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À l'heure du mariage pour tous, que reste-t-il de la culture gay?

Gay Pride à Madrid, le 4 juillet dernier.

Gay Pride à Madrid, le 4 juillet dernier.

De plus en plus acceptée et assimilée, l'homosexualité court toutefois un risque: perdre son âme. En retournant aux racines d'un folklore créatif apparu au XIXe siècle, J. Bryan Lowder livre un vibrant plaidoyer pour la défense d'une culture qui a beaucoup à apporter. Bien au-delà de la simple communauté homo.

Dans un monde de plus en plus tolérant, les hommes homosexuels ont tendance à oublier un peu trop vite leur histoire. Mais le conformisme ne devrait pas être le prix à payer pour l'égalité.

1.C'est bien gay

«C'est qu'il y a beaucoup de fortes femmes dans cet appartement», fit mine de s'étonner un convive en embrassant du regard la décoration de notre salon et en sirotant son digestif. Je suivis le mouvement de ses yeux et posai les miens sur l'énorme tableau aux tons jaune et orangé représentant She-Ra –femme forte s'il en est– accroché à une extrémité de la pièce. Puis, sur le mur opposé, je considérai le poster du film de Pedro Almodóvar Tout sur ma mère –la madre prenant ici les traits de Cecilia Roth, dessinée à la Picasso en couleurs primaires. La super-héroïne et la super-maman, les yeux grands ouverts, semblaient indifférentes à l'assemblée présente ce soir-là. 

Prenant du champ, j'inventoriai ensuite les photos de gitanes, les lithographies de courtisanes, les drag queens cartoonesques et une Grace Jones en chapeau melon qui me parut subitement irritée, sans doute parce qu'on ne lui avait toujours pas trouvé de cadre. Sur la table basse, Kylie Minogue, Yoko Ono et un vogueur légendaire me dévisageaient du haut de leur couverture, avec un air plus ou moins blasé.

«En fait, dis-je avec un haussement d'épaules, la thématique n'est pas volontaire, mais... vous saviez que nous étions gay, n'est-ce pas?»

«L'appartement est agencé comme une scène de théâtre –son éclairage est grandiose et sa composition globale, évidente dès l'entrée», écrivait Edmund White dans son grand reportage sur les gays en Amérique durant les années 1970. Un appartement gay «reste gay, que le décorum soit super camp ou high-tech, qu'il soit opulent de confort ou abandonné à l'austérité». Quelque dix ans plus tard, le dramaturge Neil Bartlett faisait cette observation sur l'Angleterre des espaces gay

«Nos pièces ne sont pas décorées de manière à annoncer notre métier ou notre statut familial; il ne s'agit pas vraiment d'intérieurs “domestiques. Il faut qu'ils ne reflètent rien d'autre que le goût de leur propriétaire, les plaisirs qu'il prend dans sa vie, sa capacité à choisir et à agencer ses possessions.» 

Être gay, un ensemble de valeurs et de pratiques?

Trois décennies plus tard, voilà que nous vivons ensemble, mon partenaire et moi, que nous avons nous aussi garni notre foyer de nos possessions –des divas bidimensionnelles– et que nous veillons à leur donner un éclairage grandiose lorsque nous avons des amis à dîner.

La gaytitude n'est pas seulement à trouver dans le type de personnes avec qui vous couchez, mais aussi dans le type de draps que vous voulez absolument dans votre lit

Sous l'idée qu'un appartement comme le mien puisse être «gay» –et que vous puissiez le reconnaître facilement, même si vous avez été biberonné au politiquement correct–, il y a l'appréhension de la gaytitude comme dépassant une simple question d'orientation sexuelle. Qu'il puisse y avoir des «appartements gay», de la «littérature gay» ou un «maniérisme gay» signifie que la gaytitude est aussi constituée d'un ensemble de marqueurs, de valeurs ou de pratiques qui se manifestent dans les espaces, les objets et les relations que créent les hommes gay. (Si la culture gay, comme je tenterai de la définir, n'est pas un territoire exclusivement masculin, l'histoire des hommes gay, soit ses défenseurs les plus visibles, orientera forcément cet article). Si vous croyez, comme moi, à ce que racontent White et Bartlett, alors la gaytitude n'est pas seulement à trouver dans le type de personnes avec qui vous couchez, mais aussi dans le type de draps que vous voulez absolument dans votre lit.

Bien évidemment, quiconque a un jour prêté l'oreille au sempiternel débat sur «l'identité gay» parmi les homosexuels saura que cette position –que la gaytitude est localisable autant dans une sensibilité ou un style que dans une sexualité– est frappée d'anathème. Nous vivons à une époque dominée par le «je suis né comme ça», le «ce n'est qu'une petite part de moi-même», où la différence gay ne se résume qu'à une attirance sexuelle différente. Le dogme actuel des associations LGBTQ les plus connues et de la majorité des écrivains et autres personnalités gay consiste à voir la gaytitude, en gros, comme une petite anicroche biologique qui ne doit rien revêtir de désavantageux socialement ou légalement parlant. Toute idée d'une affiliation culturelle inhérente («les gays adorent Lady Gaga») ou d'une sensibilité spécifique («les homos sont des pros de la mode») a globalement été désavouée dans la communauté –imaginez le scandale si un producteur de télé envisageait de refaire en 2015 une émission aussi «culturellement appropriante» que Queer, cinq experts dans le vent–, mais aussi chez bon nombre d'hétéros.

Une simple préférence sexuelle?

L'abandon de ces stéréotypes à large spectre relève d'une certaine sagacité. Assigner une composante culturelle obligatoire à l'homosexualité peut causer tout un tas de problème, de l'anodin «Oh, tu es gay? Viens, on va faire les magasins!» au plus pernicieux, à l'instar des quartiers gay de certaines prisons qui, s'ils sont plus sûrs pour les détenus, demandent d'en passer par une série de tests portant sur des comportements ou des savoirs que tous les individus queer ne connaissent pas forcément. À l'évidence, l'homosexualité d'une personne ne devrait pas être considérée comme la preuve d'une affiliation spécifique, de la même manière que les hétérosexuels, seulement unis par des affinités copulatoires et une propension à la procréation, n'ont jamais été censés partager quoi que soit d'autre. 

La préférence sexuelle en vient à être globalement considérée comme secondaire et, de fait, absurde pour construire une communauté ou une identité

Tel aura été l'argument au cœur du mouvement «nous sommes normaux» et de la lutte pour l'égalité des droits –avec le succès qu'on lui connaît. Reste que si le boulot n'est pas encore tout à fait terminé, on a l'impression d'en avoir bientôt fini avec l'homosexuel, pour rependre le titre de l'essai provocateur de Dennis Altman, universitaire et militant gay. Que nous nous précipitons à la vitesse grand V vers un monde où ne ne voyons plus «l'homosexualité comme un marqueur identitaire primordial, tant et si bien que la préférence sexuelle en vient à être globalement considérée comme secondaire et, de fait, absurde pour construire une communauté ou une identité».

Une ère «post-gay»?

Pour autant, il convient de modérer le triomphalisme «post-gay», qui semble pour le moins prématuré. Déjà, parce que l'homo de la rue ne se détourne pas de la culture gay comme le prétendent certains articles qui la voient déjà morte. Toutes les semaines, l'émission RuPaul’s Drag Race continue à affoler l'audimat et à prodiguer ses leçons d'histoire en faux-cils, tandis que des homos d'obédience moins pailletée se passionnent pour la série Looking d'HBO et adorent le portrait qu'elle donne de la «vraie vie gay» –ce qui sous-entend bien que cette vie est différente de celle qui s'étale dans tous les autres programmes. Et politiquement parlant, le fait de minimiser la différence gay aujourd'hui, juste au moment où une majorité d'Américains commence à vraiment l'admettre, pourrait donner l'impression d'un faux-fuyant: «Les Américains ont tout intérêt à accoler un “post alors que nous n'avons pas encore passé la ligne d'arrivée, écrit Suzanna Walters dans The Tolerance Trap [le piège de la tolérance], car cela permet d'étouffer le débat public si concret et substantiel qu'il nous faut pour amorcer cette dernière ligne droite.»

À la place d'un «post», c'est un schisme qui pourrait poser un diagnostic plus judicieux pour notre époque. L'histoire montre que le fossé entre les gays qui nient tout entrelacs culturel à leur orientation sexuelle, et ceux qui passent leurs nuits à le broder, existe depuis l'invention de l'homosexualité comme catégorie humaine. Mais l'emprise de la première position est telle, grâce aux victoires qu'elle aura permis de remporter ces vingt dernières années sur le front des droits civiques, que les folles culturelles se retrouvent assiégées et pourraient envisager la sécession, finalement, comme une bonne idée. Un «gaybro» n'a pas envie de folâtrer avec un «stéréotype» comme moi? Grand bien lui fasse –qu'est-ce qui lui en donnait de toutes façon le droit (ou la possibilité)? Nate Silver veut se définir comme «sexuellement homo, mais éthniquement hétéro»? Génial. Qu'une telle option soit disponible pour tout le monde.

Homophobie interiorisée

Là où Silver a raison, c'est que la gaytitude comprise comme une «caractéristique ethnique» qu'on pourrait choisir d'investir ou non est en réalité des plus utiles si vous avez le schisme comme objectif. Sous mon article sur Brendan Jordan, merveilleuse et flamboyante jeune folle devenue sensation virale l'an dernier pour avoir esquissé quelques pas de vogue derrière le journaliste d'une télé locale, un commentateur de Slate faisait part d'un sentiment similaire: 

«L'une des raisons pour lesquelles je n'aime pas m'identifier comme gay, avait-il écrit, c'est que je ne veux pas qu'en entendant le mot, les gens me relient à quelqu'un ayant la personnalité ou les manières de ce gosse ou me voient comme un Jack McFarland. Je me sens beaucoup mieux en tant qu'homosexuel qu'en tant que gay.»

On ne pourrait être plus clair. Le commentateur reconnaît qu'il est –comme énormément d'hommes «gay»– homosexuel, mais qu'il n'est pas, en fait, gay, surtout si ce qualificatif l'assigne aux pratiques culturelles de la folasse de Will & Grace. On pourrait facilement balayer ce point de vue en le qualifiant d’homophobie intériorisée (et, a minima, de tortillement sémantique), mais je préfère une autre voie: qu'on prenne Silver et ce commentateur au mot. Qu'on écoute David Halperin, auteur de L'art d'être gay, quand il dit qu'«il ne suffit pas qu'un homme soit homosexuel pour qu'il soit gay». Qu'on arrête d'obliger tous les homos à la gaytitude et qu'on admette que la culture gay et les pratiques qui vont avec relèvent forcément d'un choix devant être cultivé et célébré.

S'il reste quelque chose de la culture gay, c'est que cette culture n'est plus le mode d'expression majoritaire de l'homosexualité en Occident

Un artefact en voie de disparition?

Le problème, c'est qu'en coupant le lien putatif entre homos et gaytitude, nous pourrions vite nous retrouver dans une situation où plus personne n'a envie d'apprendre l'art d'être gay. D'où mon titre: s'il reste quelque chose de la culture gay, c'est que cette culture n'est plus le mode d'expression majoritaire de l'homosexualité en Occident. Si nous nous dirigeons réellement vers un monde à la Altman, où un homosexuel ne se définit plus que par son orientation sexuelle, et rien d'autre, alors il faut considérer la gaytitude comme un artefact menacé de disparition, une sorte de langage primitif qu'il nous faut étudier et préserver tant que nous en avons encore la possibilité. Et peut-être qu'un regard objectif sur l'histoire de la gaytitude est encore le meilleur moyen d'en comprendre le présent, voire d'en envisager l'avenir –et de savoir à qui, en dehors des homosexuels, elle peut s'adresser.

Pour ce faire, nous devrons retourner aux origines de la gaytitude, pister ses premiers soubresauts chez les «fairies» et les «queers» des grandes villes américaines au tournant du XXe, voir comment elle évoluera chez les homosexuels au gré de leurs luttes politiques des décennies plus tard et, enfin, réfléchir à ses pratiques les plus utiles pour l'époque contemporaine. Armés d'une telle contextualisation, il nous sera alors possible de comprendre non seulement l'art d'être gay, mais aussi pourquoi certains d'entre nous, en bravache et complet désaccord avec la mode, cherchent encore à s'y conformer.

2.Qu'est-ce qui était gay?

«Il existe un sens de l'histoire très spécifiquement gay, où rien ne vous arrive vraiment tant que vous ne vous êtes pas défini comme homme gay.»

Durant toutes mes années de décryptage de ce truc appelé gaytitude –les longues conversations avec des amis gay, des amants et des anciens, la fréquentation de bars et de quartiers gay dans le monde entier, l'apprentissage par cœur des répliques des classiques camp du cinéma et des citations de la littérature gay la plus sérieuse, la thésaurisation d'une considérable bibliothèque universitaire et critique sur le sujet– peu de phrases m'ont semblé aussi justes que celle-ci. Neil Bartlett l'a écrite dans Who Was That Man?, sa méditation obsessionnelle sur Oscar Wilde et l'identité gay, une partie de ses recherches sur l'influence de Wilde sur la gaytitude à travers les âges et dans son Londres du milieu des années 1980. Mais cette phrase colle aussi étrangement à mon propre devenir gay, un moment que je date au lendemain de mon 19e anniversaire, à l'automne 2006.

J'aimais qu'il n'ait aucun scrupule à adorer Britney Spears et qu'il m'ait parlé de ma coiffure et de son désir de m'apprendre quels produits utiliser pour l'arranger

Les choses se sont passées ainsi: un type, étudiant de première année comme moi et avec qui j'avais chatté sur Internet, m'avait invité dans son dortoir –à l'époque, je n'avais pas fait mon coming-out, même pas à moi-même, mais il savait. Après quelques bafouilles et tergiversations de mon côté, et quelques caresses rassurantes du sien, nous avons fait l'amour. Puis je suis sorti de sa chambre et de la résidence universitaire. La nuit était claire et fraîche, et la lune prodigieusement brillante pour le ciel pollué de New York. Je me suis assis sur un banc et j'ai réfléchi à ce qui venait de m'arriver. J'avais adoré le sexe, clairement, et me doutais depuis longtemps que les mecs étaient mon truc.

Surface gay, fond homo

Plus tard, j'allais réaliser un truc assez curieux concernant ce moment: j'avais toutes les peines du monde à me rappeler qui j'étais avant cette nuit. Et je suis tout à fait sérieux – je savais que j'avais existé avant d'être gay, que j'avais eu une enfance et une enfance assez géniale dans le sud de la Californie. Mais ce garçon –le nerd confusément efféminé, le zikos à la coupe de merde– me faisait maintenant l'effet d'un étranger, ou d'un personnage de film que j'avais pas revu depuis des années. Il était vaguement là, mais sa psychologie et ses motivations, ses désirs et ses craintes étaient comme de vieilles marques de feutre sur un tableau blanc mal effacé. 

Visiblement, Bartlett a raison: rien ne m'était vraiment arrivé tant que je ne m'étais pas défini comme homme gay.Mais plus que ça, j'avais aimé tout le tralala autour du sexe. J'avais aimé que, même en n'étant pas totalement efféminé, le garçon ne suintait pas non plus la testostérone par tous ses pores –quelque chose qui m'avait permis de me décontracter quant à mon propre entre-deux. J'avais aimé la douceur sucrée de son parfum et qu'il ait mis Imogen Heap pour accompagner nos préliminaires. J'aimais qu'il n'ait aucun scrupule à adorer Britney Spears et qu'il m'ait parlé de ma coiffure et de son désir de m'apprendre quels produits utiliser pour l'arranger. En d'autres termes, j'avais autant aimé sa surface gay que son fond homosexuel. Et là, assis sur un banc de béton, j'ai décidé que j'étais comme lui: moi aussi, j'étais gay –ou, du moins, je voulais le devenir. Moins d'une semaine après, je commençais à en parler autour de moi et, moins d'un mois après, j'avais mes premiers amis et mon premier petit-ami gay.  

Endosser le manteau gay

Ce qui est, bien sûr, plutôt étrange. Mais je suppose qu'il s'agit d'une expérience caractéristique pour tous les homos qui, après avoir endossé le manteau gay, veulent tellement savoir ce qu'il signifie que leur vie, en fin de compte, en vient à être définie par cette quête. Il y a peut-être là la preuve du narcissisme que la psychiatrie attribuait autrefois à «l'inversion», ce vieux terme posé sur notre problème. Ou peut-être s'agit-il simplement des conséquences d'un désir désespéré, et même naïf, de voir sa différence compter pour quelque chose. Dans tous les cas, un seul jour passé dans les archives de l'identité gay pourra le prouver: du moment où nous nous comprenons comme un truc, la définition de ce truc nous obsède. 

Pour certains, c'est toute votre vie, votre âme. Pour d'autres, c'est juste votre occupation du week-end

George Chauncey

Du moins, certains le sont. Dans l'un des entretiens de George Chauncey, compilés dans Gay New York, son histoire séminale de la vie urbaine et gay entre 1890 et 1940, on peut lire cette phrase qui rend parfaitement compte de la profonde division entre gays et homosexuels: «Pour certains, c'est toute votre vie, votre âme. Pour d'autres, c'est juste votre occupation du week-end.» C'est dans le premier groupe qu'on retrouve les moines de la gaytitude, ceux qui consignent, interprètent et transmettent, comme l'explique Chauncey, une «culture distinctive ayant son propre langage et ses propres coutumes, ses propres traditions et son propre folklore, ses propres héros et héroïnes».

Mais pourquoi une telle culture en est-elle venue à se développer? Rien ne dit qu'une attirance ou des pratiques sexuelles communes puissent relever de fondations assez solides sur lesquelles construire une pratique culturelle partagée. De fait, le sexe entre individus du même sexe est endémique à l'espèce humaine (et à d'autres), mais la gaytitude comme nous la comprenons aujourd'hui n'a réellement et sérieusement émergé qu'à la fin du XIXe siècle. (Même s'il est certain que l'histoire de comportements qui nous semblent aujourd'hui «gay», comme le travestisme, est bien plus ancienne, même si à l'époque on les considérait surtout comme de la criminalité ordinaire, et pas comme les signes d'une identité cohérente). Qu'est-ce qui a changé? Comme l'ont montré des historiens de la sexualité, à l'instar de Michel Foucault pour le plus influent, c'est dans la seconde moitié du XIXe siècle que les autorités médicales, psychiatriques ou encore juridiques allaient rapporter les rencontres sexuelles entre hommes, précédemment considérés comme de discrets cas de «sodomie», à un type de personnalité unique: l'homosexuel.

Acceptation, rejet ou réinvention

Une dénomination qui allait avoir de puissantes conséquences. Imaginez que la société vous dise que, parce que les messieurs vous excitent, vous devenez tout d'un coup une personne radicalement différente –et une personne qu'il faut surveiller, théoriser, peut-être même soigner, voire simplement tolérer– de votre voisin qui, lui (dit-il), est exclusivement excité par les mesdames? Comment réagiriez-vous à un changement si brutal de paradigme?

 Dès que les homosexuels ont eu un nom, ou presque, ils se sont mis à élaborer un «folklore» ou une «anthropologie folklorique» pour aller avec

Trois réactions viennent (et vinrent) à l'esprit. La première consiste à admettre le terme comme une description adéquate de votre maladie et chercher à vous soigner, par voie médicale ou spirituelle. La seconde consiste à rejeter le terme –ou à l'accepter, mais en soulignant qu'il ne décrit qu'une toute petite déviation sexuelle qui ne compte pas tant que ça. La troisième, c'est le piratage du terme: le prendre comme une révélation de votre différence et utiliser cette nouvelle épiphanie et le sentiment d'appartenance qui en découle (quoi? Je ne suis pas seul? Il y en a d'autres comme moi?) pour en faire quelque chose d'intéressant. Cette dernière option (et sa collusion avec les précédentes) allait être le creuset de la gaytitude.  

Comme Chauncey et d'autres historiens ont pu le montrer, dès que les homosexuels ont eu un nom, ou presque, ils se sont mis à élaborer un «folklore» ou une «anthropologie folklorique» pour aller avec. Ce qui est tout à fait logique: si les gays n'allaient pas explicitement utiliser le terme qu'après Stonewall, il est évident, de notre point de vue contemporain, qu'ils se comportaient déjà comme un «groupe quasi ethnique» dans certains centres urbains du début du XXe siècle. Des groupes ethniques comme peuvent l'être les Juifs ou les Polynésiens sont ostensiblement définis par leur lignée, leur sang, mais l'ethnicité sous-entend aussi une histoire commune et un ensemble de traditions; que les homosexuels partagent ou non des gènes, ils allaient forcément avoir besoin d'une telle histoire et de telles traditions s'ils voulaient faire quelque chose de cette catégorie autrement négative que leur imposait la société.   

Alexandre le Grand, gloussant, regardant des mecs passer 

Mais comment établir les traditions d'un groupe ethnique qui vient tout juste d'être inventé? Un choix possible, que certains homosexuels ont pris et prennent encore, consiste à imaginer la gaytitude comme une sorte d'essence mystique qui transcende l'espace et le temps et fait qu'avec Alexandre le Grand, vous auriez pu carrément glousser en matant des mecs passer. Scruter le passé à la recherche de marques de reconnaissances et de pedigree peut être tout à fait rigolo, mais la manœuvre est aussi parfaitement anhistorique. Une méthode un peu moins hasardeuse consiste à examiner les matériaux disponibles à votre propre époque et en faire bon usage. Rendre compte d'une affiliation entre des homosexuels primitifs et certaines modalités culturelles actuelles est une entreprise pour le moins spéculative et largement biaisée, notamment parce que la gaytitude que je recherche ici est globalement celle d'un animal anglais ou américain flanqué d'un accent français sophistiqué. (L'attirance homosexuelle est un phénomène qui traverse les cultures, mais la gaytitude «classique» a un goût européen très prononcé –un autre argument pour la voir divorcer de l'homosexualité basique). 

Il n'est pas surprenant que des sensibilités et des mouvements culturels à l'époque contemporains, comme l'esthétisme ou le dandysme, aient été gaiement récupérés et raffinés par un grand nombre d'homosexuels

Ces mises en garde bien gardées, il n'est pas surprenant que des sensibilités et des mouvements culturels à l'époque contemporains, comme l'esthétisme ou le dandysme, aient été gaiement récupérés et raffinés par un grand nombre d'homosexuels. Des mouvements en grande partie considérés par la masse conservatrice comme transgressifs, déviants, anti-naturels et atrocement modernes –autant d'adjectifs également applicables aux homosexuels. Qui se ressemble s'assemble.

Groupe ethnique émergent

Et il aura été utile de voir telle ou telle qualité incarnée par des icônes homosexuelles archaïques, comme Oscar Wilde, dont le sensationnel procès pour «grave immoralité» en 1895 allait représenter une scandaleuse conférence de presse pour le groupe ethnique émergent. S'il est exagéré d'attribuer toute la gaytitude à Wilde et son demi-monde, on ne peut nier que certains tropes –l'attention au détail, l'amour de la décadence, un goût prononcé pour l'apparence et la présentation de soi, une attitude critique envers la norme, aussi sérieuse que joviale– se cristallisèrent dans la nonchalance de son regard. Si la gaytitude devait se propager et se développer au-delà de ses origines quelque peu lacunaires, elle allait avoir besoin d'émissaires –qu'elle trouva dans des villes comme New York et ses «fairies», des créatures des rues éhontément efféminées proches des uranistes ou des invertis francophones, qui, comme le décrit Chauncey, furent les «représentants les plus visibles de la vie gay et jouèrent avant la Seconde Guerre Mondiale un rôle bien plus central dans le monde gay qu'ils ne peuvent en jouer aujourd'hui».

Si des homosexuels un peu moins évidents –que l'on qualifiait de «queers» dans la riche ménagerie terminologique d'avant-guerre où l'on trouvait aussi des «trade» (des hommes hétéros d'apparence, mais homos dans les pratiques, aujourd'hui désignés sous le terme de «masc bros»), des «queens», et autres espèces– grinçaient des dents devant la flamboyance des fairies, elles (le pronom féminin semble approprié) furent d'un secours indéniable en leur capacité de prêtresses de la culture gay. Elles furent la force vitale des si scandaleux et si célèbres bals travestis de New York des années 1910, 1920 et 1930, organisés dans des lieux aussi interlopes que prestigieux comme le Webster Hall et qui, selon Chauncey, furent des espaces de solidarité. 

«Bien sûr, beaucoup d'hommes qui s'identifiaient comme queers étaient dégoûtés par l'image publique dominante de l'homosexuel créée par l'audace comportementale des fairies de la rue, écrit-il, [mais] dans les espaces culturels gay créés par des bals, les queers pouvaient admettre leurs liens, quoique contestés, avec les fairies dans une culture où tous les hommes gay se voyaient stigmatisés et réduits à des non-hommes.»

L'armée fit office de centrifugeuse géante et généra la plus forte concentration d'hommes gay au sein d'une seule institution de tout l'histoire américaine

Charles Kaiser

La porte d'entrée de la transmission

Ces «espaces culturels gay» où se mélangeaient queers et fairies (et nombre de curieux parfaitement hétéro) furent essentiels car, comme vous l'avez peut-être déjà deviné, le principal problème d'une pratique culturelle gay envisagée sur un modèle ethnique porte sur la question de la transmission. Vous apprenez à être juif dans votre famille, mais, dans la plupart des cas, vos parents ne peuvent pas vous apprendre à être gay. Un homosexuel curieux arrivant en ville a besoin de telles expériences ou d'une porte d'entrée comparable –en général facilitée par un autre homme gay, peut-être son premier amant– afin de commencer à appréhender l'étiquette et l'argot de la vie gay, capter le «folklore» qui a pu de développer tandis qu'il croupissait en province. C'est via ce mode d'héritage, quoique parcellaire, que la gaytitude allait pouvoir survivre et se développer jusqu'au moment le plus important pour sa propagation: la Seconde Guerre mondiale.

Des historiens de la communauté gay américaine, comme John D’Emilio, ont avancé depuis longtemps que la convergence et la confluence inédites d'hommes homosexuels venus des quatre coins du pays pendant la Seconde Guerre Mondiale (un service militaire qui, ironie du sort, aida aussi de nombreux homosexuels non-urbains à se nommer eux-mêmes pour la première fois à la faveur d'une batterie de tests médicaux) allait constituer un grand réveil gay. Dans son essai sur la vie gay depuis la guerre, Charles Kaiser écrit ainsi: «La conscription vit se rassembler des hommes venus des hameaux comme des métropoles. L'armée fit office de centrifugeuse géante et généra la plus forte concentration d'hommes gay au sein d'une seule institution de tout l'histoire américaine.» 

Coup de fouet politique

En réalité, comme le démontre Chauncey, ce fut seulement quand les gars revinrent du front –et, pour beaucoup, s'installèrent dans des Mecques gay émergentes comme New York et San Francisco– que le mot gay cessa d'être un mot codé utilisé principalement par les fairies pour caractériser un comportement agréablement flamboyant ou un lieu accueillant et devint un terme qualifiant tous les homosexuels en général, et, ce, de façon interne comme externe. C'est dans cette transition –la convergence des fairies culturellement gay et des queers «uniquement» homosexuels sous une seule et même bannière– que les graines de notre discorde actuelle furent visiblement plantées.

Les gays allaient passer, avec une impressionnante rapidité, d'un activisme relativement discret fait d'appels à la tolérance et à l'intégration à un modèle tonitruant, impétueux et démonstratif

La période courant des années 1950 aux années 1970, et son puissant coup de fouet politique, peut globalement être divisée en deux, entre le mouvement «homophile» dominant jusqu'aux émeutes de Stonewall en 1969 et le mouvement de «libération», né juste après et se terminant au début de la crise du sida, dans les années 1980. Pendant ces trente et quelques années, les gays allaient passer, avec une impressionnante rapidité, d'un activisme relativement discret fait d'appels à la tolérance et à l'intégration à un modèle tonitruant, impétueux et démonstratif célébrant à coups de gay-prides la différence sexuelle et même, quelque fois, faisant l'éloge du séparatisme.

Porno, poppers et lubrifiant

Une «Miss C» de San Mateo, en Californie, rend parfaitement compte de la philosophie homophile dans une lettre envoyée en 1958 aux éditeurs de ONE Institute Quarterly, sorte de revue quasi scientifique de la sociologie gay primitive. Faisant référence à un article soutenant un minimum de différence gay, elle écrit: «L'idée que l'homosexuel devrait peut-être “construire son propre système de pensée et adapter le monde à celui-ci, plutôt que de continuer de vouloir à tout prix se glisser dans ce lit de Procuste est alarmant. Et semble même légèrement schizoïde.» Un propos à comparer avec un passage de Queen’s Quarterly, un magazine de lifestyle gay, datant de 1971 et issu d'un croustillant article sur la préparation de son intérieur avant la venue de sa chère mère: «Si elle ne sait pas, la première chose à faire, c'est de courir, et pas marcher, vers la chambre à coucher, et de cacher le porno, les poppers, le lubrifiant, les godes, les liens en cuir, et autres résilles que vous vous pouvez utiliser avec votre amant pour vous donner de l'entrain. Deuzio, avalez une pilule d'extrait de gros mec viril. Tertio, asseyez-vous cinq minutes pour pleurer un bon coup.»

À l'évidence, il s'agit de deux types de publication aux tons différents, mais la transition idéologique se fait jour dans ces deux extraits. Dans le premier, l'idée plutôt modérée voulant que les homosexuels aient peut-être à penser différemment suscite une accusation de maladie mentale, tandis que dans le second, l'auteur célèbre le mode de vie merveilleusement baroque des gays, leur sexualité, et blague même sur l'angoisse qu'un gay peut ressentir quant à son apparence genrée. Une politique de la conformité laisse la place à une politique de la défiance.

L'âge d'or du camp

Pendant cette période, la notion de pratique culturelle gay occupe une position intéressante –elle était souvent considérée comme contre-productive, voire absurde, par les militants et, pourtant, elle connaissait une vivacité incomparable avec ce qu'elle peut être aujourd'hui. (Si cela vous semble contradictoire, pensez à la Prohibition: les discours officiels n'ont souvent rien à voir avec les véritables comportements des gens). Pour ne prendre qu'un indice, les années 1950 et 1960 représentent l'âge d'or du camp –tant et si bien qu'en 1964, une jeune critique nommée Susan Sontag allait lancer sa carrière en écrivant un essai, à l'époque provocateur, sur la «sensibilité» homosexuelle–  et ce même si la ligne militante officielle et homophile se détournait des gays campy en se bouchant le nez.

Dès que vous parliez de politique gay, d'histoire gay ou de culture gay, on vous répondait avec un sourire en coin: “Arrête ton char, on est là pour baiser!”

Edmund White

Les années 1970, même si d'une tonalité bien moins assimilationniste, furent bien plus intéressantes en termes de sexe gay qu'en termes de culture gay, du moins officiellement. Sur cette décennie, Edmund White écrit: 

«Pour beaucoup d'hommes de mon âge ou plus vieux, la vie gay n'était qu'une question de disponibilité sexuelle. Dès que vous parliez de politique gay, d'histoire gay ou de culture gay, on vous répondait avec un sourire en coin: “arrête ton char, on est là pour baiser!»

Intenses débats

Pour autant, la décennie allait aussi voir apparaître Harry Hay et autres fondateurs des Radical Faeries, un groupe quasi séparatiste adorateur du New Age, et la gaytitude prendre le virage d'un mode de vie.  

Résumer ces décennies incroyablement bouillonnantes relève d'un nécessaire exercice de simplification (par exemple, Hay était un homophile fondateur avant de devenir une fairie fondatrice), mais l'essentiel est là: entre la Seconde Guerre mondiale et la crise du sida, la signification de la gaytitude et le développement d'une pratique culturelle gay allaient faire l’objet de débats aussi intenses qu'essentiels. En 1971, Dennis Altman avait déjà fait part de sa vision du post-gay, mais à l'époque, un grand nombre de ses contemporains et homologues se voyaient eux-mêmes d'un œil «exceptionnaliste» ou croyaient a minima que la gaytitude offraient des possibilités bien plus intéressantes que de simples rapports sexuels avec des moustachus. Si on relit toute l'histoire de l'identité gay depuis la veille du XXe siècle, on peut retracer la tension opposant deux pôles du débat sur l'identité gay, le premier fuyant la différence extra-sexuelle comme la peste, et le second l'accueillant à bras ouverts. Et vu le dynamisme de l'époque, personne n'aurait pu imaginer qu'un débat aussi capiteux et clivant allait connaître une fin rapide et brutale.

Génération sacrifiée

Quand le sida ravagea les hommes gay dans les années 1980 et 1990, il allait nécessairement ravager la culture gay. Avant toute chose, parce qu'il rendit des pratiques d'apparence frivole comme le camp bien secondaires par rapport à des questions fondamentales de survie. Mais surtout, parce qu'il brisa le processus de transmission culturelle en vigueur depuis le tournant du siècle. En quelques années, tous les hommes qui auraient pu apprendre la gaytitude à la génération suivante –ou, a minima, leur faire connaître les contours du débat– allaient mourir.

À un moment, j'étais en train de pester auprès d'un ami et voilà qu'il met sa main sur mon bras et me dit: “Chérie, le truc en fait, c'est qu'à peu près tous les gens intéressants sont morts

Justin Sayre

Justin Sayre, écrivain, performeur et présentateur d'un show mensuel dédié à la perpétuation de la culture gay, se souvient du moment où cette absence se fit la plus cruelle: 

«Un jour, je venais tout juste d'arriver à New York, me dit-il, on m'avait invité à une soirée où il y avait des pédés plus âgés que moi, mais tout le monde était chiant, chiant, chiant et re-chiant. À un moment, j'étais en train de pester auprès d'un ami et voilà qu'il met sa main sur mon bras et me dit: “Chérie, le truc en fait, c'est qu'à peu près tous les gens intéressants sont morts.»

Le but de Sayre en me racontant cette histoire, ce n'était pas de dénigrer les survivants ou même d'insister sur le traumatisme qu'ils avaient vécu, mais simplement de prouver un triste fait: que ceux qui avaient été le plus durement touchés par l'épidémie étaient ceux qui étaient le plus impliqués dans la culture gay, ceux chez qui le mode de vie était le plus étroitement lié à la gaytitude et à sa transmission entre gays.

Le triomphe de l'assimilation

Edmund White permet de contextualiser l'anecdote de Sayre quand il observe qu'après la disparition de la classe gay «la plus courageuse et la plus anti-conformiste», la plus «porte-étendard», celle qui allait la remplacer se verrait constituée «des normaux les plus fades», de conservateurs, d'intégrationnistes, ou de types tout juste sortis du placard qui allaient user de «leur fortune et de leurs talents professionnels» pour s'emparer de la politique et de la communication gay. Une nouvelle fois, White –qui a contribué à la création du Gay Men’s Health Crisis en 1982, une association de lutte contre le sida– ne critique pas les survivants parce qu'ils ont survécu, il fait simplement la différence entre un certain (et vivace) segment de la communauté et les conséquences que sa perte occasionnera sur la pensée gay, contrainte d'aller de l'avant. 

«Si, dans mon livre, les gars débattaient pour savoir si les gays relevaient d'une destinée unique et étaient voués à des contributions sociales spécifiques ou si, au contraire, ils étaient idéalement comme tout le monde, écrit White en 2014 dans la préface d'une nouvelle édition de son States of Desire, publié pour la première fois en 1980, aujourd'hui le débat est clos, et c'est l'assimilation qui l'a emporté sur l'exceptionnalisme gay.»

Sida et égalité des droits

Selon White, la rupture historique causée par le sida est largement responsable de l'avènement du discours sur l’égalité des droits, tel que nous pouvons le connaître depuis le milieu des années 1990. Notre époque se définit par une grosse dose d'amnésie culturelle et se fonde sur une gaytitude vue comme une simple et prosaïque différence biologique, sans réelle composante culturelle méritant qu'on en parle –du moins, pas en public.

Chez la plupart des nouvelles recrues du gauchisme et autres courants activistes, l'identité et la culture gay traditionnelles sont mal vues car on les considère (à tort) comme souillées par la marque du «privilège»

Bien sûr, on pourrait dire, et à juste titre, que ce modèle a fonctionné: minimiser la différence gay est le pivot de l'assimilation, LA tactique centrale pour qu'on nous ouvre des institutions aussi conservatrices que le service militaire ou le mariage. Mais les abus ne se limitent pas à de tels domaines. Eliel Cruz, un jeune et talentueux écrivain et militant bisexuel, m'explique que bon nombre de ses camarades comportementalement homosexuels préfèrent aujourd'hui se dire queer, car le terme gay traîne trop de casseroles. Chez la plupart des nouvelles recrues du gauchisme et autres courants activistes, l'identité et la culture gay traditionnelles sont mal vues car on les considère (à tort) comme souillées par la marque du «privilège» –d'être le propre d'hommes blancs, cisgenres, urbains et/ou fortunés. Aujourd'hui être gay, ce n'est pas assez radical, ça pue le pouvoir des associations officielles– une odeur à éviter si vous voulez traîner avec les gamins plus cool de la classe.

Ringarde la gaytude?

En vérité, les défenseurs de la gaytitude sont tellement ringards aujourd'hui que lorsqu'ils veulent parler, il se font quasiment (voire littéralement) huer. Quand David Halperin, l'un des universitaires fondateurs des études gay, commença en 2000 son séminaire intitulé «Comment être gay», un cours explorant les pratiques culturelles gay et la façon dont les jeunes gays pouvaient y être initiés, il fut matraqué par les législateurs et par des tribunes dans le monde entier. Tout d'abord chez les paranos droitiers et leur antienne «ils recrutent nos enfants», puis au sein même de la communauté où on l'accusa d'être «inconscient et provocateur», de «refourguer des stéréotypes» ou encore de «mettre en danger la lutte pour les droits civiques des gays et des lesbiennes». En 2013, son remarquable essai sur ces thématiques fut accueilli par des jérémiades similaires, et même par la réfutation du «ta gueule, vieille folle».

Les tendances assimilationnistes et queer ont comploté pour que la simple possibilité d'une pratique culturelle gay soit sujette à controverse. Certains de ses détracteurs ont même essayé d'annihiler toute dissidence. En 1997, Daniel Harris écrivait dans son livre The Rise and Fall of Gay Culture que «la fin de l'oppression nécessite la fin de la sensibilité gay». Circulez, ya plus rien à voir. Un des chefs de file de l'assimilation, Andrew Sullivan, s'est même fait encore plus véhément dans sa propre tribune sur «la mort de la culture gay» (un véritable sous-genre par les temps qui courent) publiée en 2005 dans la New Republic, suivie par de périodiques petites danses macabres, du moins jusqu'à la mort de son propre blog en début d'année.

Enrayer le déclin

Telle est la vérité de 2015: la gaytitude, dit-on, c'est du passé. Elle était le produit de sombres heures et nous en sommes désormais libérés. Il n'y a que des malades de la nostalgie ou de la haine de soi pour pouvoir la regretter. Adieu au gay –et bon débarras. 

Une certaine gaytitude (la vilaine) est tellement rentrée dans les mœurs qu'on en fait une question de Jeopardy

Et pourtant... mon appartement est gay. Comme l'est ce glacier de New York. Comme le sont ces drag queens qui se pavanent pour Orbitz à la télé. Et une certaine gaytitude (la vilaine) est tellement rentrée dans les mœurs qu'on en fait une question de Jeopardy. Malgré l'ascendant de l'assimilation, malgré l'amnésie culturelle causée par le sida, malgré le fait que nous serions déjà dans le post-gay, on a toujours de l'appétit –ou, du moins, un petit creux– pour des pratiques culturelles gay. Et on peut donc se demander: y-a-t-il un moyen de préserver, voire de faire revivre la gaytitude, qu'importe que son déclin soit manifeste? Comme je l'ai déjà dit, qu'on laisse les homos tranquilles, mais pour ceux qui seraient toujours intéressés –et qui en auraient toujours besoin– comment être gay dans un monde où il s'agit réellement d'un choix?

3.Ce qui est gay

Lorsque vous écrivez sur la gaytitude, le problème, c'est qu'à un moment donné, vous allez devoir la définir. Pour l'instant, j'ai beaucoup parlé de «pratique culturelle gay», de «sensibilité gay», voire de l'apprentissage de «l'art d'être gay» sans jamais vraiment expliquer ce que ces formules peuvent bien vouloir dire. Mais quand il est question de pratiques culturelles –même de celles aujourd'hui plus dociles car censément «dépassées»– difficile d'être définitif. Une méthode courante consiste à chercher la gaytitude dans certains genres, objets et figures culturels et dans les liens que nous entretenons avec eux –pensez opéra, Judy Garland, architecture d'intérieur, drag queens, disco. L'exercice est des plus satisfaisant pour ceux qui s'identifient déjà à de tels artefacts. Mais pour la jeune folle qui s'en fout royalement de Joan Crawford, la canonisation gay relève d'une quête fallacieuse et inutile. Ce qu'il faut, c'est prendre ses distances avec toutes les entités concrètes d'où la gaytitude a été tirée au cours des décennies et essayer de réduire le truc à ses éléments les plus essentiels: les pratiques fondamentales qui constituent une manière gay d'être au monde.

Venons-en donc aux faits, alias à ma propre tentative d'auto-ethnographie du mode de vie gay, en quatre concepts clé.

A. La chasse

Voici un stéréotype: les hommes gay font attention aux détails. On soigne une texture, on capte l'importance d'un accessoire, on devise sur une étiquette –et tutti quanti. Mais les stéréotypes se retrouvent souvent dans le réel et, dans ce cas précis, il n'y a pas de fumée sans feu. Si je devais réduire la gaytitude à son aspect le plus fondamental, à sa vérité la plus crue, elle se formulerait ainsi: la gaytitude commence par la vigilance, par la pratique d'une attention profonde et des compétences qui vont avec.

En général, quand on parle de chasse, on parle de cette bonne vieille pratique gay consistant à choper des étrangers –voire à être chopé par un étranger– dans la rue ou dans un bar sans autre forme de procès qu'un regard, un demi-sourire ou un léger signe de tête

La chose pourrait sembler anodine, mais pensez à la situation dans laquelle se trouvaient les homosexuels primitifs, venant tout juste d'apprendre leur existence collective, dans les dernières décennies du XIXe siècle et dans les quartiers les moins fréquentables des métropoles du monde.  Si j'en viens à me définir ainsi, comme un individu appartenant à une minorité que la majorité abhorre mais qui n'est plus tout seul, que pourraient être mes premiers soucis? La sécurité (échapper au regard de la majorité) et la communauté (identifier d'autres spécimens de mon espèce).

D'où la chasse. En général, quand on parle de chasse, on parle de cette bonne vieille pratique gay consistant à choper des étrangers –voire à être chopé par un étranger– dans la rue ou dans un bar sans autre forme de procès qu'un regard, un demi-sourire ou un léger signe de tête. En tant que mode d'introduction sexuelle et sociale, la chasse a connu son apogée avant le sida, dans les rues citadines et gorgées de sexe des années 1970, et remonte bien avant l'époque d'Oscar Wilde –et, de nos jours, on peut encore la trouver dans certains métros à certaines heures et dans certains quartiers. Mais la chasse n'est pas seulement une affaire de baise. Les mêmes compétences nécessaires à cette entreprise –une attention portée aux détails d'une apparence, d'une coiffure, d'une façon de s'habiller et d'un langage corporel, un état de veille permanent aux plus subtils changements d'énergie ou d'affect– aident aussi l'individu gay dans d'autres aspects de la vie.

La chasse peut vous procurer un partenaire, mais elle peut tout aussi bien vous mettre en garde contre un ennemi. Elle peut aussi vous aider à vous fondre dans la masse –et atténuer certains de vos aspects les plus «ethniques» dans certaines situations– lorsque vous en avez besoin. Tous les hommes homosexuels, même ceux qui détestent l'admettre, sont de piètres chasseurs de masculinité hétéro et prennent des tas de notes sur ses subtilités. De même, faire attention aux détails, c'est pouvoir identifier un comparse. Au temps de Wilde, le gaydar s'activait lorsqu'on croisait un revers de veston vert, mais depuis, nous avons appris que les moindres oscillations d'une manière de parler ou de se comporter peuvent être aussi assourdissantes qu'une sirène de pompier. 

Pour autant, la chasse devient plus importante pour la pratique gay lorsqu'elle déborde du strict cadre des interactions personnelles. De fait, lorsqu'on a compris la nécessité d'un éveil aux nuances, l'habitude a tôt fait de s'emparer de contextes moins sexuellement chargés. Voici ce qu'en dit le chasseur de Wilde, Neil Bartlett, lorsqu'il parle de la traque de sa proie dans les archives littéraires: 

«Je poursuivais les textes avec la même énergie tenace que je réservais à la drague; j'en venais à m'exciter pour le plus subtil indice; je scrutais le moindre geste à la recherche d'une signification; parfois, je restais simplement dans les parages dans l'attente d'une réponse.» 

Dans son travail, le critique queer Wayne Koestenbaum définit la chasse comme «l'empressement du lecteur (…) le désir de détecter des codes» et y voit une sorte de posture éthique où l'hommage rendu à la nuance tient de l'acte sacré. J'ajouterais que le camp, que j'ai pu définir par le passé par le plaisir joyeusement amphigourique de détecter le détail qui «cloche» comme l'application de la chasse à la culture dans son ensemble.

Beaucoup d'hommes gay décrivent la négociation de leur présence dans un monde souvent hostile comme une double vie, comme le fait de porter un masque et de l'enlever

Chauncey

Quand des homosexuels affirment qu'ils ne se définissent plus comme gay, ce qu'ils veulent dire, du moins en partie, c'est qu'ils croient ne plus avoir besoin de chasser. Ce qui n'est pas forcément faux: grâce à Grindr, même l'homo le plus malchanceux a sa chance, et, du moins dans certains lieux et pour certaines expressions genrées, il n'est plus aussi nécessaire de savoir inter-changer les codes et se fondre de temps en temps dans la masse. Mais de telles fonctions sont clairement les moins intéressantes de tout l'attirail du chasseur.

B. Le travestisme

«Beaucoup d'hommes gay, écrivait Chauncey dans Gay New York, décrivent la négociation de leur présence dans un monde souvent hostile comme une double vie, comme le fait de porter un masque et de l'enlever. Chaque image a une valence différente de celle qu'elle a dans “le placard et elles ne signifient pas l'isolement des hommes gay, mais leur capacité –mais aussi leur besoin– à naviguer entre plusieurs personnages et à vivre différentes vies.»

Le travestisme, dans son acception la plus générale, est cette idée d'un changement de masque appliquée à la totalité d'une vision du monde. C'est la chasse –cette attention particulière au détail que vous devez maîtriser si vous voulez passer pour hétéro– déployée au service de la présentation de soi. Si je veux que l'homme là-bas ne me tape pas dessus (ou qu'un autre, un peu plus loin, me tape dans le fond), il me sera utile de savoir, dans toutes ses nuances, comment m'apprêter pour attirer ou, au contraire, repousser, certains types d'attention. Le truc avec ce jeu, c'est que lorsque vous y avez joué assez longtemps, vous vous rendez compte que toute manière de se présenter au monde est une performance –un masque que l'on peut mettre ou enlever– et vous vous rendez même compte que tous les gens qui vous entourent, qu'ils portent ou non des faux-cils, sont en réalité des travestis.

Le travestisme est toujours un emblème de la vie gay, et pas une gay pride n'a pas ses drag queens

Dennis Altman

Les progrès des droits civiques mis à part, tous les gays, sauf peut-être quelques «masc bros», ont un jour besoin de se travestir en hétéro, ce qui, à mon avis, permet d'expliquer que les drag queens soient encore si importantes dans la culture gay –une réalité que personne n'avait anticipée. Ainsi, Dennis Altman écrit dans The End of the Homosexual?

«On pensait globalement que le travestisme comme partie centrale de la vie gay allait disparaître lorsque l'idée de l'homosexualité comprise comme l'expression d'un échec de conformité aux normes de genre aurait partiellement disparu. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé: le travestisme est toujours un emblème de la vie gay, et pas une gay pride n'a pas ses drag queens...»

Mais si les drag queens existent, ce n'est pas pour se moquer de la féminité ou de l'expression de genre des gays; c'est pour prendre le masque que notre société exige, le détourner de ses fonctions prosaïques et en faire un motif d'amusement. Souvent, les gays comparent les spectacles de drag queens à un dimanche à l'église. Les prêtres font des sermons sur le monde et les drag queens, à coup de play-back et de maquillage outrancier, prêchent un évangile que les gays ne comprennent que trop bien. Ainsi, rien d'étonnant à ce que la position de la drag queen, comme chaman de la culture gay, là où cette culture est toujours en vigueur, reste solidement la même. 

C. Les folles

La vision la plus commune et la plus basique de la gaytitude prend les traits d'une créature superficielle, langue de pute et cruelle. Ses plus ardents détracteurs, pour beaucoup des homosexuels rejetant la gaytitude, semblent abhorrer le personnage de la folle –un homme gay, plutôt efféminé, considérant tout ce qui l'entoure, et la vie en général, avec morgue et dédain. De telles folles existent, bien sûr, mais cela ne suffit pas à annihiler un autre des composants les plus précieux de la gaytitude, l'excroissance naturelle de la chasse et du travestisme discutés ci-dessus.

À mon sens, être folle relève de l'illumination ultime: lorsque vous maîtrisez les codes opérationnels de la société et que vous avez conscience de l'universalité du travestisme, qu'il soit ou non volontaire, difficile de continuer à prendre tout ce bordel au sérieux

D'une part, regarder la norme de haut, avec l'aristocratisme d'un Wilde, est assez sensé quand vous faites partie d'un groupe repoussé à la marge –il s'agit même d'une stratégie de survie. Mais ce n'est qu'un tout petit aperçu de ce que la folitude peut offrir au praticien de la gaytitude. À mon sens, être folle relève de l'illumination ultime: lorsque vous maîtrisez, grâce à la chasse, les codes opérationnels de la société et que vous avez conscience de l'universalité du travestisme, qu'il soit ou non volontaire, difficile de continuer à prendre tout ce bordel au sérieux –ce qui, aux yeux du non-initié, peut passer pour du mépris. Lors d'un récent entretien à la bibliothèque de New York, RuPaul donna un bel aperçu de cette philosophie lorsqu'il se lança dans une glorieuse tirade sur la vie –incluant l'interview qu'il était en train de subir– considérée comme une pièce de théâtre ou comme un jeu que nous devrions vouloir chambarder à la moindre occasion. Des propos dans l'ensemble un peu trop ravis de la crèche; mais le propre d'une folle, c'est de pouvoir faire tout ce qu'elle veut.

Que vous adhériez ou non à l'ontologie de Ru n'a pas d'importance, l'important, c'est de voir que la folitude est le point de convergence critique de la chasse et du travestisme, et la traduction d'un rapport au monde spécifiquement gay. Dans son captivant essai sur la paranoïa de milieu de siècle sur l'influence gay dans les arts, Michael S. Sherry précise qu'en étant obligés de regarder le mode de vie américain comme des étrangers, les artistes gay allaient pouvoir cultiver une distance si sagace sur des institutions comme la famille nucléaire ou le patriotisme –et permettre à des artistes comme Edward Albee ou Tennessee Williams d'y dénicher des trucs pas forcément joli-joli. Je ne dis pas que la folitude s'accompagne toujours d'un point de vue aiguisé sur le monde, mais que lorsqu'elle est bien travaillée, une telle perspective permet à la gaytitude d'endosser le rôle toujours salutaire de mouche du coche.

D. La famille

Le terme que je préfère dans l'argot gay, et de loin, c'est la famille. Le plus souvent, il est utilisé en territoire mixte comme un code permettant à un gay de savoir si une tierce personne fait aussi partie du club. Par exemple, en zieutant un type bien habillé lors d'une soirée, vous pouvez demander à votre ami: «Chérie, celle-ci est-elle de la famille ou a-t-elle simplement bon goût?», en prenant soin de choisir le bon pronom pour gagner encore en discrétion. La métaphore peut se filer avec un réseau familial étendu, peuplé de sœurs (des types que vous adorez, mais avec qui vous ne coucherez jamais pour des raisons sociales), des tantes (des gays plus âgés susceptibles de jouer les mentors) et, plus spécifiquement dans le monde des drag queens, de mères et de filles.

Je termine sur le concept de famille car, pour moi, il traduit la manière dont la gaytitude utilise l'information glanée par la chasse, le travestisme et la folitude pour s'ouvrir de nouveaux champs des possibles. L'élucidation de toutes les significations de la famille gay pourrait faire l'objet d'un autre article, mais le cœur du concept est le suivant: dès que vous prenez conscience de l'arbitraire des modèles relationnels que vous offre la culture hétéro, imaginer d'autres configurations devient quasiment obligatoire.

 Par rapport aux hétéros, les hommes gay sont bien plus susceptibles de transgresser les barrières sociales et générationnelles lorsqu'ils sont à la recherche de sexe

Edmund White

Edmund White en rend parfaitement compte lorsqu'il médite sur la tendance qu'ont les gays à construire de l'amitié sur la base de rencontres sexuelles: 

«Je ne voudrais pas trop m'étendre sur la démocratie de la vie gay, écrit-il dans States of Desire, mais, par rapport aux hétéros, les hommes gay sont bien plus susceptibles de transgresser les barrières sociales et générationnelles lorsqu'ils sont à la recherche de sexe. Le sexe mène à l'amitié, et l'amitié mène à l'échange d'informations. J'ai des amis de tous âges et de toutes origines ethniques; j'ai l'impression d'être moins hermétique que mon homologue hétéro (quand j'essaye de me figurer ce pauvre et hypothétique diable).» 

Ou prenez encore Foucault, le philosophe qui allait retracer l'origine de l'homosexualité à la fin du XIXe siècle. Peu avant sa mort en 1984, Foucault travaillait sur la gaytitude comprise comme un mode de vie distinct de l'homosexualité, et qu'il reliait fortement à la notion d'amitié intime. Des relations qui peuvent impliquer du sexe, mais qui se caractérisent aussi par une profonde affection homosociale –présente bien avant la scission officielle entre homo et hétérosexualité, et l'invention de l'homophobie comme corollaire.

Et puis il y a Jack, ma grand-mère drag queen. J'ai eu la chance de connaître mes deux grands-mères biologiques, mais en tant qu'homme gay, Jack –une folle de plus de 70 ans, aussi surnommée Flawless Sabrina– est aussi un membre important de ma famille. Pour le restant de mes jours, je chérirai ce souvenir: un soir de Halloween, alors que nous nous préparions pour notre virée travestie, Jack jeta un œil soucieux à ma perruque. D'un geste, elle ouvrit un tiroir et y dénicha une fourchette en plastique qu'elle utilisa ensuite, d'un coup de poignet expert, pour mélanger les cheveux de Bryan à la chevelure de Fancy Peachtree. «Chérie, tu es fabuleuse», dit-il enfin un large sourire aux lèvres, une fois son œuvre terminée. J'ai toujours cette fourchette, cachée au fond d'un sac noir tout simple que Jack m'avait prêté pour l'occasion et que j'ai oublié de lui rendre. Mais les grands-mères ne s’offusquent pas de ce genre de choses, n'est-ce pas?

4.Le gay sera-t-il?

En mars, à Philadelphie, j'ai eu le privilège de visiter un nouvel ensemble de logements sociaux officiellement LGBT-friendly. Le bâtiment, situé à deux pas du quartier des bars gay du centre-ville, est voulu comme une solution à un atroce problème: à savoir que, lorsqu'ils vont en maison de retraite, nos aînés sont souvent forcés par l'homophobie des autres résidents, et même du personnel soignant, de retourner dans le placard, même après des décennies de vie au grand jour.

Quand il sera mort, ce sera fini? Sa gaytitude semblait si viscérale; la mienne est déjà considérablement intellectuelle

Ici, les lieux sont heureusement vides de telles pressions. Chaque étage est peint dans une couleur pastel (pour aider à la mémorisation, allait expliquer mon guide) et beaucoup de couloirs arborent des photos des premières manifestations pour les droits civiques, auxquelles certains des résidents ont pu participer. Nous allions être invités dans l'appartement d'un homme, et après s'être émerveillé en long et en large des prestations son logement, il fit passer quelques visiteurs dans sa chambre à coucher. Sur le mur en face de son lit, il avait fièrement accroché un ensemble de vieilles affiches de Broadway –et l'une d'entre elles, avoua-t-il avec un sourire narquois, il l'avait tout simplement volée au fronton d'un théâtre.

Le grand jeu des pronostics sociaux

En écoutant son désinvolte récit, je fus frappé par un point: même si sa gaytitude n'était pas exactement la mienne, nous avions quelque chose en commun. Et en observant le reste de son appartement manifestement gay, j'allais me demander: quand il sera mort, ce sera fini? Sa gaytitude semblait si viscérale; la mienne est déjà considérablement intellectuelle. À la prochaine génération, est-ce qu'on y pensera encore?

Si les pronostics sociaux sont une mission débile, je pense tout de même que certains futurs sont plus plausibles que d'autres. Pour commencer, les hommes homosexuels pourraient se gayifier –le pendule oscillant entre la minimisation des différences et l'adhésion totale à une culture gay pourrait se rapprocher du second pôle. Mais la chose est improbable pour deux raisons. La première, comme l'explique Mary Gray, chercheuse à l'Université de l'Indiana et spécialiste des médias, de l'anthropologie et des études queer, c'est parce que bon nombre des jeunes «gays» qu'elle croise parmi ses étudiants et ses collègues ont beaucoup de mal à s'identifier au terme, notamment parce que ses représentations médiatiques ne collent pas avec leur vie ou les idées qu'ils se font d'eux-mêmes. (En plus du refus de la flamboyance et du caractère efféminé, Gray donne un autre exemple: «Je rencontre beaucoup de jeunes hommes qui me disent “Je ne sais pas si je suis gay, car je ne veux avoir qu'un seul partenaire.»). 

D'hommes gay sans le moindre besoin d'une culture gay, ils semblent devenir, en un clin d’œil, les larbins de la culture gay, ses représentants les plus affligeants

Halperin

La seconde relève de la pénible question de la socialisation; plusieurs de mes sources craignent qu'un effet secondaire (et injuste) de l'égalité LGBTQ soit le déclin des solides réseaux sociaux entre jeunes gays qui, par le passé, furent tissés par nécessité. Si la diversité amicale n'est évidemment pas une mauvaise chose, il est vrai, comme le souligne Gray, qu'il «est tout simplement impossible d'être gay dans son coin».

Le tournant de la cinquantaine

Reste que certains soldats de la culture gay, comme les folles derrière l'incroyable série Homewerq (une chaîne YouTube qui explique aux «enfants» les concepts gay, les icônes et le jargon) ou l'écrivain Matt Baume (dont le nouveau podcast décrypte les fixations culturelles gay) cherchent à susciter une renaissance. Mais il y a aussi cette idée, qu'Halperin manipule avec une certaine ironie, voulant que les jeunes générations rejettent toujours la gaytitude, avant de la récupérer au tournant de la cinquantaine, et de devenir les vieilles folles qu'elles pouvaient mépriser jadis: 

«D'hommes gay sans le moindre besoin d'une culture gay, ils semblent devenir, en un clin d’œil, les larbins de la culture gay, ses représentants les plus affligeants.»

Une autre possibilité consisterait à regarder nos préjugés dans le blanc des yeux afin de voir quels groupes minoritaires pourraient trouver dans la gaytitude un outil conforme à leur vécu. Il est logique que les homosexuels blancs citadins d'apparence masculine, vu leur relatif privilège, soient les plus libres de pratiquer la gaytitude au grand jour et soient, de fait, considérés par la masse comme les meilleurs représentants de cette culture. 

Mais l'histoire montre que la gaytitude ne s'est jamais limitée à une telle catégorie démographique et, de fait, c'est souvent dans les groupes les moins privilégiés –les individus efféminés, les gens de couleur, les pauvres, les bisexuels, les trans, les femmes aux sexualités et aux apparences genrées diverses– que l'on trouve les théoriciens et les praticiens les plus créatifs et les plus intrépides de la gaytitude. (Voyez par exemple les Prancing Elites, une compagnie de danse gay, noire et trans qui, farouchement, distille sa propre version de la gaytitude dans les communautés les plus hostiles du Sud profond). Ces groupes, et d'autres, usent toujours de la gaytitude selon leurs propres objectifs et la réfractent par leur propre prisme sur le monde –pour eux, les techniques de survie et de critique permises par la gaytitude sont difficilement négociables.

Au final, être gay ne vous offre aucune avance intellectuelle automatique lorsqu'il s'agit d'apprécier, de comprendre ou d'analyser la culture gay

Halperin

La politique de la survie et de l'existence

Le plus révélateur, c'est que les gens les plus véhéments sur la fin de la culture gay sont aussi ceux qui en ont aujourd'hui le moins besoin: toujours les mêmes hommes blancs, citadins et d'apparence masculine, comme peuvent l'être Sullivan et Silver. Adrienne Shaw, professeure d'études LGBT à l'Université Temple University, explique qu'un moyen d'aller de l'avant, c'est de se rappeler que la gaytitude, née de l'oppression, contient toujours une politique de la résistance.

 «Ce qui porte [la gaytitude] au-delà de la simple sexualité, c'est sa politique –la politique de la survie et de l'existence, dit-elle. La considérer comme une politique, c'est nous permettre de dépasser le “est-ce qu'on en a encore besoin?” et de voir que l'argument ne s'applique qu'à ceux qui ont tous les droits qu'il leur faut. Ils sont dans une position privilégiée qui leur permet de dire “Hé, on n'en a plus besoin!”.» 

Mary Gray parle de ceux qui ne sont qu'à «une étape de la pleine citoyenneté», un luxe qui dépend fortement de sa race, de son apparence genrée, de sa classe, et même de l'endroit où l'on vit. Les recherches de Gray sur la vie queer à la campagne sont des plus édifiantes. Son livre Out in the Country rend compte de ce dernier point et nous rappelle qu'un vieux show miteux de drag queens organisé dans la galerie marchande d'un supermarché de province peut relever d'une pratique gay aussi puissante –et même davantage, vu l'hostilité du contexte– que ceux des enclaves métropolitaines gay.

La nécessité de l'ouverture

Mais ma possibilité préférée reste quand même la suivante: que la gaytitude, conceptualisée comme un ensemble de pratiques éloignées de ses racines oppressives et découplées de l'homosexualité, soit accessible a quiconque a le bon goût d'en vouloir. C'est une voie que privilégie aussi Halperin quand il écrit: 

«Au final, être gay ne vous offre aucune avance intellectuelle automatique lorsqu'il s'agit d'apprécier, de comprendre ou d'analyser la culture gay.» 

Bonne nouvelle pour un surdoué sexuellement mystérieux comme James Franco, qui a récemment déclaré «je suis gay dans mon art et hétéro dans ma vie». Une donnée qui s'applique aussi à mon amie Kelly, une femme hétéro qui capte le camp et autres éléments de la gaytitude bien mieux qu'un grand nombre d'hommes censément gay de mon entourage.

Une gaytitude autonome permet aussi de se dégager du cul-de-sac que sont les stratégies politiques du «je suis né comme ça», qui nous assignent à l'insipide logique du «c'est pas ma faute, ne m'en voulez pas» et de la tolérance au rabais qui va avec

Les bénéfices d'une ouverture de la gaytitude à tout le monde sont légion: notre culture ne comptera jamais trop de représentants, jamais trop de gens attentifs qui comprennent l'arbitraire des idées reçues et des dogmes, jamais trop de gens capables de regard critique. Après l'obtention de l'égalité au mariage, nous devrons aussi travailler à une société capable d'imaginer la famille et l'organisation sociale au-delà du simple modèle du couple marié, un modèle qui a fait son temps et qui, nous le savons depuis longtemps, a besoin d'un sacré coup de frais. Une gaytitude autonome permet aussi de se dégager du cul-de-sac que sont les stratégies politiques du «je suis né comme ça», qui nous assignent à l'insipide logique du «c'est pas ma faute, ne m'en voulez pas» et de la tolérance au rabais qui va avec, sans nous permettre un réel pluralisme. Je suis peut-être né homosexuel, mais j'ai choisi une vie gay. Nos systèmes pourront-ils s’accommoder d'un tel choix? Mieux vaut l'espérer.  

La gaytude, un truc bien

Tant de choses ont changé depuis que White et Bartlett ont déniché la gaytitude dans un appartement à une époque de révolution sexuelle. Depuis, nous sommes tombés malades et nous avons résisté, nous avons enterré des êtres chers et construit des coalitions, nous sommes devenus quasiment normaux et radicalement queer, on nous a demandé de ne rien dire et de ne poser aucune question, nous avons été représentés à la télé et nous avons dû supporter des débats sur la signification d'un telle représentation, nous avons marché sur Washington et, plus récemment, jusqu'à l'autel. Mais durant tous ces changement politiques et sociaux, la gaytitude est restée là, même quand elle n'était pas désirée, et même quand on désirait qu'elle dégage. Elle a continué son petit bonhomme de chemin, en silence, voire en frôlant le coma. Mais elle n'est pas morte. Pas encore.

J'ai commencé cet article en me demandant ce qu'était la gaytitude; l'une des réponses possibles à cette question, celle qu'ont pu donner les libérationnistes, c'est que c'était bien. Je pense toujours que la gaytitude est un truc bien, même s'il sera difficile de soutenir cet argument dans un monde où l'identité ne cesse à la fois de se complexifier et d'être contestée. Mais le gay sait être résistant et sait s'épanouir même (et surtout) quand on n'en veut pas. La gaytitude du futur sera à l'évidence différente de celle qu'elle a été –mais ne dit-on pas que la réinvention est l'essence du style? Personnellement, je suis impatient d'assister à ses prochaines métamorphoses. 

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