France

«Une cavale, c'est souvent minable»

Eric Moine, mis à jour le 15.09.2009 à 10 h 25

Luc, 47 ans, libre après six années d'incarcération, s'est évadé en 1998. Loin des clichés sur les rois de la belle, il raconte sa cavale.

Autour de Lyon en 1995, lors de la traque de deux terroristes présumés / Robert Pratta REUTERS

Autour de Lyon en 1995, lors de la traque de deux terroristes présumés / Robert Pratta REUTERS

Luc, 47 ans, libre après six années d'incarcération, s'est évadé en 1998. Loin des clichés sur les rois de la belle, il raconte sa cavale.

«On regarde tous trop la télé. Surtout en prison. Tu peux pas savoir le nombre de taulards qui se prennent pour Rambo. C'est sûr que quand tu le vois se planquer dans les bois à canarder des hélicos qui essaient de le cramer au Napalm, tu te dis que c'est un héros. Mais Treiber, c'est pas Rambo, c'est pas un porte-avions à lui tout seul. Et puis, il n'a pas des hélicos sur le dos, il a des chiens au cul. C'est bien pire. Je suis bien placé pour le savoir. Je me suis fait choper à cause des chiens quand j'étais en cavale. De toute façon, une cavale, c'est souvent minable. Les "Rois de l'évasion", ça me fait franchement rigoler. Moi je dis plutôt les "Rois des couillons".

Mesrine, c'est comme Rambo, le cas qui s'évade en sautant du bureau du juge, c'est beau. N'empêche, Mesrine, il s'est fait repiquer comme les autres et même troué la peau. Vaujour pareil. Ta chérie qui t'arrache aux commandes d'un hélico, c'est beau. Mais Vaujour, il est retourné au trou. Même Ferrara, il en avait plein des Rambo qui ont canardé sa taule pour l'arracher. Et où il en est aujourd'hui?

Mon évasion, je l'ai préparée longtemps. J'avais six ans à faire, j'ai fait le gros dos pendant trois ans en attendant ma première permission. C'était ça, mon plan. Ne pas rentrer. On n'en parle jamais à la télé, mais c'est le moyen le plus sûr. Seulement, après, c'est comme les Rambo. Tu te retrouves tout seul. Que tu sois à Paris ou dans l'Yonne, tu dois te démerder dans la jungle. Tes copains deviennent souvent tes pires ennemis. Moi, le premier que j'ai appelé quand je me suis évadé, il m'a balancé. Heureusement, c'était chez moi, dans l'Indre, et j'ai reconnu la bagnole des flics qui s'est radinée vers la cabine d'où j'avais appelé le traître. Au bout de trois jours en ville, je n'avais plus d'argent.

La première nuit que tu passes avec les clochards, tu te sens encore moins qu'un clochard parce qu'ils ont leurs propres règles du jeu et toi tu n'es qu'un pion qui vient de l'extérieur. Je me croyais supérieur parce que j'avais braqué deux bureaux de Poste et que je sortais de taule, mais je ne pouvais même pas leur dire : j'ai vite compris qu'ils m'auraient balancé eux aussi pour s'acheter deux ou trois jours tranquilles avec les flics. J'ai aussi abandonné l'option de la famille. Mon frère et ma sœur venaient me voir au parloir mais là, quand je les ai appelés, ils m'ont supplié de me rendre... Eux aussi ils m'auraient balancé.

Ferrara, il avait un réseau. Il aurait peut-être pu se tirer à l'étranger, mais il ne l'a pas fait. Pourquoi? Sûrement parce qu'il faut beaucoup d'argent pour ça. Les hommes d'honneur, ça n'existe pas. Si tu veux quelque chose, faut payer, que tu t'appelles Rambo ou Ferrara. Ou tu acceptes de remonter au braquo, ou tu retournes en taule. Moi qui avais bandé avec un flingue dans les mains devant un guichet, au quatrième jour j'ai fait dans mon froc quand j'ai dû piquer le sac d'une mamie dans un jardin public de Châteauroux. On était seuls dans le parc, mais elle a hurlé. Je ne me suis pas retourné. J'ai cru que des millions de flics allaient me tomber sur le dos et j'ai eu la trouille de lui avoir fait mal. Je savais que ça me coûterait plus cher en tant qu'évadé qu'en tant que braqueur avant d'aller en taule.

Au septième jour, j'étais devenu complètement parano. Je passais mon temps à me planquer. Des gens de la rue, des caméras des supermarchés, des uniformes. Vigiles, contrôleurs de trains, gardiens de squares, réceptionniste d'hôtel... Quand tu es en cavale, le moindre costard bleu, c'est un flic à tes yeux.

Alors j'ai fait comme Treiber. J'ai voulu me planquer dans les bois en me disant que je ressortirai quand je ne serais plus recherché. J'avais établi le délai à un mois. Mais au bout de deux jours dans les bois, tu te rends compte encore plus qu'en ville qu'il faut dormir, bouffer, te laver... Les bois, c'est humide et plein de bruits encore plus inquiétants qu'en ville. Tu ne dors pas. Et on n'est pas des sangliers ou des écureuils. Dans les bois, il n'y a rien à bouffer. J'en suis ressorti au bout de trois jours. Crevé, sale et affamé. Et quand j'ai entendu des chiens, j'ai cru qu'ils étaient là pour moi. J'ai fait du stop pour retourner en ville. Le gars qui m'a pris a appelé les flics juste après m'avoir déposé à Châteauroux. Il avait dû me prendre pour un ramasseur de champignons au début et puis je puais tellement dans sa bagnole qu'il a eu la trouille...

Je glandais sur le banc d'un jardin public sans savoir quoi faire quand j'ai reconnu les mêmes flics que dix jours plus tôt. Je me suis encore planqué, mais j'étais fatigué. Une heure après, je suis allé les retrouver au commissariat. Juste pour le principe de me rendre volontairement parce que je savais que ça me coûterait moins cher que me faire choper en cavale.

Ils m'ont mis quatre mois de plus. Quatre mois pour dix jours. Mais en fait, ça m'a coûté bien plus cher. Même si je leur ai juré que jamais plus je ne m'évaderai parce qu'une cavale, c'est trop souvent minable, ils ne m'ont plus fait confiance, j'ai dû tirer mes six ans complets. Six ans et quatre mois. Je n'ai jamais remis les pieds dans des bois».

Recueilli par Eric Moine

Image de une: autour de Lyon en 1995, lors de la traque de deux terroristes présumés / Robert Pratta REUTERS

Eric Moine
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