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Nous sommes tous bisexuels

«Plage au bonnet rouge», huile sur toile de Maurice Denis, 1909 | Renaud Camus via Flickr CC License by

«Plage au bonnet rouge», huile sur toile de Maurice Denis, 1909 | Renaud Camus via Flickr CC License by

On ne naît pas hétéro, on le devient.

Mise à jour du 23/09/2015: Cet article a été mis à jour à l'occasion de la Journée de la bisexualité

On connaît tous des homos; certains d’entre nous le sont. On connaît tous des hétéros; si ça se trouve, il y en a parmi vous. La différence entre les deux est tellement évidente qu’elle n’appelle pas d’explication. Où que l’on se place dans le débat (vive la liberté d’expression), j’estime que le fait d’avoir le droit en France d’être homosexuel et de choisir de le revendiquer (ou pas) sans se faire lapider est un signe de progrès social et d’évolution de l’humanité.

Tout comme il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, on a tendance à naturellement cataloguer les êtres en les identifiant selon leur orientation sexuelle. Quand le règne des Bisounours sera arrivé (c’est dire si la perspective est réaliste), cela n’intéressera plus personne en dehors de la chambre à coucher. En attendant, c’est toujours homo ou hétéro? Fromage ou dessert? Or, rarement (je n’ai pas dit jamais), très rarement, entend-on quelqu’un affirmer sa bisexualité en tant qu’orientation sexuelle. 

C'est pour donner un peu plus de visibilité à cette communauté qu'est, d'ailleurs, organisée une marche à Paris ce mercredi 23 septembre 2015, à l'occasion de la Journée de la bisexualité. Avec la volonté d'affirmer, donc, face aux nombreux préjugés dont ses membres sont victimes, que c'est bien «une orientation sexuelle comme une autre».

La bisexualité, je n’y avais jamais réfléchi jusqu’au jour où, au détour d’une terrasse, je suis tombée amoureuse d’une fille. À 40 ans, deux enfants, et un passif d’hétéro bien chargé.

Norme

Au bout de vingt-cinq ans de vie sexuelle sans l’ombre d’un questionnement sur mon orientation, je venais de tomber amoureuse d’une personne du même sexe. En un clin d’œil et sans le moindre doute. «Mais alors, tu es lesbienne?» m’a-t-on demandé. Pas plus qu’avant. Je suis toujours autant attirée par les hommes. «Mais ça doit faire bizarre de coucher avec une fille?» Non plus. L’absence totale de malaise, d’étrangeté, d’inconnu était de toute évidence parfaitement déchiffrable dans mes yeux qui avaient la même lueur niaise que toutes les autres fois où mon cœur avait chaviré pour un homme. Un beau jour, j’ai simplement compris que je désirais une fille exactement comme j’avais, jusqu’à ce moment-là, désiré des bipèdes du sexe opposé.

Fin de la parenthèse à l’eau de rose. Comment une hétéro pure souche, qui n’a jamais éprouvé le moindre désir pour une femme, peut-elle prendre un virage aussi radical à 40 ans? Pourquoi maintenant? Et qu’est-ce que cela dit de son orientation sexuelle?

Un beau jour, j’ai compris que je désirais une fille exactement comme j’avais jusque-là désiré des bipèdes du sexe opposé

Notre culture, notre éducation nous poussent à désirer le sexe opposé, ce qui reste la norme (ce qui est une constatation, et non un jugement). Petites filles, nous sommes bercées par des histoires de filles soupirant pour des garçons. On nous a demandé si on avait un amoureux dès la maternelle (moi c’était Michaël, le fils de la maîtresse). On a vu Blanche-Neige épouser un prince, Barbie courir derrière Ken et Candy finir avec le prince de la colline (ou Terrence le pseudo-délinquant aux cheveux longs, je ne sais plus. Mais pas au pieu avec sa copine Annie, ça c’est sûr).

À la puberté, nos mères se sont inquiétées de savoir si on sortait avec un garçon, si on couchait avec un garçon, si on prenait nos précautions pour ne pas tomber enceinte, etc.

Lors de ma première expérience sexuelle (et des suivantes), j’ai mis des sensations sur les mots et les images qu’on m’avait proposés, et appris à aimer et à désirer ce qu’on me mettait entre les mains (ou ailleurs). N’ayant pas éprouvé d’attirance particulière pour les filles (mis à part un vague palot à ma meilleure copine en première, mais c’était un pari), je m’étais rangée dans la case hétéro, fin de la discussion, fin de la réflexion.

Pulsion sexuelle

Mais. Et si en réalité, nous naissions sans orientation sexuelle? Si petite fille on m’avait dit «quand tu seras grande tu épouseras une femme», si Barbie s’était tapé Candy, si à la puberté au lieu de me dire «mieux vaut coucher avec un garçon quand on se sent prête» on m’avait dit «tu coucheras avec une fille quand le moment sera venu», sans jamais me laisser entrevoir la possibilité de relations avec les hommes, j’aurais sans doute été lesbienne et uniquement lesbienne. Sans rejeter l’hétérosexualité par répugnance, mais par ignorance de sa possibilité. Tout comme je ne me suis jamais considérée comme attirée par les femmes simplement parce que je ne savais pas que c’était possible, puisque j’étais hétéro.

Freud ne dit pas autre chose. Dans Trois essais sur la théorie sexuelle, il explique:

«La pulsion sexuelle est [...] indépendante, semble-t-il, de son objet et elle ne doit pas non plus son apparition aux attraits qui émanent de lui.»

Si la pulsion sexuelle est indépendante de son objet, alors elle existe par elle-même, et l’on peut théoriquement ressentir du désir pour n’importe qui, indépendamment de son sexe. Si l’on accepte ce postulat (et que l’on regarde quelques épisodes de Orange is the new black), alors force est d’admettre que l’orientation sexuelle est une question de culture... et d’histoire personnelle.

Monde des possibles

Il a existé en Europe une société qui, au lieu d’orienter la sexualité vers son objet, accordait toute l’importance à la pulsion: celle de la Grèce antique. La pédérastie y était une coutume sociale ancrée dans les mœurs. Il était d’usage que les (garçons) adolescents aient des relations sexuelles avec des hommes plus âgés, qui les initiaient. Ces relations cessaient lorsque les premiers poils apparaissaient chez le jeune homme, dont il n’était pas rare que l’amant fût marié avec une femme.

Force est d’admettre que l’orientation sexuelle est une question de culture... et d’histoire personnelle

Inutile de remonter à Jules César ou à Alexandre le Grand, à Caligula ou à Casanova,  à Marie-Antoinette ou à Colette pour trouver des personnalités bisexuelles. Angelina Jolie. Frida Kahlo. Megan Fox. Lady Gaga. Mais aussi Marlon Brando, James Dean, David Bowie...Et Marguerite Yourcenar? Greta Garbo? Bref, si on se penche sur la question on trouve une foule de personnages publics qui ont, ou ont eu, comme le dit Woody Allen, «deux fois plus de chance le samedi soir».

Si la pulsion sexuelle se laisse ainsi orienter uniquement par la culture et l’environnement, alors c’est que nous naissons bisexuels. Au fil du temps et de la puberté, les goûts s’affirment, le carcan social et familial fait son œuvre et chacun définit plus ou moins consciemment son orientation sexuelle. Alors sans doute emprunte-t-on un chemin parallèle à celui qui nous ferait apprécier l’autre sexe. Parce qu’il faut choisir, parce qu’on nous enjoint à définir qui l’on est, parce qu’il faut être l’un ou l’autre, du lard ou de la cochonne, pour avoir une case où s’insérer dans la société et ne déstabiliser personne. Peut-être aussi ne pas soulever l’idée qu’on puisse passer de l’un à l’autre sexe sans forcément se poser, et ainsi saper tous les fondements d’une société monogame par nécessité (économique et juridique). Le monde des possibles qui s’ouvre lorsqu’on ne choisit pas de réduire les possibilités à l’un ou l’autre sexe est parfois effrayant.

Et quand on a de la chance, parfois s’ouvre une petite porte sur le côté, une brèche dans le mur de nos convictions, on découvre qu’il y a deux chemins et qu’il est possible de passer de l’un à l’autre. Et quand on reporte sa pulsion sexuelle sur l’objet du désir, que l’on arrête son choix amoureux sur la personne qui nous semble être celle la plus complémentaire, peu importe qu’elle soit de l’un ou de l’autre sexe. Puisqu’aujourd’hui la finalité du couple n’est plus uniquement la procréation (coucou les ennemis du mariage pour tous!) mais avant tout la recherche du bonheur.

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