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Grèce: chronique d’une faillite annoncée

De faux euros dans un bloc de glace symbolisant les mesures d'austérité, pendant une manifestation à Bruxelles,  le 21 février 2013. REUTERS/Eric Vidal

De faux euros dans un bloc de glace symbolisant les mesures d'austérité, pendant une manifestation à Bruxelles, le 21 février 2013. REUTERS/Eric Vidal

Si la Grèce en est là, c'est qu'elle est entrée dans l'euro alors qu'elle n'était pas encore prête à remplir les critères nécessaires. Voilà comment tout ceci est arrivé.

Même si les «institutions», comme l’on dit maintenant pudiquement pour désigner la troïka, composée de la Banque centrale européenne, de la Commission de Bruxelles et du Fond monétaire international, versent la dernière tranche de 7,2 milliards d’euros avant la fin du mois, la Grèce est en faillite. La différence entre un accord et pas d’accord sur les conditions de ce versement est le mot que l’on mettra sur la situation.

La descente aux enfers ne date pas d’hier et de l’arrivée au pouvoir du gouvernement de la gauche radicale d’Alexis Tsipras. Elle a en fait commencé au début des années 2000. 

Le péché originel

En 1999, quand la liste des pays européens qualifiés pour la monnaie unique est établie, la Grèce ne remplit pas les critères dits de convergence (déficit budgétaire, inflation, dette). L’année suivante, miracle de la comptabilité, elle les respecte. Tout le monde sait que les chiffres sont faux mais tout le monde ferme les yeux.

La Grèce a alors un gouvernement socialiste dirigé par Costas Simitis. Celui-ci a succédé en 1996 au leader populiste et fondateur du PASOK (socialiste) Andréas Papandréou avec qui il entretenait des relations conflictuelles analogues à celles de Michel Rocard avec François Mitterrand. La comparaison lui avait valu le surnom de «Rocard grec». Costas Simitis est un socialiste moderniste, réformateur, pro-européen.

Quand il arrive au pouvoir, il se propose de changer son pays et de rompre avec la politique clientéliste de son prédécesseur. L’adhésion à l’euro, avec la discipline financière et la modernisation économique qu’elle suppose, est conçue par lui comme un instrument de la transformation. Il se trompe. L’euro va permettre à la Grèce de vivre au-dessus de ses moyens et de vivre à crédit à des taux à peine supérieurs à ceux payés par les économies les plus développées de la zone. A quoi s’ajoute l’organisation des Jeux olympiques de 2004 qui donne un coup de fouet aux investissements au prix d’un accroissement de l’endettement. N’ignorant pas ce danger, Costas Simitis était plutôt réticent à l’idée d’accueillir les JO mais ils étaient aussi le symbole de ce renouveau national.

L'échec du PASOK

Quatre mois avant les JO, le PASOK perd les élections au profit de la Nouvelle démocratie (centre-droit) et Costas Karamanlis, neveu du Constantin Karamalis qui rétablit la démocratie en 1974 après le régime des colonels, succède à Costas Simitis. «L’erreur» sur les statistiques économiques est reconnue officiellement. Depuis longtemps, le déficit budgétaire est bien supérieur aux 3% prévus dans le traité de Maastricht. En 2009, il sera estimé à 12,5% du PIB, puis à 13,6%, enfin à 15,4%. Un autre «héritier», George Papandréou –il est le fils d’Andréas et petit-fils du George Papandréou qui était premier ministre avant les colonels–, a gagné les élections. Il annonce des mesures d’économies qui provoquent le mécontentement populaire.

A l’époque, on pense que la crise sera de courte durée. Or non seulement elle dure mais elle s’étend

La note de la Grèce étant dégradée par les agences, la Grèce a du mal à se refinancer sur les marchés et au printemps 2010, le FMI et l’Union européenne accordent à Athènes pour 140 milliards d’euro de crédits sur trois ans. A l’époque, on pense que la crise sera de courte durée. Or non seulement elle dure mais elle s’étend. L’Irlande, le Portugal, l’Espagne sont touchés à leur tour. Au printemps 2011, le gouvernement grec annonce de nouvelles mesures d’austérité qui mettent les Grecs dans la rue. En juillet, 109 milliards d’euros de crédits sont accordés à la Grèce, la plus grande partie provenant du Fond européen de stabilisation financière qui vient d’être créé. Pour la première fois, des créanciers privés sont mis à contribution, sur la base du volontariat.

A la merci des troikas

A l’automne, la troïka constate que la situation du pays s’est aggravée. Un nouveau «paquet» de 100 milliards d’euros est décidé, plus 30 milliards destinés à financer la suppression (hair cut) de 50% de la dette privée.

La Grèce est à la merci de ses créanciers qui poussent le gouvernement à décider de nouvelles économies et à annoncer des réformes de l’Etat et du système économique. La situation politique se dégrade. Pour tenter de sortir de l’impasse, le Premier ministre George Papandréou annonce la tenue d’un référendum. Au cours du G20 de Cannes, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, qui craignent une manœuvre dilatoire, enjoignent à Papandréou de renoncer à son référendum. Le Premier ministre démissionne pour laisser la place à un gouvernement de «techniciens» dirigé par le président de la Banque centrale Loukas Papademos.

Le gouvernement Papademos amorce quelques réformes mais il souffre d’un manque de légitimité démocratique et il est sous le feu de la critique de la droite. Le chef de la Nouvelle démocratie, Antonis Samaras, tire à boulets rouges contre le mémorandum de la troïka qu’il appliquera une fois arrivé au pouvoir.

Les programmes d’économies se succèdent, avec des résultats mitigés

Les programmes d’économies se succèdent, avec des résultats mitigés. Athènes reçoit les 130 milliards annoncés un an auparavant et les taux d’intérêt du premier «paquet» sont divisés par deux. 

L'escalade

Au printemps 2012, il faut deux élections générales à un peu plus d’un mois d’intervalle pour aboutir à un gouvernement de coalition dirigé par Antonis Samaras, chef de la Nouvelle démocratie, avec le PASOK et Dimar, le petit parti de la gauche démocratique. Pour arriver au pouvoir Samaras a fait campagne contre le programme imposé par les créanciers. Pour s’y maintenir, il promet de l’appliquer. Il le fera en partie. La TVA est augmentée de 4 points (jusqu’à 23% pour le taux le plus élevé); les salaires des fonctionnaires et les retraites sont diminués; les 13ème et 14ème mois sont supprimés dans la fonction publique; des privatisations sont annoncées (notamment une partie du port d’Athènes cédée à la Chine). En trois ans, les mesures d’économies ont atteint près du tiers du PIB. Le chômage grimpe à 25%, et au-delà de 50% pour les jeunes. En cinq ans, le PIB a chuté de 22% et la dette a explosé de 130 à 174%.

La réforme de l’Etat et la modernisation de l’appareil économique, en revanche, ne progressent pas. Des lois sont votées pour satisfaire les Européens mais la consigne, y compris au plus haut niveau, est de ne pas les appliquer quand elles heurtent de front des privilèges.

L'UE change de camp

Entretemps, la position de l’Union européenne a évolué. Alors qu’au début de la crise, Angela Merkel s’en tenait au dogme inscrit dans les traités, selon lequel les Etats européens ne venaient au secours de l’un d’entre eux en difficulté, la chancelière accepte de participer au sauvetage de la Grèce pour sauver l’euro. Mais elle continue de poser comme conditions l’engagement de réformes structurelles et la rigueur financière.

L’annonce par Mario Draghi, le 26 juillet 2012, que sous sa présidence la BCE fera tout pour sauver l’euro, offre un moment de répit. A l’automne, Angela Merkel fait son premier voyage à Athènes. La réception populaire est mouvementée. Au contraire, le gouvernement se félicite du soutien apporté par la chancelière allemande qui se montre confiante sur les progrès de la Grèce. Son ministre, Wolfgang Schäuble, qui passe pour plus intransigeant, s’exprime dans un mélange d’anglais et d’allemand: 

«I think there will be no Staatsbankrott in Greece», dit-il.

Le gouvernement Samaras obtient un aménagement du deuxième «paquet», une baisse des taux d’intérêt, un délai supplémentaire pour la mise en œuvre des réformes et le versement des crédits promis. Fin 2014, une légère amélioration macro-économique est constatée. Le budget enregistre un léger excédent primaire (avant le paiement des intérêts de la dette) et la croissance repart lentement. Antonis Samaras n’en essuie pas moins un refus quand il demande à ses partenaires d’ouvrir des négociations sur la restructuration de la dette.

Le léger mieux apparait d’autant plus fragile que la situation politique grecque devient plus instable. Le 29 décembre 2014, les députés échouent à élire un président de la République au troisième tour de scrutin. Conformément à la Constitution, des élections anticipées sont organisées le 25 janvier 2015. Profitant de l’hostilité à la politique d’austérité et promettant de mettre fin au règne de la troïka, le parti de la gauche radicale Syriza devient le premier parti et forme le gouvernement en s’alliant avec une petite formation populiste de droite, les Grecs indépendants.

En février, le deuxième «paquet» d’aide est prolongé jusqu’au 30 juin pour laisser le temps aux nouveaux dirigeants de déterminer leur politique. Quatre mois de négociations entre Athènes et les institutions n’ont rien donné comme si chacun attendait le dernier moment pour consentir les concessions qui sauveront la participation de la Grèce à la zone euro. En attendant, la situation économique s’est à nouveau dégradée; dans l’incertitude, les investissements grecs et étrangers sont au point mort; les capitaux ont fui à l’étranger; en une semaine les Grecs viennent de retirer pour 3 milliards d’euros de leurs comptes bancaires.

Dans l’idéal, Alexis Tsipras et son gouvernement voudraient obtenir de l’Europe un plan de croissance à moyen terme qui les dispenserait de quémander périodiquement une aide financière. A court terme toutefois, ils ont besoin de crédits, non seulement pour faire face à leurs obligations internationales, mais pour payer les agents de l’Etat et les retraites. Qu’elle reste dans l’euro ou qu’elle soit contrainte de l’abandonner, la Grèce est condamnée à vivre encore longtemps sous perusion.

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