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Les hommes d'Etat français sans illusion à l'égard de l'allié américain

De Gaulle et Johnson aux funérailles d'Adenauer en 1967/a> Archives allemandes via Wikimedia CC License by

De Gaulle et Johnson aux funérailles d'Adenauer en 1967/a> Archives allemandes via Wikimedia CC License by

Les personnalités politiques françaises ont eu des mots parfois féroces concernant l'ingérence américaine dans les affaires hexagonales.

Il y en a un qui n’aurait pas été surpris d’apprendre qu’il était mis sur écoute par la National Security Agency (NSA) américaine, c’est le président François Mitterrand. Au crépuscule de son ultime mandat, il confiait à Georges-Marc Benhamou une observation que le journaliste retranscrirait dans son livre Le dernier Mitterrand:

«La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort.»

Bien que le premier président socialiste de la Ve République ait toujours traîné une réputation d’atlantiste, des missiles Pershing en Europe à l’engagement français dans la guerre du Golfe, il a souvent eu la dent assez dure pour mordre en plein dans la politique américaine. En 1983, énervé par la flambée du dollar et la hausse des taux d’intérêts américains, il s’en prend à la Maison-Blanche:

«Les États-Unis nous font payer leur chômage et leur déficit. C’est nous qui permettons à Reagan de continuer une politique qui nous écrase »

Longtemps avant les révélations récentes de Libération et Médiapart, l’ingérence américaine dans la politique hexagonale était déjà un motif récurrent de conflit entre les deux exécutifs. Mitterrand n’a pas été le seul homme d’Etat à jouer sur ce thème mais il a été un des plus féroces. De quoi méditer cette citation de l’indéboulonnable secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger

«Mitterrand a été un très bon allié, le meilleur de tous les présidents français ».

Le précédent Pasqua

Les années Mitterrand se terminent petitement dans l’ère du Premier ministre Edouard Balladur. Quelques évènements viennent cependant secouer les relations franco-américaines durant la cohabitation balladurienne. Parmi ceux-ci, un coup de sang du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, résonne comme le parfait précédent du scandale d’espionnage que connait la scène politique aujourd’hui.  

En 1995, le bureau parisien de la CIA est engagé dans une opération visant à recueillir des informations secrètes permettant d’y voir plus clair dans la stratégie commerciale du pays de Colbert. Un de ses agents a réussi à trouver une source au sein de l’entourage le plus proche du résident de Matignon. L’affaire sera fructueuse, pense-t-on, même si l’ambassadrice Pamela Harriman n’aime pas l’idée de regarder par-dessus l’épaule, et de fouiller dans les tiroirs d’un allié. Seulement, la place Beauvau est au courant des menées de l’agent de la CIA depuis au moins trois ans.

N’y tenant plus, Pasqua s’entretient le 26 janvier avec Pamela Harriman et lui dit que cinq agents de la CIA, dont Richard Holm le chef de l’Agence à Paris, seront expulsés du territoire. Au moins, la diplomatie américaine veut croire que le camouflet restera confidentiel, confiné aux discussions des chancelleries et services secrets. Le ministre de l’Intérieur en décide autrement puisque le 22 février, il s’assure que la presse française apprenne l’indiscrétion de l’Agence américaine en même temps que l’exil forcé et soudain des imprudents fautifs. 

On n’est qu’à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle et l’idée de faire passer le candidat Balladur pour un personnage inflexible face au puissant partenaire transatlantique ne compte sans doute pas pour rien dans l’esprit de Charles Pasqua. La manœuvre est désastreuse pour l’image internationale des Etats-Unis et vaine pour le camp du premier ministre qui arrive en troisième position au scrutin du 23 avril derrière Lionel Jospin et son ancien ami Jacques Chirac.

La méfiance gaulliste

Quand on songe aux tensions diplomatiques entre les Etats-Unis et les personnages politiques français, comment oublier l’opposition de Jacques Chirac, secondé à l’ONU par son ministre Dominique de Villepin, à la guerre en Irak? Soucieux de l’indépendance nationale davantage que va-t-en-guerre, Chirac refuse en effet d’engager les forces françaises dans les sables irakiens. C’est en 2006, donc trois ans après cette opposition de fond doublée d’une brouille, que Jacques Chirac est mis sur écoute par la NSA, rapportent les documents révélés ces jours-ci.

 Mais Jacques Chirac était connu des services bien avant. Ses débuts en tant que Premier ministre sont commentés dans des câbles américains rédigés en 1974 mais publiés par Wikileaks en 2013. On n’y apprend d’abord pas grand-chose car l’ancien collaborateur de Georges Pompidou, devenu Premier-ministre de Giscard d’Estaing après avoir contribué à savonner la planche à Jacques Chaban-Delmas, est décrit comme un être doté d’un «remarquable opportunisme politique».

Finement observé mais pas très surprenant. Ce qui l’est davantage, en revanche, c’est la manière dont la personnalité chiraquienne est considérée par l’ambassadeur américain John N. Irwin II dans les années 70. L’ex-énarque est portraituré en «jeune technocrate brillant à qui il manque une touche d’humanité» auquel un de ses conseillers aurait recommandé de «regarder ses interlocuteurs dans les yeux et de ne pas donner toujours l’impression d’avoir mieux à faire». L’anecdote cadre mal avec l’homme de la tête de veau et des grands sourires béats au Salon de l’Agriculture.

Comme Slate le rapportait par ailleurs, le général De Gaulle lui-même a dû passer par le radar de la surveillance américaine. Qu’il en ait eu connaissance ou non a peu d’importance tant le vieil officier élu chef de l’Etat ne se faisait pas d’illusion au sujet de son allié des années de guerre. En 1959, il a devant Malraux, à propos de la situation latino-américaine, une formule qui semble dépasser la seule situation géopolitique à Cuba ou au sud du Mexique et que son ministre de la Culture va diffuser: «Nous ne pouvons admettre une colonisation de l’esprit par les Etats-Unis et l’URSS».

La guerre froide a pris fin avec l’Union soviétique et il serait outrancier de dire que les Etats-Unis ont colonisé l’esprit ou les esprits de nos chefs d’Etat. Les Américains ont préféré leurs lignes téléphoniques.   

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