Partager cet article

Grèce: la stratégie de la tension jusqu’au bout... et au-delà

Jauge de pression | Les Chatfield via Flickr CC License by

Jauge de pression | Les Chatfield via Flickr CC License by

Compte tenu de l’écart séparant les points de vue au départ, la dramatisation des négociations grecques était inévitable.

Le 24 juin, un nouvel acte de la tragicomédie grecque semblait en train de s’achever. Mais tout était remis en cause deux jours plus tard. Cette dramatisation était-elle évitable? Non, compte tenu de l’écart séparant les points de vue au départ. Mais on est allés au-delà de ce qu’on peut prévoir dans le cadre d’une négociation «normale».

Toute discussion sur un accord aussi important, qui engage l’avenir d’un peuple pour plusieurs décennies, passe forcément par des moments de haute tension. Chacun essaie de tester la résistance de l’autre et de lui arracher le maximum de concessions en cédant lui-même le moins possible. C’est évidemment un jeu dangereux: on risque de découvrir la ligne qu’il ne fallait pas dépasser… après l’avoir franchie.

C’est ce qui a failli se produire plusieurs fois déjà dans la négociation entre la Grèce et ses créanciers, du fait du comportement désinvolte de Yanis Varoufakis et des propos désobligeants tenus sur ses partenaires par Alexis Tsipras. Une fois qu’on a compris jusqu’où l’autre est prêt à aller, on peut rapidement trouver un accord, à la condition que chacun le veuille réellement. Mais une chose ne se fait pas: revenir sur des points qui semblaient acquis. Or c’est ce qui s’est produit le 24 juin, Tsipras, à ce qu’on peut en savoir, ayant voulu revenir en arrière sur des concessions faites le 22 et rejetées par ses partenaires politiques à Athènes.

Dans ces conditions, tout semble possible dans les prochaines heures et les prochains jours. La logique voudrait qu’un accord soit trouvé: chacun y a intérêt. Mais on ne peut plus exclure tout à fait un échec: la confiance n’est plus là et chaque partie met en doute la bonne volonté de l’autre.

À chaque négociateur ses contraintes

Comment en est-on arrivé là? Dès le départ, compte tenu des contraintes pesant sur chacun des négociateurs, on savait que ce serait long et difficile. Mais la difficulté a été sous-estimée et les multiples rebondissements qui ont émaillé la négociation ont un coût plus élevé que prévu (retombée de la Grèce dans la récession, tensions sur les taux d’intérêt et violentes secousses sur les marchés boursiers).

Du côté grec, il était absolument nécessaire d’obtenir un accord substantiellement différent de ceux qui avaient été négociés par les gouvernements précédents. Alexis Tsipras et le parti Syriza avaient été portés au pouvoir en janvier sur la base d’un programme anti-austérité qui comportait des points très positifs: lutte contre la bureaucratie, la corruption, «le triangle d’interdépendance entre partis politiques-oligarchie économique-banque», la reconstruction de l’économie, la recherche de l’équilibre des comptes courants. Sur ces points, Syriza pouvait espérer obtenir le soutien de ses créanciers. Mais d’autres paraissaient complètement irréalistes pour un pays croulant sous les déficits et les dettes: hausse des dépenses publiques de 12 milliards, baisse de l’âge de la retraite, augmentation de 10% du salaire minimum, etc. Sans parler de l’allègement de la dette, que la plupart des économistes jugeaient indispensable, mais qui ne pouvait être envisagé si le pays débiteur ne faisait pas le premier un effort.

Promesses de Syriza  complètement extravagantes vues de l’extérieur

Si les promesses de Syriza paraissaient complètement extravagantes vues de l’extérieur, elles avaient suscité un réel espoir dans une population durement touchée par la crise (taux de chômage de 25,7% en janvier, baisse de 8,7% en moyenne annuelle du revenu disponible des ménages entre 2007 et 2013). Une fois au pouvoir, Syriza devait absolument essayer de respecter ses engagements. Sinon, le pays plongeait dans la crise politique.

Des réticences européennes très vives

Pour les autres dirigeants européens (dirigeants nationaux ou responsables des institutions communautaires, sachant que le Parlement européen n’a pas eu son mot à dire dans l’histoire), ces revendications grecques étaient inacceptables. Certes, on commençait à voir  que les programmes d’austérité avaient des conséquences fortement négatives sur l’activité et qu’il était préférable de travailler à encourager la croissance que de continuer à serrer la vis, mais il était hors de question de souscrire au programme Syriza. Dans une Europe majoritairement conservatrice, nul n’avait envie de faciliter la tâche d’un gouvernement se réclamant de la gauche radicale. Beaucoup auraient aimé pouvoir le torpiller très vite. La raison a tout de même prévalu: mieux valait tenter de discuter avec ces gauchistes que de provoquer une nouvelle crise. Mais il était évident dès le départ que les négociations seraient âpres.

Mieux valait tenter de discuter avec ces gauchistes que de provoquer une nouvelle crise

Tous, conservateurs ou non, avaient de bonnes raisons de ne pas faire de cadeaux à Tsipras et son équipe. Les uns avaient fait subir des cures d’austérité très sévères à leur population (Portugal, Irlande par exemple), qui n’aurait pas compris pas qu’un traitement particulier fût réservé à la Grèce, d’autres se montraient intransigeants parce qu’ils craignaient que leurs électeurs ne s’inquiètent du coût de l’aide à Athènes (Allemagne), d’autres enfin ne souhaitaient pas encourager le développement de partis issus de la gauche radicale dans leur propre pays (Espagne).

FMI, un partenaire encombrant

Quant au FMI, il n’aurait jamais dû être embarqué dans cette galère, déjà bien chargée. Mais Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du FMI, a su convaincre le Premier ministre grec socialiste George Papandréou de l’intérêt qu’il pourrait avoir à demander l’aide de son institution, dotée d’une solide expérience dans le sauvetage de pays en difficulté. Il a obtenu satisfaction d’autant plus facilement qu’Angela Merkel était très heureuse, vis-à-vis de son opinion publique, de trouver un partenaire acceptant de partager le coût financier de l’aide à la Grèce. Mais on voit aujourd’hui que c’était une fausse bonne idée: Européens et FMI ont du mal à parler d’une seule voix.

Les premiers sont hostiles, du moins pour le moment, à l’allègement de la dette grecque que souhaite le FMI mais se montrent plus souples que lui sur les mesures que doit prendre Athènes pour redresser ses comptes, qu’il s’agisse des retraites ou de l’équilibre entre baisse des dépenses et hausse des recettes fiscales dans le plan proposé très tardivement par Alexis Tsipras. Enfin, le FMI compte parmi ses membres des pays émergents auxquels il a parfois imposé des redressements très durs; il lui est impossible de faire preuve d’une grande mansuétude envers un pays membre de la zone euro et de l’OCDE.  Et aujourd’hui on constate que le FMI est le créancier le plus intransigeant envers le gouvernement Tsipras.

Une logique de rapport de forces

Bref, chacun a abordé la négociation avec la ferme volonté de reculer le moins possible. Alors qu’on arrive en fin de partie, la logique du rapport de forces est respectée: c’est le gouvernement d’Alexis Tsipras qui doit faire les concessions les plus lourdes, au risque de de ne pas être suivi par sa majorité. Il a tenté l’impossible, il n’a pas accepté en l’état les mesures imposées à son prédécesseur, il a obtenu la prise en compte de certaines de ses revendications, concernant le niveau de l’excédent primaire (différence entre les recettes et les dépenses de l’État, sans tenir compte de la charge de la dette), les revenus modestes et la TVA notamment, mais au total il doit tout de même accepter une bonne dose de rigueur, et cela sans avoir obtenu pour l’instant le moindre engagement concret en ce qui concerne l’allègement de la dette.

Le FMI est le créancier le plus intransigeant envers le gouvernement Tsipras

De surcroît, l’incertitude provoquée par le déclenchement d’un nouveau cycle de négociations a incité tous les agents économiques grecs à l’attentisme; après un recul de 0,4% au dernier trimestre 2014, avant les élections, le PIB a encore reculé de 0,2% au premier trimestre 2015, ce qui rend l’équation budgétaire encore plus difficile à résoudre.

Pas de miracle Syriza

Au total, l’accord qui semble encore possible serait présenté comme gagnant-gagnant: la zone euro serait préservée et la Grèce obtiendrait les moyens de faire face à ses échéances financières. Même en supposant que les parlements nationaux qui doivent se prononcer donnent leur aval, ce qui n’est acquis ni à Athènes ni à Berlin, il resterait cependant à savoir comment la Grèce réussirait à mener le rétablissement de ses comptes et le redémarrage de son économie. Les économistes constatent que les impôts rentrent assez bien pour payer les salaires des fonctionnaires et les retraites, mais gardent des doutes sur la possibilité de réaliser un excédent primaire de 1% cette année et 2% l’an prochain.

Ce que notait Dominique Strauss-Kahn en 2010 reste vrai:

«Il faut que les Grecs aient présent à l'esprit que le redressement de leurs comptes publics, après plusieurs années de dérapages inconsidérés, va être pénible et difficile. Mais il n'y a pas d'autre solution pour en sortir. Croire qu'il suffit de congédier le médecin, lorsqu'il prescrit des remèdes désagréables, pour ne plus être malade, serait une illusion totale.»

Il n’y aura pas de miracle Syriza.

De rudes défis à relever

Le plus difficile sera de trouver un nouveau modèle économique. À court terme, un retour de la confiance pourrait stimuler l’investissement et les exportations qui, souligne l’OCDE, «pourraient être supérieures aux prévisions du fait que l’impact des gains de compétitivité est peut-être sous-estimé». Une sortie de crise pourrait aussi favoriser une reprise du secteur de la construction, actuellement en pleine dépression. Il n’empêche que le commerce extérieur du pays est structurellement profondément déficitaire. Le défi sera difficile à relever et il n’est pas certain que le secteur bancaire, actuellement soutenu à bout de bras par la BCE, puisse échapper à un grand mouvement de restructuration. Enfin cela suppose que le gouvernement Tsipras, s’il réussit à vendre à son opinion les accords européens en discussion et à se maintenir au pouvoir, puisse mener à terme son programme de lutte contre le clientélisme, la corruption et l’oligarchie.

Quant à la zone euro, il est fort probable,  comme le souligne Patrick Artus, chef économiste à Natixis, que, sans la Grèce, son économie serait «plus robuste et plus homogène». En faisant des efforts pour la garder, elle s’évite une crise qui, sans être fatale pour elle comme l’a affirmé Alexis Tsipras sans convaincre qui que ce soit, serait fâcheuse. Mais elle prend le risque d’avoir des accès de fièvre périodiques sur les taux d’intérêt, ce qui pourrait pénaliser surtout les pays considérés comme «périphériques» et plus vulnérables tels le Portugal, l’Espagne, l’Italie.

Le peuple grec a voté avec ses cartes bancaires, en retirant massivement des liquidités

 

Mais on n’en est pas là. On doit d’abord arriver à cet accord sur le budget. Et on continuera à parler de la Grèce dans les prochains mois, puisque, de toute façon la question de la dette (320 milliards d’euros, 177% du PIB)  devra bien être discutée, avec de nouvelles périodes de tension diplomatique en vue.

Conséquences d’un Grexit

En attendant, les dirigeants grecs doivent garder à l’esprit cette désagréable vérité: le rapport de forces ne joue pas en leur faveur et ils ont plus à perdre que leurs partenaires à un échec de la négociation en cours. L’Europe survivrait à un Grexit, la Grèce courrait au-devant de difficultés encore plus grandes que celles qui résulteraient d’un plan de sauvetage dont la rigueur pourrait être corrigée plus tard si cela s’imposait. Dans un club, un seul membre ne peut imposer ses règles du jeu aux autres, surtout si sa survie dépend de leur bonne volonté.

Surtout, Alexis Tsipras ne doit pas oublier qu’il ne représente pas seulement la majorité au pouvoir actuellement, mais l’ensemble du peuple grec. Et ce peuple a voté… avec ses cartes bancaires, en retirant massivement des liquidités. La conclusion que le Premier ministre doit en tirer est claire: dans sa majorité, le peuple grec pourrait lui être reconnaissant de s’être bien battu à Bruxelles et lui pardonner de ne pas avoir réussi à obtenir de l’Europe tout ce qu’il avait promis, il ne lui pardonnerait pas de plonger le pays dans une nouvelle crise.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte