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Être psychiatre à la prison des Baumettes

Vue de la prison des Baumettes, à Marseille, le 27 juin 1999 | REUTERS

Vue de la prison des Baumettes, à Marseille, le 27 juin 1999 | REUTERS

Derrière les clichés et l'affolement médiatique sur la prison des Baumettes, se cache une réalité plus complexe, incarnée notamment par des médecins psychiatres, qui travaillent au quotidien dans un milieu parfois hostile. Rencontre.

Marseille

C'était un matin, quelques jours avant l'été. Il faisait encore frais à Marseille. Pascale Giravalli reçoit un patient en consultation. Elle s'inquiète pour sa sortie. Quelques semaines avant son retour en prison, il venait tout juste de retrouver un appartement. Le retour par la case détention l'obligera à tout lâcher pour recommencer à zéro. Dans la discussion, l'homme lui lâche cette phrase:

«Vous direz un mot au juge pour ma demande d'aménagement de peine, n'est-ce pas? C'est quand même vous la mieux placée.»

Assise devant son Perrier menthe sur le cours Julien à Marseille, le Docteur Giravalli se souvient de sa réaction:

«Je me suis dit au contraire que j'étais la moins objective pour juger de sa situation, puisque, justement, je le suivais depuis des semaines.»

Elle redresse ses lunettes rouges, baisse légèrement la tête. Il fait maintenant une chaleur écrasante. «Moins on a de pouvoir, mieux on soigne», dit-elle.

À 54 ans, Pascale Giravalli vient d'enchaîner vingt-et-un ans à la prison des Baumettes, dans un service de psychiatrie de dix personnes dirigé par le docteur Catherine Paulet.

«Jamais je ne pourrais travailler seule, jamais, prévient la psychiatre. Quand il y en a un qui flanche ou qui défaille, et ça peut arriver, les autres sont là pour le soutenir.»

Le service a d'abord longtemps hésité avant de se confier. Il faut dire que l'opacité du système n'aide pas l'information. Et le sujet est brûlant. En France, la psychiatrie a fait un bond depuis les années 1970 mais elle reste encore très méconnue du grand public. À travers son récit, c'est donc le portrait d'un métier traversé de nuances imperceptibles au regard des profanes. Un métier que l'on peine à comprendre si l'on ne fait pas l'effort de connaître la réalité d'un quotidien qui nous est étranger. Un métier qui souffre d'un double enfermement: celui des prisons, ce lieu où la société relègue ceux qui ont rompu le contrat social, mais aussi celui de la psychiatrie, qui prend en charge ceux qui n'ont pas toujours les forces de le respecter. C'est également le portrait d'un métier où les codes sont très particuliers. «Ce qu'il faut comprendre d'emblée, c'est qu'en prison il n'y a pas de bons et de méchants», lâche-t-elle.

Sans intimité

L'enjeu principal de la psychiatrie en prison, c'est l'entente cordiale entre l'administration pénitentiaire et ces professionnels du soin, qui rend à peu près vivable un quotidien où l'intimité n'existe quasiment pas:

«Notre service est entièrement vitré, décrit Pascale Giravalli, qui fit son premier stage d'interne en 1987 à l'hôpital Sainte-Marguerite. Du coup, on vit constamment sous le regard des surveillants, qui sont aussi là pour nous protéger au cas où. La prison, c'est l'endroit où il faut éviter l'imprévu.»

En prison, il n'y a pas de bons et de méchants

Pascale Giravalli

Dans cet univers où l'espace et le temps répondent à des contraintes différentes de celles de l'extérieur, l'atmosphère pèse sur les corps et les consciences. D'abord, il y a le bruit:

«Traverser les coursives et croiser les détenus pour la première fois est loin d'être facile. Aux Baumettes, c'est très marseillais: ça crie, ça bouge, ça s'énerve. Mais ça crée aussi du lien social. Le lendemain d'un match de l'OM, tout le monde parle du résultat.»

Les Baumettes, c'est environ 1.800 détenus. Et surtout 100 femmes pour 1.700 hommes. C'est aussi des problèmes comme partout ailleurs. Sauf qu'ici, en 2012, un rapport du contrôleur général des lieux de privation a décrit les conditions «sans doutes inhumaines» dans lesquelles vivent les détenus. Pas suffisant pour faire taire les grincheux qui accusent cette prison d'être devenu un centre aéré, plus proche du Club Med que de la maison d'arrêt, depuis que des photos de quelques prisonniers, cigarette et portable à la main, ont circulé sur Facebook. Giravalli balaie la critique. «Ça dépend des bâtiments», jure-t-elle. Au fond, ce problème ne la concerne que de loin.

Misère sociale

Son travail, elle l'exerce au service médico-psychologique régional (SMPR), indépendant de la prison des Baumettes, où elle exerce pourtant. Et qui existe depuis les années 1980 grâce à Daniel Glezer.

«On travaille en bonne intelligence avec les surveillants mais ça demande parfois des acrobaties d'organisation. Je donne des rendez-vous, c'est-à-dire que je délivre des billets qui n'ont pas valeur de circulation. Si le billet n'arrive pas jusqu'au surveillant, le patient ne pourra pas honorer son rendez-vous.»

Notre société est ambivalente: on mélange encore sanction et prison

Pascale Giravalli

Des contraintes exigeantes et différentes de l'hôpital, qui obligent le service à bien se coordonner pour proposer un soin personnalisé et efficace. À l'origine, le partenariat entre le ministère de la Santé et l'administration pénitentiaire connaît des hauts et des bas. Il faut s'habituer à ce nouveau cadre, dans une société où le flou règne quant aux malades mentaux traités en prison. Il faudra attendre 1994 pour que la loi ddéfinisse complètement la prise en charge des soins pour les détenus. «Ça s'est fait étape par étape», reconnaît Pascale Giravalli, qui a vécu ces changements d'époques et de méthodes.

«Notre société est ambivalente: on mélange encore sanction et prison, alors que cette dernière devrait être exceptionnelle.»

Aux Baumettes, le parcours classique du détenu épouse souvent les mêmes courbes de la misère sociale: sans emploi, puis sans logement, et enfin dans la rue, avec une barrette de shit et un Opinel pour se défendre. En comparution immédiate, leur sort est souvent tranché en quelques minutes, par manque de temps et d'argent. «Ce genre de personnes présente rarement des garanties de représentation», explique Giravalli.

Si vous ajoutez au pedigree une maladie mentale, vous avez là un parcours favorable à l'aller-retour entre la prison et l'extérieur. «Dans la rue, je croise parfois des gens que j'ai vus dix fois», raconte Giravalli, fière de savoir que certains parviennent à ne pas revenir derrière les barreaux.

Surpopulation et dépression

Ce qu'on dit rarement, c'est que les Baumettes ne sont pas un centre de détention: c'est une maison d'arrêt. Ici, les détenus sont soit en attente de leur jugement, soit en attente d'une place ailleurs pour purger leur peine (dans la région, c'est à Tarascon ou Salon).

La prison, c'est le pire endroit pour soigner les gens, car c'est un milieu hostile

Pascale Giravalli

En principe, l'identité de la prison favorise le turn-over. Sauf que les places se libèrent rarement. Dans la réalité, ceux qui purgent une peine de moins de deux ans la font parfois entièrement aux Baumettes, construite entre 1933 et 1939, et mise en service en 1936 en remplacement des trois prisons du centre-ville. Mais là où, en centre de détention, le principe qui régit la prison est «un prisonnier, une cellule», dans la maison d'arrêt des Baumettes, il est plus courant de croiser deux à trois détenus dans une cellule de 9 mètres carrés. Pas simple de soigner dans ces conditions de surpopulation.

«Le problème, c'est qu'on a fermé beaucoup de lits en psychiatrie. La conséquence, c'est que des gens se retrouvent dehors et finissent ensuite en prison, regrette Pascale Giravalli, qui pointe l'importance de la situation en amont et en aval de la prison. Intégrer des psys en prison, ça permet aussi de se dédouaner. On se dit qu'ils seront soignés pendant leur détention. Mais la prison, c'est le pire endroit pour soigner les gens, car c'est un milieu hostile.»

Les statistiques évoquent cette augmentation de la morbidité en prison, où près de 45% des détenus sont dans un état dépressif grave. En moyenne, 5 à 7% souffrent de schizophrénie, contre moins d'1% dans la société. Dans les années 1990, la situation a connu une aggravation inquiétant. Les hospitalisations de détenus vont exploser. Si bien qu'en 1999 le rapport du sénateur Pradier pointe le «désastre» qui règne dans les établissements pénitentiaires et conduit le gouvernement à légiférer. En 2002, la loi Perben II instaure le principe des UHSA (unités hospitalières spécialement aménagées). À Marseille, pour freiner cette spirale, elles sont attendues comme le messie. Elles doivent accueillir à partir de 2016 des détenus qui seront sécurisés par le personnel de la prison avec leur consentement et sans contraintes. Gérées par l'APHM (Assistance publique hôpitaux de Marseille), elles s'installeront à Édouard-Toulouse.

Lutte optimiste

Depuis 1975 et Surveiller et punir, de Michel Foucault, qu'est-ce qui a changé? D'abord, le statut des prisonniers: autrefois, une personne incarcérée perdait ses droits à la sécurité sociale. «La prison a aussi beaucoup évolué en terme de visibilité», juge Giravalli, dont la teneur globale des propos prête plutôt à l'optimisme.

Il ne faut pas prêter aux psys des compétences surnaturelles, pour savoir par exemple si quelqu'un va récidiver ou pas

Pascale Giravalli

«J'ai vécu des moments merveilleux ici. Mais même si tu es plutôt hostile à l'incarcération, en travaillant en prison, tu en acceptes le principe. L'important, c'est de ne pas prêter aux psys des compétences surnaturelles, pour savoir par exemple si quelqu'un va récidiver ou pas.»

Le philosophe, lui, voyait dans la prison «un appareil disciplinaire exhaustif» où les «pratiques punitives» servaient à domestiquer les corps. Il écrit:

«La prison est sans extérieur ni lacune; elle ne s'interrompt pas, sauf sa tâche complètement achevée; son action sur l'individu doit être ininterrompue: discipline incessante. […] Son mode d'action, c'est la contrainte d'une éducation totale.»

Une vision bien noire de l'enfermement? Quelques heures après notre rencontre, Pascale Giravalli corrige par texto:

«Petit complément sur mon optimisme supposé: c'est plutôt une lutte contre les mouvements d'exclusion sociale.»

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