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Paris privatise l’espace d’Ariane

Une réplique de la fusée Ariane 5 à l’entrée du Centre spatial guyanais, le 17 octobre 2011 | REUTERS/Benoit Tessier

Une réplique de la fusée Ariane 5 à l’entrée du Centre spatial guyanais, le 17 octobre 2011 | REUTERS/Benoit Tessier

Le Centre national d’études spatiales va sortir du tour de table d’Arianespace, qui comptera uniquement des industriels, et d’abord la filiale commune à Airbus et Safran. Un vrai pari pour la rénovation de la filière alors que les enjeux dans l’espace ne peuvent encore s’affranchir de l’investissement de la puissance publique.

Lorsque la société Arianespace fut créée en 1980, personne n’aurait imaginé qu’elle ferait un jour un jour la course en tête dans la conquête de l’espace après avoir surclassé ses concurrentes russes et américaines qui, pourtant, avait ouvert la voie.

Dès les années 1970, Frédéric d’Allest, son premier président, avait pris son bâton de pèlerin pour rallier les capitales européennes au projet porté par le Centre national d’études spatiales (Cnes), que, par ailleurs, il dirigea. Et pour capter des contrats de lancement de satellites qui lui assureraient sa légitimité commerciale.

Fort du soutien sans faille du gouvernement français parmi les vingt pays membres de l’Agence spatiale européenne (ESA) et du succès de la première fusée Ariane, il parvient à créer autour du Cnes un tour de table réunissant les industriels impliqués dans la construction du lanceur.

Trente-cinq ans plus tard, opérant de son centre de lancement guyanais, Arianespace peut revendiquer 260 lancements pour la mise en orbite de 510 satellites, une part de marché mondiale aujourd’hui supérieure à 50% et un portefeuille de commandes qui lui assure plus de trois ans d’activité. Grâce notamment à la fusée Ariane 5, qui totalise aujourd’hui 65 succès d’affilée, mais aussi au petit lanceur Vega, opérationnel depuis 2012, et aux fusées Soyouz, dont les lancements sont dorénavant commercialisés par Arianespace.

Pour de tels programmes qui impliquent une vision à très long terme pour atteindre des objectifs forcément ambitieux, la présence de la puissance publique est indispensable pour manifester une volonté politique qui cautionne la stratégie.

C’est sur ordre de Washington que la Nasa, l’agence spatiale américaine, entreprit sa conquête de l’espace. C’est Moscou qui pilota en direct les programmes soviétiques. Ce ne sont pas les perspectives de retour sur investissement qui peuvent motiver les décisions. Et c’est par délégation de l’Agence spatiale européenne que Paris, via le Cnes, tira l’Europe dans l’aventure spatiale alors que d’autres capitales comme Londres ont, pour des raisons budgétaires, pris leurs distances.

«Rapprocher l’industrie du marché»

Cette success story européenne va franchir une étape: le Cnes, qui avait porté Arianespace à sa création, va se retirer du tour de table. Sa participation d’environ 35% va être cédée à la société Airbus Safran Launchers, déjà présente au capital à hauteur de 39%. François Hollande avait donné son feu vert en juillet 2014 à une telle «refondation» de la filière des lanceurs spatiaux; Manuel Valls l’a engagée un an plus tard à l’ouverture du Salon du Bourget. Un accord est intervenu avec l’État français, qui laissera donc près des trois quarts de la société à la filiale commune des groupes Airbus et Safran –le quart restant demeurant aux mains de la vingtaine d’industriels de dix pays impliqués dans les processus de production des fusées Ariane et Vega.

La conquête spatiale n’est plus celle des aventuriers mais des gestionnaires

Financièrement, l’opération n’est pas gigantesque. La cession de la part du Cnes devrait être réalisée pour 135 millions d’euros. Soit, globalement, un dixième du chiffre d’affaires d’Arianespace en 2014 (1,4 milliard d’euros). Mais l’entreprise spatiale dégage peu de bénéfices: 3 millions d’euros de résultat positifs l’an dernier (après un déficit en 2013), pour un exercice record à 11 lancements. Et elle s’attend à devoir affronter une concurrence de plus en plus difficile avec la montée en puissance de l’entreprise américaine SpaceX, qui applique le low-cost au spatial avec ses fusées Falcon 9, et le retour sur le marché concurrentiel de l’agence fédérale spatiale russe Roskosmos malgré les récents déboires de sa fusée Proton.

Autant dire qu’Arianespace, malgré sa réputation de fiabilité, va devoir serrer les prix. Et, pour y parvenir, «adapter ses solutions de lancement aux nouveaux besoins de ses clients, en redoublant ses efforts de compétitivité», a déclaré son PDG Stéphane Israël au Salon du Bourget, estimant qu’une gouvernance et d’un actionnariat renouvelés «rapprocheront l’industrie du marché».

Autrement dit, la société est mature et la conquête spatiale n’est plus celle des aventuriers mais des gestionnaires. Et du serrage de boulons. Ce qui est peut-être nécessaire, mais suppose une nouvelle hiérarchisation des facteurs dans les prises de décision. Pas forcément compatible avec les spécificités du spatial.

La preuve: pour mener à son terme le développement du lanceur Ariane 6, successeur d’Ariane 5, d’ici à 2020 conformément aux décisions prises par la conférence ministérielle de l’ESA de décembre 2014, le montage financier n’est pas bouclé. Les industriels réclament selon La Tribune une rallonge de 800 millions d’euros de la contribution des États, alors que ceux-ci se sont déjà engagés à l’issue de cette conférence à hauteur de 3,8 milliards d’euros pour cette nouvelle Ariane et le développement de Vega. 

Une dimension stratégique qui implique les États

Ainsi, pour mature qu’il soit supposé devenu, le secteur des lancements spatiaux ne saurait fonctionner sans subventions. On peut le comprendre: il s’agit d’un secteur stratégique pour la circulation de l’information mais aussi le renseignement et la sécurité. Ainsi  l’espace est-il devenu un des objectifs des missions régaliennes des États. Ce qui explique que l’Europe ait souhaité acquérir les éléments de son indépendance dans ce domaine.

En outre, les satellites devenant de plus en plus lourds, la compétitivité d’Arianespace passe par la mise à disposition d’un lanceur qui s’appuie sur l’expérience d’Ariane 5 mais avec des capacités d’emport plus importantes sous sa coiffe. C’est l’un des objectifs d’Ariane 6, qui devrait par ailleurs permettre la réutilisation de certains éléments pour gagner en compétitivité. Et permettre une réduction des coûts de lancement de 150 millions d’euros à 90 millions d’euros, a indiqué le patron d’Arianespace aux Échos.  

La concurrence, dans l’espace, ne fonctionne pas comme sur Terre

En outre, avec une activité qui ne dégage que 3 millions d’euros de résultat net pour 1.400 millions de recettes, on comprend que les industriels cotés en bourse ne puissent s’engager seuls, compte tenu du faible retour sur investissement qu’ils pourraient en attendre. Le risque serait trop grand qu’ils désertent le secteur, faute de rentabilité. Mais les lanceurs spatiaux ont un rôle capital à jouer pour les télécommunications et l’installation des constellations de satellites.

Par exemple, l’ESA ayant repris en 2007 la réalisation du projet de radionavigation Galileo (version européenne du GPS américain), la trentaine de satellites qui composeront le système devraient être lancés d’ici à 2020… à moins que le projet, qui a déjà connu maints déboires, ne soit encore retardé. Il n’est donc pas anormal que, si l’Europe souhaite marquer son indépendance, elle contribue financièrement à la mise en place des moyens nécessaires.

Mais dans ces conditions, compte tenu de cette dimension stratégique et politique, il aurait pu sembler tout aussi logique qu’un organisme public agissant par délégation de l’ESA, comme le Cnes jusqu’à présent, demeure dans le tour de table. Ne serait-ce que pour valider des décisions qui devront, dans tous les cas, respecter les intérêts des États réunis au sein de l’ESA. Comme, par exemple, en cas d’augmentation de capital ou d’entrée de nouveaux membres au tour de table de la société.

L’espace n’est pas un horizon banalisé, du fait de la nature des enjeux et du type de concurrence qui pourrait se mettre en place, avec des sociétés investies de missions au service de leurs États (en Russie, en Chine et aux États-Unis, même si la Nasa n’assure plus aujourd’hui de lancements).

Dans cette optique, on n’imagine donc pas qu’Arianespace ne puisse fonctionner que sur des critères purement commerciaux. Un exemple: la société américaine SpaceX, challenger d’Arianespace qui a malgré tout enregistré un échec le 28 juin avec l’explosion d’une de ses fusées, possède déjà un sérieux matelas de contrats avec la Nasa, ce qui lui permet d’être particulièrement agressive sur les prix des lancements commerciaux. La concurrence, dans l’espace, ne fonctionne pas comme sur Terre.

Toutes ces raisons auraient pu justifier le maintien au capital d’un actionnaire public. Reste à voir dans quelles conditions précises la cession des parts du Cnes à ASL sera réalisée. Et quelles dispositions seront prises pour que les intérêts des membres de l’ESA soient aussi sauvegardés, afin que le concept de souveraineté européenne appliqué à l’espace ait un sens.

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