saluées par les journalistes et les supporteurs, qui se moquent au passage des joueurs évoluant au même poste chez les Bleus, très décevants ces derniers temps (Patrice Evra et Bakary Sagna, pour ne pas les citer).

Un million de pratiquantes

En Allemagne, une fille qui tape dans un ballon rond n’est pas pointée du doigt. C’est banal. Le pays compte plus d'un million de pratiquantes, sur les 7 millions de licenciés au total dans un club. La concurrence est donc très forte, ce qui tire le niveau vers le haut. Sur les 2 millions de licenciés, les femmes sont seulement 83.000 en France. Si leur nombre ne cesse d'augmenter, la Fédération française de football (FFF) a plusieurs longueurs de retard sur son homologue allemande.

Lancée dans les années 90 par des clubs visionnaires et soutenue par la Fédération allemande de football (DFB), cette politique de développement du frauenfussball a produit d'excellents résultats. En s’appuyant sur des joueuses locales formées très tôt, les clubs du pays ont remporté 9 des 14 Ligues des champions. Cette saison, Francfort a décroché son quatrième titre européen après sa victoire 2-1 contre le PSG, qui jouait la première finale de son histoire. Trois autres clubs allemands ont remporté la compétition la plus relevée d'Europe. En France, seules les Lyonnaises ont atteint le sommet européen en 2011 et 2012.

La sélection nationale cartonne aussi. L’Allemagne a mis fin à l’hégémonie américaine des années 90 en gagnant deux Coupes du monde (2003, 2007). Elle a également triomphé lors des six dernières éditions de l'Euro (1995, 1997, 2001, 2005, 2009, 2013). En compétition internationale, les Bleues n'ont jamais soulevé un trophée ni battu la Nationalmannschaft, première au classement mondial de la Fifa.

Dans les stades, la mayonnaise ne prend pas

Au niveau des stades, l'inégalité est beaucoup moins flagrante. Comme en France, les joueuses du championnat allemand évoluent dans des stades excentrés, vétustes, de seconde zone. Quand les garçons du Bayern Munich sont applaudis par plus de 70.000 personnes à l'Allianz Arena, une enceinte moderne inaugurée en 2005, les professionnelles de la section féminine jouent dans un stade champêtre de 12.000 places jamais rempli, malgré des prix très attractifs. Les billets coûtent en effet entre 3 et 8 euros, soit moins que le Smic horaire (8,50 euros). 

En France, le PSG peine aussi à attirer des spectateurs, sans doute refroidis par l'ambiance du stade Charléty, qui sonne creux alors que les places sont vendues à partir de 5 euros. Les Lyonnaises, elles, ont eu l'honneur cette saison de fouler la pelouse du stade Gerland, jardin habituel des garçons, face à leurs rivales du PSG. Plus de 10.000 personnes ont assisté à ce choc.

Le modèle économique global du football allemand a été vanté en 2012 par le cabinet d'audit Deloitte. Les stades sont pleins (depuis quatre ans, le Borussia Dortmund détient la plus forte affluence en Europe avec une moyenne de 80.000 personnes), le spectacle est plaisant, les prix des billets sont accessibles pour la classe populaire, les supporteurs consomment sur place de la bière (ce qui est interdit en France), achètent des produits dérivés... A chaque rencontre, un fan dépense en moyenne plus de 10 euros alors qu'en France, un spectateur débourse 1,50 euro, selon l'étude.

Résultat: la plupart des clubs de Bundesliga ont des finances saines alors que de nombreux clubs des grands championnats européens sont déficitaires. En s'appuyant sur cette solide santé économique, les cadors du championnat allemand masculin peuvent ainsi investir dans leurs sections féminines. Ce qui augure de beaux jours pour le football féminin allemand.

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