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État islamique: l’horreur continue pour les rescapés

Une famille qui a fui Mossoul pour atteindre dans un camp de réfugiés près d’Erbil, dans la région du Kurdistan irakien, le 12 juin 2014 | REUTERS/Stringer

Une famille qui a fui Mossoul pour atteindre dans un camp de réfugiés près d’Erbil, dans la région du Kurdistan irakien, le 12 juin 2014 | REUTERS/Stringer

Des psychologues en Irak, pays depuis longtemps frappé par la violence, disent qu’ils n’ont jamais vu pire traumatisme que celui causé par l’État islamique.

Dans le monde d’aujourd’hui, personne ne semble avoir enduré le genre d’expériences traumatisantes qui sont le lot des zones de conflit en Irak. La souffrance est multiple: traumatismes pour les victimes de Daech ou des témoins de leurs exactions, déplacements, vie quotidienne dans des zones de combat, torture, violences sexuelles –la liste est longue.

Prenons le cas d’une adolescente de la région de Sinjar, dans le nord-ouest de l’Irak. Elle et sa famille n’ont pas eu les moins de se réfugier ailleurs quand l’État islamique a attaqué sa ville il y a quelques mois et n’ont pas davantage eu des armes pour combattre, comme le raconte le psychologue qui la suit, Sherwan A. Hassan, de la Jiyan Foundation for Human Rights, un groupe qui propose un suivi psychologique gratuit aux personnes ayant subi des tortures et des traitements inhumains en Irak. La famille finit par s’enfuir dans les montagnes, où elle passe dix jours sans nourriture et avec très peu d’eau ou de sommeil. Ils vivent dans la terreur d’être à nouveau attaqués. Les parents et leur fille s’en sortent. Le petit frère et la petite soeur, eux, meurent.

Après avoir erré en Syrie puis de nouveau en Irak, les parents de la jeune fille réalisent qu’elle a besoin de se faire aider. Elle ne parle plus et s’avère physiquement incapable de se lever durant la majeure partie de la journée. Un voyage de l’autre côté de la frontière, en Turquie, pour tenter d’y trouver de l’aide, s’avère infructueux. Aucun professionnel ne sait quoi faire avec elle. Finalement, arrivée dans la ville kurde irakienne de Dohuk, la famille est dirigée vers la Jiyan Foundation. Vivant dans une situation de déplacement prolongé, la jeune fille se tailladait désormais les bras en disant des choses comme «je suis folle», «je ne vaux rien» ou «j’ai perdu la tête», raconte Hassan.

Hassan, qui, dans une récente interview qu’il m’a accordée via Skype, avait l’air épuisé, me rapporte comment, au cours des six premières séances avec la jeune fille, il a tenté de la relaxation et une thérapie familiale. Au cours de la séance qui allait suivre, il avait l’intention de tenter la thérapie primale, qui permet au patient d’exprimer une colère ou une frustration retenues par le biais du hurlement. On utilise toutes les techniques possibles. Et il en va de même pour les trois ou quatre autres patients que Hassan traite chaque jour.

Population polytraumatisée

C’est à la complexité des cas, qui voient les traumatismes s’empiler sur d’autres traumatismes, que les psychologues et travailleurs sociaux en Irak tentent désespérément de s’attaquer. Salah Ahmad, pédopsychologue qui traite des patients depuis dix ans en Irak, dit qu’il n’a «jamais été témoin d’un tel degré de violence et confronté à des personnes aussi traumatisées que celles ayant été victimes de l’État islamique». Les besoins –tant en nombre de personnes à traiter que pour la gravité de leurs traumatismes– sont à ce point extraordinaires que les experts admettent une impuissance dont ils estiment qu’elle se perpétuera tant que la communauté internationale ne fera pas d’efforts supplémentaires sur le plan financier.

Épidémie d’affections mentales

Près de 3,3 millions d’Irakiens sont des déplacés à l’intérieur des frontières de leur propre pays et plus de 400.000 sont des réfugiés selon l’Internal Displacement Monitoring Center de Genève. le nombre de médecins formés est extrêmement limité. Hassan ne travaille comme psychothérapeute que depuis cinq ans et sur les traumatismes depuis deux ans et demi seulement. «Nos thérapeutes ont besoin de davantage de supervision et d’un entraînement spécial et doivent, en même temps, être soutenus quand ils affrontent pareils cas», dit Ahmad. Pour faire simple, à moins que quelque chose ne change, le traitement d’une population polytraumatisée semble mission impossible.

Cette épidémie d’affections mentales qui frappe l’Irak fait suite à des années de guerre menée par la coalition –précédées par près de deux décennies d’un règne de fer de Saddam Hussein. Parmi les patients suivis par Ahmad, de plus en plus «d’anciens patients qui ont depuis longtemps terminé leur thérapie mais qui commencent à revenir car ils ont été à nouveau confrontés à des souvenirs de terreur, persécution, guerre et violence». Les personnes persécutées sous le régime de Saddam ont à présent des flashbacks. Il montre d’ailleurs les journalistes du doigt sur ce point précis:

«Les médias passent leur temps à abreuver les gens d’images terrifiantes et les nouvelles de Daech se rapprochent de chez eux.»

Les survivants directs de Daech affluent également dans son centre. Certains sont des femmes et des adolescentes qui ont fait partie du groupe terroriste «et presque toutes ont fait l’expérience ou été les témoins de violences sexuelles», dit-il. Jiyan a l’intention d’ouvrir un centre de soin spécifique pour les femmes survivantes à la fin de cette année. Ce que tout le monde a en commun, dit Ahmad, c’est «d’avoir encouru le risque d’être tué à chaque instant».

Tombées enceintes après avoir été enlevées et violées par des combattants de l’État islamique

D’autres patientes de Hassan sont par exemple tombées enceintes après avoir été enlevées et violées par des combattants de l’État islamique. L’une d’elles, une femme yézidie d’une vingtaine d’années, a été enlevée à Sinjar et retenue prisonnière durant trois mois. Quand elle est arrivée à Dohuk, elle a décidé de garder le bébé. Mais les parents de la jeune femme voulaient quant à eux une IVG. À présent, cette femme est en proie à des tremblements, à des évanouissements et à des dissociations mentales, dit son médecin. Elle est enceinte de cinq mois.

Psychologues de MSF

Pour les patients qui ne peuvent se rendre à Dohuk, une équipe de Médecins sans frontières a mis en place de convois de deux camions qui transitent par des zones de conflit.

«Nous voyageons léger, dit Sybilla Rulf, psychothérapeute et responsable des soins mentaux à Dohuk. Les villes et les villages sont dans des situations terribles; la gouvernance est généralement manquante, les hôpitaux et les écoles ont été détruits.»

Rulf m’a décrit plusieurs patients: un homme d’une trentaine d’années qui a développé un trouble du comportement alimentaire et est terrifié à l’idée que Daech arrive chez lui et trouve ses six sœurs et ses cinq enfants; un gamin de 11 ans qui a reçu une balle dans la jambe et a des flashbacks de cet événement, et voit et revoit sans cesse la balle frapper sa jambe; une femme yézidie capturée alors qu’elle était au stade terminal de sa grossesse, qui a accouché en captivité et a dû abandonner son bébé –âgé de 10 jours– quand s’est offerte à elle l’opportunité de s’enfuir.

Un gamin de 11 ans qui a reçu une balle dans la jambe et voit et revoit sans cesse la balle frapper sa jambe

«Elle est totalement effondrée, se sent faible et pense qu’elle ne mérite pas de vivre», dit Rulf, qui ajoute que «le frère de son mari pense qu’au sein de sa communauté on compte entre 10 et 15 cas identiques».

MSF dispose de temps et de ressources limitées pour traiter de pareils cas. «Il faut travailler rapidement et avec des outils simples», dit Rulf.

L’équipe de terrain de MSF n’est constituée que de deux psychologues (aucun n’a reçu de formation médicale spécifique) et deux travailleurs sociaux. Rulf essaie de les encadrer. À l’heure actuelle, elle est toujours à la recherche d’un bon traducteur pour les aider.

Organisations locales

La thérapie de groupe est nécessairement le moyen le plus adapté au vu du nombre de patients. Rulf la tient pour efficace (elle a également été utilisée par des groupes que la Syrian American Medical Society). Elle insiste également sur le fait qu’une partie de son équipe est très affectée par le travail et a ses propres besoins en soins psychologiques.

«De nombreuses personnes qui travaillent avec nous viennent de cette région réfugiés ou Kurdes d’Irak, explique-t-elle. Ils sont très proches de ces personnes ayant subi ces violences.»

Alors que le besoin est grand de conseillers et de conseillers pour soigner ces conseillers–, Erin Gallagher, qui a conduit des recherches en Irak pour le compte de Physicians for Human Rights, considère que les opportunités sont à saisir immédiatement.

«Dans l’histoire, dit-il, la communauté internationale a rarement eu l’opportunité de répondre à une crise avant qu’elle ne se produise. Voilà une chance rare d’aider au développement d’une réponse globale aux traumatismes des victimes de violences sexuelles en s’appuyant sur des organisations locales, avant que les victimes ne s’en retournent chez elles.»

Soulager les souffrances des survivants

Des médecins et hôpitaux locaux traitent déjà quelques survivants et la documentions sur les agressions sexuelles est abondante: les survivants ont accepté de parler et les chefs des différentes communautés ont fait en sorte de faciliter leur réintégration sociale. Gallagher considère que cette attitude a créé «une situation parfaite pour que la communauté internationale fournisse les pièces manquantes susceptibles d’établir un modèle de réponse et de soulager grandement les souffrances des personnes survivantes».

La fondation Jiyan, pour sa part, attend du gouvernement irakien qu’il améliore les services de santé mentale. Après des années d’horreurs et si peu d’actions entreprises, la brutalité de Daech pourrait-elle être enfin l’aiguillon nécessaire pourvue l’on soigne la population traumatisée de l’Irak? Rulf considère qu’il est encore trop tôt pour le dire:

«Cela va dépendre du cours de la guerre. Les destructions peuvent très bien se poursuivre et les populations en être à nouveau traumatisées.»

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