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Pourquoi le Congrès de Vienne de 1815 rend Poutine si nostalgique

Le président russe, Vladimir Poutine, à Milan, le 10 juin 2015 | REUTERS/Alessandro Garofalo

Le président russe, Vladimir Poutine, à Milan, le 10 juin 2015 | REUTERS/Alessandro Garofalo

Vladimir Poutine rêve d’un nouveau «concert des nations» où la Russie réglerait voire préviendrait les conflits en Europe.

Avant même la bataille de Waterloo, lors du premier exil de l’empereur Napoléon à l’île d’Elbe en 1814, les monarchies européennes s’étaient réunies à Vienne dans le but de refaçonner l’Europe. Le Congrès de Vienne, qui dura de septembre 1814 à juin 1815, a réuni quelques deux-cents États ou mini-États européens, mais ce sont les puissances qui ont donné le ton. Du Congrès de Vienne sont sorties la Quadruple-Alliance, rassemblant la Grande-Bretagne, la Prusse, l’Autriche et la Russie, et la Sainte-Alliance, regroupant les trois dernières.

Sous la présidence du prince de Metternich, ministre des Affaires étrangères de l’empereur d’Autriche, les puissances victorieuses des armées françaises organisaient leurs relations pour éviter que l’une d’entre elles ne devienne trop puissante pour menacer les autres et pour s’assurer que les rivalités entre petites nations ne les entraîneraient pas dans un grand conflit. La France, dont les vainqueurs de l’empereur craignaient le ressentiment et la soif de revanche, a été intégrée dès 1818 dans le système des congrès. Au-delà, l’objectif de la Sainte-Alliance était de maintenir le statu quo politique et social à l’intérieur des États.

Équilibre des forces

Comme l’explique l’historien Patrice Gueniffey, auteur d’une biographie de Napoléon (Gallimard), «Waterloo marque le terme de l’aventure de Napoléon, la fin de la Révolution française et le vrai tournant d’un siècle à l’autre, la carte redessinée au Congrès de Vienne et le triomphe de la Sainte-Alliance instaurant pour un siècle la paix en Europe, qui n’avait pas connu d’accalmie depuis la guerre de Trente ans (1618-1648), les quelques conflits ponctuels (guerre de Crimée ou guerre franco-prussienne) n’embrasant pas le continent». «La plus longue période de paix que l’Europe ait jamais connue», renchérit Henry Kissinger, un admirateur du Congrès de Vienne et du «concert des nations» auquel il a donné naissance.

Démocraties dangereuses et imprévisibles

Dans son livre Diplomatie, l’ancien conseiller et ancien secrétaire d’État des présidents américains Nixon et Ford vante «l’équilibre des forces» entre les puissances européennes, équilibre militaire appuyé sur des valeurs communes. Le socle commun était l’hostilité à la Révolution française et aux métastases qu’elle pouvait répandre sur le continent, même si la Quadruple-Alliance était composée de trois monarchies absolues et du régime représentatif de la monarchie britannique. Mais tout le monde était d’accord avec Metternich, pour qui les démocraties étaient dangereuses et imprévisibles. Les puissances continentales s’entendront en 1848 pour réprimer «le printemps des peuples», tout en acceptant la révolution grecque ou l’unité italienne, à condition de les maitriser.

Le Congrès de Vienne a donné naissance au «système des congrès», réunions périodiques des responsables politiques des puissances dans le but de régler –ou tenter de régler– les problèmes de l’Europe. C’est le système de relations internationales qui a duré le plus longtemps si l’on admet que, quelques soubresauts mis à part, il a tenu jusqu’à la Première Guerre mondiale. Kissinger fournit une explication: le «concert des nations» était fondé sur une alliance de la légitimité et de l’équilibre, sur des valeurs partagées et sur une diplomatie de l’équilibre des forces.

Mépris pour les «petits»

Il n’est pas seul à ressentir une certaine nostalgie pour le Congrès de Vienne. Vladimir Poutine partage ce sentiment. Le président russe souligne que «les conditions de ce qu’on a appelé l’équilibre des forces étaient fondées non seulement sur le respect mutuel des intérêts des différents pays mais sur des valeurs communes». Ces valeurs –conservatrices– qu’il voudrait voir triompher non seulement en Russie mais dans toute l’Europe, à l’opposé des valeurs décadentes d’un Occident en perdition. En novembre 2014, Vladimir Poutine a inauguré à Moscou un monument au tsar Alexandre Ier, le vainqueur de Napoléon, qui assista en personne au Congrès de Vienne.

Peu de cas du droit à l’autodétermination

L’année précédente, devant le «club Valdaï», qui rassemble des experts internationaux de la Russie, le chef du Kremlin avait vanté le rôle de son pays au Congrès de Vienne et… à Yalta, en 1945, «une participation active de la Russie», ayant assuré une paix durable. À la faveur de la crise ukrainienne, la chancelière Angela Merkel en avait fait la remarque: «Poutine vit dans un autre monde.» Il rêve d’un nouveau «concert des nations», c’est-à-dire un système international où la Russie, à côté des autres puissances –États-Unis, France, Allemagne… voire l’Union européenne–, réglerait les conflits en Europe et, mieux, les préviendrait. Sans beaucoup d’égards pour les aspirations des petits États européens, surtout s’ils sont d’anciennes républiques soviétiques, ni pour les revendications libérales et démocratiques.

Cette conception est contraire à l’idée d’une égalité, au moins formelle, des États, quelle que soit leur taille, à la base de l’organisation de l’Union européenne et des accords qui entre l’Occident et la Russie ont mis fin à la Guerre froide. Le «concert des puissances» fait peu de cas du droit à l’autodétermination. Mais ce mépris pour les «petits» n’est pas une exclusivité poutinienne. À la remarque du magazine allemand Der Spiegel, «on ne peut tout de même pas décider du sort de l’Ukraine par-dessus la tête des Ukrainiens», Henry Kissinger répond par un brutal «Why not?». La stabilité européenne, le dialogue avec Moscou indispensable pour traiter des conflits ailleurs dans le monde, etc., sont plus importants aux yeux des stratèges que l’autodétermination des peuples.

À Versailles, après la Première Guerre mondiale, les vainqueurs ont imposé leur volonté aux vaincus nourrissant l’esprit de revanche. À Yalta, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs se sont partagé des zones d’influence qui ont explosé à la fin des années 1980. Le «concert des (grandes) nations», c’est «l’hégémonie partagée». On comprend, même pour le regretter, le regain d’intérêt dont il est l’objet.

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