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Dopage, pression, espoir déchu: comment les institutions sportives détruisent leurs athlètes

Marco Pantani, 1997 | Hein Ciere via Wikimedia CC License by

Marco Pantani, 1997 | Hein Ciere via Wikimedia CC License by

Patrick Vassort lève le voile sur la face sombre du sport et se penche sur l’impact physique et psychique de sa pratique intensive, sans oublier celui des institutions sportives, lourdement incriminées.

Le sport ou la passion de détruire

de Patrick Vassort

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Dès le titre, Patrick Vassort plante le décor sombre qui encadrera le cheminement d’un récit levant le voile sur un thème globalement omis du discours des institutions sportives, souffrant de l’absence cruelle d’étude approfondie sur le sujet et –malgré les notes de bas de page faisant référence à quelques titres de presse, sportifs ou non– trop peu traité par les médias. L’intitulé du livre est d’ailleurs inspiré d’Erich Fromm qui publiait en 1975, La passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine, dans lequel le psychanalyste articulait une réflexion autour de la cruauté et le désir de destructivité qui habitent l’être humain. Dans la même veine que les travaux de Jean-Pierre de Mondenard, Marc Perelman, Jean-Marie Brohm, Pierre Ballester[1] ou de ses précédents ouvrages tels que CIO, FIFA: le sport mortifèreSexe, drogue et mafias. Sociologie de la violence sportive et Le sport contre la société, Patrick Vassort poursuit sa démarche entreprise en 1999 avec la première édition de Football et politique, sociologie historique d’une domination. Dans Le sport ou la passion de détruire, l'auteur dénonce l’influence, la surpuissance et l’immunité des institutions sportives. La preuve en est, il aura fallu attendre le témoignage d’une taupe pour mettre à mal l’hégémonie de la FIFA, institution soupçonnée de corruption depuis des décennies. Patrick Vassort, maître de conférences à l’université de Caen, explore ici les obscures coulisses du sport qui regorgent d’histoires tragiques, de faits divers et de destins précocement détruits.

Dans cet ouvrage court à la hiérarchie délibérément simpliste, Patrick Vassort dénonce tout d’abord la globalisation du dopage chez les sportifs, volontaires ou non, touchant aussi bien les professionnels que les amateurs, avant de s’attaquer à la réception et l’idéalisation du sport dans nos sociétés. Il met en parallèle les souffrances mentales et physiques auxquelles doivent faire face les athlètes pour atteindre l’excellence qui satisfera les parties prenantes du sport; des supporters aux commentateurs, en passant bien évidemment par les institutions, l’encadrement des sportifs mais également les politiques.

La vulgarisation du dopage

En 1998, Ouest France dénombrait 1 000 000 de sportifs amateurs sous l’emprise du dopage dans l’hexagone. Un nombre qui a très certainement suivi une trajectoire croissante selon l’auteur qui estime aujourd’hui entre 650 000 et 3 000 000 le nombre d’athlètes dopés exerçant au plus haut niveau à travers le monde. Des chiffres alarmants qui ont fini de convaincre Patrick Vassort quant à l’«hypocrisie» de la lutte anti-dopage et en particulier la mise en place de l’Agence mondiale antidopage (AMA) qui ne serait qu’une pierre de plus à un édifice structuré de mensonges et de mauvaise foi. Par-delà les énumérations abondantes de cas de dopage, de protection des institutions et de législations inexistantes, ineffectives ou tardives, l’ouvrage éclaire le lecteur sur les procédés qui structurent et alimentent ce considérable trafic. Ainsi, l’auteur s’attarde sur les réseaux interdisciplinaires desquels émanent les produits dopants, dépassant les frontières du sport et de ses institutions. Les «réseaux criminels [sont] très présents dans ce système», souligne l’auteur et Roberto Saviano, spécialiste des milieux mafieux, révèle dans ses différents ouvrages l’implication de la camorra dans ce vaste système. Un ordre établi protégé par divers types d’organismes, plus ou moins légaux, régis par un souci de pérennisation du trafic et d’immunisation de ses intervenants.

Ainsi, en 2006, Stéphane Mandard, journaliste au Monde, reliait certains clubs de football espagnol (dont les deux géants le Real Madrid CF et le FC Barcelone) aux activités du controversé Docteur Fuentes (Article visible ici). Le quotidien a été condamné à verser 300 000 euros au club merengue et 15 000 euros au club blaugrana. Le journal a une nouvelle fois tenté d’éclaircir les rapports entre les clubs ibériques et le Docteur Fuentes en invitant ce dernier à répondre à ses questions. Lorsque le journaliste lui demande s’il a travaillé avec les deux clubs, documents à l’appui[2], le Docteur livre une réponse pleine de sens qui confirme l’ancrage de réseaux criminels dans la circulation de ces substances illicites:

«Je ne peux pas répondre. On m’a menacé de mort. On m’a dit que si je disais certaines choses, moi ou ma famille pourrions avoir de graves problèmes. On m’a menacé trois fois. Et on ne va pas me menacer une quatrième.»

L’auteur souligne d’ailleurs la volonté d’irréprochabilité du monde du football qui se défend mieux que celui du cyclisme sur ces épineuses questions de dopage. Le lecteur peut s’interroger sur les pratiques et moyens mis en œuvre par les institutions footballistiques pour masquer ces fraudes et la réaction du Docteur Fuentes fournit les premiers éléments de réponse.

Patrick Vassort poursuit son argumentation en relatant les conséquences sanitaires et sociales des pratiques frauduleuses des institutions sportives de RDA dans les années 1980 (10 000 sportifs étaient préparés chimiquement); l’affaire Balco qui toucha l’athlétisme mais également le baseball au début des années 2000; l’affaire Puerto qui a mis en lumière les activités du Docteur Fuentes dans le cyclisme d’abord, dans le football ensuite; celle des «veuves du Calcio» impliquant de nombreux footballeurs évoluant en Europe depuis les années 60, et particulièrement en Italie, dont l’icône national Zinedine Zidane, alors joueur de la Juventus Turin, équipe dont le capitaine était l’actuel sélectionneur de l’équipe de France de football, Didier Deschamps, également concerné par ce scandale.

Une immunité et une idéalisation des institutions sportives que l’auteur dénonce fermement, concluant, après avoir énuméré plusieurs cas de morts d’athlètes, parfois subites, «que la médecine du sport est, largement, une médecine pour le sport et non pour les sportifs, qui s’attache à la performance plus qu’à la santé lorsque celle-ci est pratiquée au plus haut niveau». Ajoutant à cela les propos de l’ancienne coureuse cycliste Cathy Marsal, qui souffre aujourd’hui de nombreux traumatismes:

«Le problème c’est que les médecins fédéraux ne sont pratiquement plus là pour soigner les coureurs, mais pour les accompagner dans la performance.»

Patrick Vassort considère que le traitement que subissent les sportifs s’apparente à celui que l’on inflige aux «rats de laboratoires».

L’excellence sportive a-t-elle un prix?

Le sport fascine, on idolâtre ces athlètes qui sont aujourd’hui érigés au rang de star –notamment depuis que les annonceurs se sont immiscés dans le monde du sport–, au même titre que les personnalités publiques issues de l’industrie culturelle. Mais cette popularité attire aujourd’hui de nombreux jeunes sportifs qui rêvent eux aussi de gloire, de célébrité, de sommes faramineuses, de ferveur populaire et distinctions en tout genre. Mais quel est le prix de cette célébrité aussi fulgurante qu’éphémère? L’auteur évoque le cas de ces jeunes africains, qui, embrigadés par des «agents» non agréés sont baladés de pays en pays, rêvant d’un avenir aussi radieux que celui auquel la publicisation de la vie de leurs idoles fait référence. Le secrétaire général de la Fédération camerounaise de football soulignait d’ailleurs en 2002:

«700 à 800 joueurs sont partis, déclarés par la fédération! Et je ne parle pas des autres! Il n’y en a pas 5% qui ont trouvé des clubs.»

Le lecteur curieux, désireux de découvrir le sinueux parcours de ces jeunes sportifs plein d’espoir pourra lire l’ouvrage du camerounais Boris Ngouo, Terrain miné. Football, la foire aux illusions, footballeur déçu face à la réalité d’un espoir déchu. Mais les souffrances mentales ne sont pas la chasse gardée des sportifs désenchantés. Certaines études, «dont le ministère voulait taire les résultats» démontrent que la pratique intensive du sport chez les jeunes accroît «leur vulnérabilité», ils seraient alors «davantage sujets aux pratiques dites à risques»:

«Troubles alimentaires, du sommeil, risques accrus d’accidents physiques, les jeunes filles connaissent plus de violences physiques ou sexuelles […], les sportifs (intensifs) consomment davantage de médicaments, les garçons consomment davantage de drogues […] et sont souvent poly-consommateurs, garçons et filles ont plus fréquemment des comportements violents et délictueux, le sport intensif éloigne du milieu scolaire et l’absentéisme y est fréquent.»

L’histoire de vie et le parcours social ne faciliterait pas non plus l’adaptation des jeunes, souvent «destructurés» selon l’auteur, à la vie de sportif avec l’exigence inhérente à cette pratique lorsqu’elle atteint le haut niveau. Un réel substitut familial se créé alors, enfermant les sportifs dans une bulle communautaire qui les coupe du monde réel, ils sortent entre eux, ont les mêmes contraintes, les mêmes intérêts… et «les mêmes "débordements"». Un habitus accentué par le «rapport pathologique au corps» qui conduit à une dépendance physique et psychique aux entraîneurs, soigneurs, masseurs, etc. jusqu’au développement potentiel du sentiment amoureux.

Mais ce qui frappera d’autant plus le lecteur, c’est bien l’évocation des préparations physiques et mentales infligées à certains sportifs avant les grandes compétitions. Ainsi, l’on découvrira, les techniques mises en œuvre par les préparateurs physiques et staffs techniques pour réduire l’impact de la douleur, susceptible de «couper les jambes» de l’athlète. Un ancien nageur entraîné par Philippe Lucas, entraîneur qui a conduit Laure Manaudou au sommet de la natation mondiale, témoigne de l’exigence et la pénibilité des entraînements durant lesquels il a « côtoyé le mal » pour ne plus être déstabilisé en compétition: «Philippe recule ton seuil de souffrance», précise-t-il. Patrick Vassort dépeint les dessous des préparations sportives les plus abruptes, des rugbymen de l’équipe de France pris en main par le GIGN au «pistolet contre la tempe» des nageurs australiens en passant par la diffusion de la voix de Joseph Goebbels avant une rencontre universitaire de football américain (pour «motiver les joueurs») ou la cure de cryothérapie (chambres dont la température varie entre -60 et -160°C dans ce cas précis, permettant aux athlètes de récupérer plus rapidement et ainsi multiplier les séances d’entraînement) des rugbymen irlandais. Un traitement testé par un journaliste qui décrit son expérience par ces mots:

«Dans la mythologie, l’enfer ressemble à des flammes, mais finalement le froid est pire… Agiter mes bras, plier mes jambes…[…] C’est quoi ce truc de dingues. C’est pas une mort ça… […] Laissez-moi sortir, j’en peux plus… Libérez-moi.»

L’auteur énumère ensuite les quelques études qui démontrent les risques potentiels d’une pratique régulière et intensive de certains sports (le jeu de tête du joueur de football, les contacts entre rugbymen, la violence de la boxe, notamment celle que subissent les faire-valoir des stars de la discipline…). Ce modèle de destructivité extrême pousse les sportifs à tout endurer pour atteindre un objectif idéalisé et déstructurant. L’auteur renforce ce constat en détaillant une nouvelle fois de nombreuses affaires touchant les sportifs (alcoolisme, combats de chiens, dépressions, agressions, etc.) dont les noms n’alimentent plus les pages sportives des médias mais bien les rubriques Faits divers ou nécrologiques. Mais la recherche de la quintessence athlétique a largement dépassé les frontières de la raison. En ce sens, l’auteur envisage un futur dans lequel les sportifs seront susceptibles de se faire implanter des puces permettant d’analyser leurs performances. Une perspective inspirée des employés de la société suédoise Epicenter, qui, une fois la puce implantée, ont accès à la machine à café, la photocopieuse et ouvrent les portes de leur entreprise sans aucun effort...

Un objet d’étude à part pour un positionnement (trop?) affirmé

Dans ce récit court qui va à l’essentiel, l’auteur offre des informations pertinentes tout au long du livre. Cependant, le désir de convaincre le lecteur est tel que s’engage alors une course factuelle qui, à défaut de gâcher la lecture des premières pages, retarde le processus d’intégration du lecteur à l’ouvrage. De plus, la totalité des tristes faits mentionnés dans le livre n’est pas fatalement liée à la pratique sportive comme semble l’affirmer l’auteur. Comme dans toute microsociété, il y a des personnalités plus enclines à ce type d’écarts comportementaux, de non-respect de la loi, bien que les problèmes de santé physique, et l’auteur le démontre parfaitement, occupent une place à part chez les sportifs.

Néanmoins, Patrick Vassort émet quelques hypothèses seyantes quant à la vulgarisation du dopage et la soumission des athlètes aux institutions sportives. Il corrèle d’ailleurs ces dernières avec les politiques totalitaires et repère les points communs suivants; «la centralité du corps, l’institutionnalisation de la performance corporelle comme modèle, la normalisation et le conformisme». Avant de poursuivre:

«Affublée d’un véritable culte de la virilité, du fighting spirit, de la combativité ou de la compétitivité, l’institution sportive sert de bases aux discours idéologiques de nos sociétés capitalistes les moins humaines.»

Une vision manichéenne qui place le sport en vecteur ou pis, engendreur du capitalisme. Mais ce dernier n’a-t-il pas conditionné le sport actuel? L’intervention d’annonceurs modifiant le statut des sportifs (et par la même les attentes des acteurs du sport) n’a-t-elle pas pour effet collatéral le culte de la performance? L’esthétisation extrême du corps? Une recherche d’exemplarité et une course croissante à la prouesse athlétique? La markétisation pousse les sportifs à rentabiliser leur image, à devenir bankable par l’intermédiaire de performances physiques toujours plus élevées qui, dans certaines disciplines purement athlétiques, délimitent le champ des possibles de l’Homme. En outre, l’auteur souligne, dès les premières lignes de l’ouvrage, la mise en scène des corps qui répondrait aux lois dominantes de la «modernité capitaliste», complétant cette notion en ajoutant une teinte anthropologique à son récit, reprenant les termes de Jean-Marie Brohm:

«Le sport est […] l’institution que l’humanité a découverte pour enregistrer sa progression physique continue.»

C’est effectivement pour ces raisons que les institutions sportives sont constamment à la recherche de talents émergents, toujours plus jeunes et dotés d’un fort potentiel technique et athlétique. Une recherche segmentée des stars de demain que l’auteur nomme le «nouvel esclavagisme».

Cet ouvrage ne s'adresse pas au lecteur qui souhaite s'offrir une lecture sociale et quelque peu idéalisée du sport en tant qu’intégrateur, vecteur de solidarité ou facteur d’épanouissement et de bien-être. Dans ce cas, lisez plutôt Sociologie du sport de Jacques Defrance. Pour une vision partielle, critique mais factuelle et pertinente, Le sport ou la passion de détruire représente une source d’information utile à qui veut s’aventurer dans ce monde au-delà du rêve, des performances, des médias, des paillettes et de «la poussiéreuse idéologie coubertinienne».

1 — Jean-Pierre de Mondenard est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant du dopage chez les sportifs, notamment Tour de France. 33 vainqueurs face au dopageDopage dans le football ou Dopage aux Jeux Olympiques. La triche récompensée. Marc Perelman est quant à lui l’auteur de Le sport barbare: critique d’un fléau mondial ou Le football, une peste émotionnelle qu’il a co-écrit avec Jean-Marie Brohm. Ce dernier a proposé une dizaine d’ouvrages sur les dérives du sport dont La tyrannie sportive: Théorie critique d’un opium du peuple ou encore Le football, une peste émotionnelle. Pierre Ballester est lui aussi spécialiste de la question, il a notamment publié L.A. Confidentiel: Les secrets de Lance Armstrong et plus récemment Rugby à charges. Retourner à l'article

2 — «Le Monde avait eu accès à des documents liant le médecin au FC Barcelone et au Real Madrid. Ces documents étaient consignés dans un appartement utilisé par Fuentes à Las Palmas, aux Canaries. Un appartement que la Guardia Civil n'a jamais perquisitionné.» Le Monde, le 30 avril 2013. Retourner à l'article

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