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Espionnage des présidents français par la NSA: les révélations de Wikileaks ne sont pas si anecdotiques

Le président François Hollande au téléphone, le 4 septembre 2014 | REUTERS/Yves Herman

Le président François Hollande au téléphone, le 4 septembre 2014 | REUTERS/Yves Herman

Les documents révélés le 23 juin par Wikileaks ne contiennent pas de véritables «scoops». Mais ils en disent long sur l’amplitude de l’espionnage américain en Europe.

On s’en doutait, on le savait même depuis qu’en avril avait été révélé en Allemagne la collaboration entre la NSA américaine et les services de renseignements allemands (BND) dans l’espionnage non seulement d’entreprises européennes mais aussi de responsables politiques français. Aujourd’hui, on en a la preuve.

Entre 2006 et 2012 au moins, les services des États-Unis ont écouté trois présidents de la République française, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Mediapart et Libération publient cinq documents obtenus par Wikileaks, sous le titre «Global SIGINT Highlights». Ceux-ci rapportent les informations obtenues grâce à des écoutes téléphoniques et les commentaires faits par les analystes de la NSA.

«No spy»

Cette information pose d’abord une question de principe. «S’espionner entre amis, cela ne se fait pas», avait dit Angela Merkel, en octobre 2013, quand il avait été révélé que son téléphone portable avait été écouté par la NSA. L’information venait du lanceur d’alerte, Edward Snowden, réfugié en Russie. La chancelière allemande avait alors tenté d’obtenir du président Obama un accord «no spy». En vain.

Les révélations de Wikileaks montrent que la France avait tenté la même démarche quelques années auparavant. Elle avait échoué de la même façon en 2010, les États-Unis se montrant réticents à cesser d’espionner leurs alliés. Libération et Mediapart rapportent que, lors de sa visite à Washington en février 2014, François Hollande avait déclaré:

«L’engagement a été pris de ne plus pratiquer d’écoutes indifférenciées concernant les services de l’État des pays alliés.»

Rien ne dit que cet engagement ait été tenu mais cette déclaration montre que le président de la République avait pour le moins des soupçons sur les menées américaines.

François Hollande prend en tout cas suffisamment au sérieux les nouvelles révélations de Wikileaks pour avoir convoqué, mercredi matin, un Conseil de défense. Un rapport de la NSA, trois jours après son arrivée à l’Élysée en 2012, relate son impression pour le moins mitigée de sa première rencontre avec Angela Merkel. La conversation téléphonique dans laquelle il la relate à son Premier ministre Jean-Marc Ayrault, tout en préparant une réunion discrète avec l’opposition social-démocrate allemande, a de toute évidence était interceptée par les Américains. Il ne serait donc pas étonnant qu’il demande des explications aux Américains et relance l’idée d’un accord «no spy», même si les chances d’aboutir sont minces.

Pas de «scoops»

Le deuxième enseignement concerne l’amplitude de l’espionnage américain en Europe. On savait que les États-Unis, comme d’autres pays, s’intéressaient à l’activité des entreprises avec lesquelles les firmes américaines sont en concurrence. On savait aussi que les écoutes «indifférenciées» avaient pour but affiché de lutter contre le terrorisme. Les services de renseignements européens qui échangent des informations avec leurs homologues d’outre-Atlantique reconnaissent d’ailleurs que des attentats ont pu être déjoués grâce à cette surveillance. L’espionnage des chefs d’État et de gouvernement, des responsables politiques et des diplomates étrangers relèvent d’une autre intention, difficilement acceptable entre alliés.

Connaître à l’avance les positions qui seront défendues dans les conversations bilatérales ou les négociations internationales

Certes, les cinq documents classés ultra-confidentiels révélés par Wikileaks ne contiennent pas de véritables «scoops». Personne ne s’étonnera d’apprendre qu’en 2008 Nicolas Sarkozy se voyait comme «le seul homme capable de résoudre la crise financière». Ou que Jacques Chirac, en 2006, prenait lui-même en main la campagne en faveur de son candidat au poste de secrétaire général adjoint de l’ONU, à la place de son ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy. Celui-ci ayant, selon l’analyse des Américains, «une propension […] à faire des déclarations inexactes ou inopportunes».

Plus intéressante est l’information sur les intentions de Nicolas Sarkozy en 2011 de relancer le processus de paix israélo-palestinien, en se passant des États-Unis et en coopération avec le président russe d’alors, Dmitri Medvedev, dans lequel le président français plaçait des espoirs démesurés.

On apprend aussi que Nicolas Sarkozy ne dédaignait pas de faire du lobbying pour la société Pernod Ricard. Selon les services américains, il avait demandé à son conseiller diplomatique de mettre la question de l’étiquetage des bouteilles de Pernod  à l’ordre du jour d’un entretien avec Barack Obama.

Moyens colossaux

Le sujet n’est qu’en apparence anecdotique. Les écoutes permettent en effet aux Américains de connaître à l’avance les positions qui seront défendues par leurs interlocuteurs dans les conversations bilatérales ou les négociations internationales et de se préparer en conséquence.

L’argument selon lequel tous les grands États qui le peuvent pratiquent ce genre d’espionnage n’est qu’à moitié pertinent. D’abord parce que les États-Unis disposent de moyens colossaux. Ensuite parce qu’ils peuvent compter sur la coopération, volontaire ou obligée, d’autres pays qui leur servent de relais. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il existe un réseau d’échanges d’informations et de surveillance coopérative, dit «Five Eyes», qui regroupe, outre les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Le réseau a survécu au conflit mondial et à la Guerre froide.

L’Allemagne ne l’a pas formellement rejoint mais ses services de renseignements ont été recréés dans les années 1950 par les Américains, ce qui explique mais ne justifie pas la collaboration entre la NSA et le BND. S’il se confirme que la NSA a servi de relais pour espionner des personnalités françaises, le problème prendrait alors une dimension franco-allemande, que Paris s’était efforcée jusqu’à maintenant de minimiser.

 

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