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Amazon, Uber: le travail en miettes et l’économie du partage des restes

Dessert insect / Erich Ferdinand via Flickr CC License By

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Attention à ne pas trop s’enflammer pour les nouvelles formes de micro-travail ou de travail semi-amateur qu’essaient de généraliser les entreprises du secteur numérique.

Les chauffeurs de taxi manifestent à nouveau ce mardi 26 janvier 2016, pour des motifs assez similaires à ceux de juin 2015, lorsqu'ils s’en étaient pris à des chauffeurs du service Uber. La fonctionnalité UberPop, une sorte de covoiturage rémunéré qui permettait à des particuliers de transporter des passagers grâce à une mise en relation par l’appli Uber, a été depuis interdite. Cette fois, d’autres services de mise en relation entre particuliers et voitures de tourisme avec chauffeur (VTC) sont à l’origine de la colère des taxis. Les organisations syndicales se plaignent d’une baisse de leur activité, et craignent une dévalorisation de leurs licences à cause de l’arrivée de ces nouveaux acteurs. L’occasion de revenir sur le modèle des plateformes numériques qui bouleversent ou «disruptent» des secteurs professionnels entiers, et surtout sur l’impact de ces nouvelles formes d’organisation et de création de valeur sur le travail.

Enfants, on nous explique quand on sort de table qu’il ne faut jamais partir les mains vides… Ce serait dommage d’effectuer un trajet entre la salle à manger et la cuisine à vide, alors qu’il reste tant de vaisselle sale à ranger et qu’on est muni de bras pour la porter. Avec la Silicon Valley, dont certains ont remarqué récemment que ses entrepreneurs étaient obnubilés par les services qui pouvaient remplacer leur maman, c’est un peu pareil. On nous encourage à combler le moindre espace inoccupé et la moindre parcelle de temps mort en participant par là-même à la bonne marche de l’économie.

Pourquoi rentrer chez soi à pied sans prendre sur son chemin un colis qu’on livrerait à un voisin? nous demande Amazon, qui envisagerait selon le Wall Street Journal de lancer aux États-Unis le service «On my way», dans lequel les particuliers remplaceraient les entreprises de livraison pour le dernier kilomètre. Cette solution lui permettrait de réduire des frais de logistiques qui s’envolent. Pourquoi, alors qu’on roule seul dans sa voiture, ne pas accepter de prendre un collègue ou un passant qui se rend au même endroit? nous propose Uber, dont le service Uber Pop est une alternative moins chère aux taxis professionnels, pratiquée par des chauffeurs occasionnels et dont la situation juridique incertaine a provoqué ces derniers jours des tensions et même des affrontements avec des chauffeurs de taxi dans plusieurs villes françaises, qui s’en sont pris à des chauffeurs ou à des clients.

Retour du travail à la tâche et effritement du salariat

Une approche pragmatique de ces services consiste à les considérer comme des aubaines pour des personnes éloignées de l’emploi. Comme l’a noté le prix Nobel d’économie Jean Tirole, Uber a ouvert en France un débouché pour des jeunes descendants d’immigrés, nombreux à y être devenus chauffeurs, ce qui est rarement mis en avant au bilan de l’entreprise la plus détestée du moment.

Dans un contexte de pénurie d’emploi, les services qui permettent à des jeunes, des étudiants, des retraités, des femmes au foyer, des chômeurs de trouver un petit revenu peuvent constituer, faute de mieux, un rempart contre la pauvreté. Cette «fonction sociale» est d'ailleurs toujours mise en avant par ces entreprises de mise en relation entre offreurs et demandeurs. 

Autre exemple de ce travail occasionnel, en 2005, Amazon a lancé le site Mechanical Turk, sur lequel des internautes peuvent remplir de micro-tâches moyennant de micro-salaires. Sur Mechanical Turk, vous pouvez choisir la tâche à effectuer et, si certains y consacrent leurs journées entières, d’autres y sont des travailleurs ponctuels. Aujourd’hui, ces «Turkers» seraient 500.000 dans le monde.

Les travailleurs à la tâche d’Amazon se sont depuis fédérés et, sous l’impulsion d’étudiants et de chercheurs de l’université Stanford, ont entamé une campagne de publication en ligne de lettres de doléance adressées à Jeff Bezos, fondateur et dirigeant d’Amazon, pour lui soumettre leurs revendications à l’approche de Noël 2014.

Rempart contre la pauvreté dans un contexte de pénurie d’emploi

Lors de l’offensive des digital workers pour faire connaître leurs revendications à Amazon, nombre de lettres étaient des témoignages poignants de gens qui remerciaient le géant de la distribution en ligne de leur avoir permis de toucher un peu d’argent ou de trouver un mode de travail adapté à une situation compliquée ne les autorisant pas à chercher un travail salarié à plein temps.

Au rayon des semi-bonnes nouvelles, l’entreprise Instacart, un service de shopping en ligne sur le modèle de la mise en relation d’un client et d’un «picker» qui fait les courses et les livre, vient d’annoncer que ses contractants indépendants seraient désormais salariés de l’entreprise: elle a invoqué pour expliquer sa décision le besoin de former et de superviser ces derniers, ce qui n’était pas compatible avec leur statut d’indépendants.

L’économie du partage des restes

Tous ces exemples d’un même modèle économique remettent profondément en cause la définition habituellement acceptée du travail. Se présentant volontiers comme des plateformes logicielles ou des places de marché en ligne, les sociétés concernées ont tendance à être dans le déni d’être des entreprises. Et cela comporte quelques avantages. Non seulement s’assurer la sympathie d’une partie des observateurs en véhiculant l’image du pourfendeur de rentes au service du consommateur, tels autant d’Édouard Leclerc 2.0.: le mythe éculé de la disruption/destruction créatrice continue d’être brandi au service de la défense de ce modèle, alors même que la transformation numérique semble se traduire par une perte nette d’emplois (la théorie du «déversement» ne s’y observe pas, ou pas encore), tendance maintes fois décrite depuis plusieurs années.

Par ailleurs cette transformation entraîne également une modification de la structure des emplois: elle se traduit par une polarisation entre emplois très qualifiés et emplois très peu qualifiés, au détriment des qualifications moyennes.

Tout emploi peut être divisé en des tâches discrètes qui peuvent être morcelées entre travailleurs le moment voulu

Robert Reich, ecrétaire d’État au travail sous Clinton

Secrétaire d’État au travail sous Clinton et excellent analyste du marché de l’emploi, Robert Reich a récemment rebaptisé ce secteur «l’économie du partage des restes». L’économiste en donne cette excellente définition:

«De nouvelles technologies informatiques rendent possible le fait que pratiquement tout emploi puisse être divisé en des tâches discrètes qui peuvent être morcelées entre travailleurs le moment voulu, avec une rémunération déterminée par la demande pour ce job particulier à un moment particulier».

Pour employer une autre image, en 1956, dans Le travail en miettes, le sociologue Georges Friedmann a ouvert le débat sur la perte de sens du travail provoquée par la division extrême des tâches. À présent que la période de plein emploi est derrière nous, l’émiettement semble devoir concerner non plus les tâches entre elles mais bien les travailleurs eux-mêmes, appelés à ramasser des miettes d’activité micro-rémunérées là et quand ils en trouveront.

On nous prophétisait la société totalement fluidifiée, nous y voilà! Certes, rappelle Reich, le bond technique du numérique ne fait que parachever une tendance démarrée trente ans plus tôt, quand les entreprises ont commencé à remplacer les emplois salariés à temps plein par du travail temporaire, des travailleurs indépendants, des free-lances et autres consultants. Et des entreprises «en dur» qui n’ont rien à voir avec les pure player du Web ont mis en place des conditions de travail à l’heure qui n’ont rien à envier à l’univers glaçant que nous promettent chaque jour telle nouvelle marketplace visant à éliminer toute «friction» sur le marché entre offreurs et demandeurs de travail.

Se présenter comme des intermédiaires ou au mieux des entreprises logicielles permet surtout de faire d’énormes économies de main-d’œuvre, puisque la majorité de celle-ci travaille à son compte: récemment, le magazine américain Fusion s’est amusé à calculer le montant des cotisations que paieraient Uber par chauffeur aux États-Unis si ces derniers étaient requalifiés en employés de la firme (ce qui, en dépit de nombreux litiges portés devant les tribunaux américains, ne semble pas être en voie de se produire); il en coûterait au bas mot 10.000 dollars par chauffeur et par an. Rappelons que le statut d'indépendant implique de ces chauffeurs qu'ils louent ou achètent leur véhicule, paient pour leur essence et soient considérés comme responsables en cas de problème avec un client.

Tous freelances, tous intermittents

Que peut faire une société pour ne pas laisser le travail être réduit à la bataille pour les restes? Manifestement pas grand-chose, sinon s'adapter, humaniser à la marge le turbocapitalisme amené à être dominé par une poignée de plateformes, l'économie numérique n'ayant besoin de que d'une ou deux superstars par secteur.

10.000$

Le montant annuel qu’Uber devrait débourser aux États-Unis par chauffeur s’ils étaient requalifiés en employés

Nicolas Colin, cofondateur du fonds d’investissement The Family et promoteur médiatique de l’économie numérique, propose dans un article récent un redéploiement de la protection sociale pour s’adapter à la réalité des nouvelles formes de travail que sont l'entrepreneuriat et le freelancing. Dans le même ordre d’idées, Jacques Attali –co-fondateur de Slate– a affirmé dans Le Club de la presse sur Europe 1 qu’il pensait qu’on allait «vers une uberisation du travail en général, qui n’est pas mauvaise en soi» dans la mesure où les individus pourront «devenir entrepreneurs de [leur] vie». «Je crois que le statut de demain, c’est le statut d’intermittent du spectacle», a-t-il ajouté, estimant que le salariat ne disparaîtrait pas mais serait réservé à une élite talentueuse.

En revanche, on ne voit guère de propositions de rupture ni de résistance ferme face à ce système injuste qui accumule des fortunes colossales tout en imposant de nouvelles règles du jeu anti-sociales et irresponsables. Après le processus d’évolution historique vers une sécurité accrue des travailleurs, mouvement d’amélioration quasi-continu des conditions de travail et des rémunérations, le retournement serait en marche, nous faisant risquer collectivement de revenir à des régulations du travail régressives: travail à la tâche, «au jour la journée», avec quelques guildes de travailleurs en guise de contre-pouvoir et de force de négociation vis-à-vis des plateformes. Et on peine à voir ce qu'il y a de si enthousiasmant dans ce modèle.

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