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«Mais je l’ai déjà vu cet acteur... Il jouait dans quelle série déjà?»

Bryan Cranston dans la saison 5 de «Malcolm» (Twentieth Century Fox Film Corporation) et dans la série «Breaking Bad» (AMC)

Bryan Cranston dans la saison 5 de «Malcolm» (Twentieth Century Fox Film Corporation) et dans la série «Breaking Bad» (AMC)

Vous avez grandi, pleuré et ri avec Hal dans «Malcom», Fox Mulder dans «X-Files» ou David dans «Six Feet Under» avant que leurs personnages ne réapparaissent métamorphosés dans une autre série. Que ces jeux de rôle vous perturbent n’a rien que de très normal.

Ces dernières années, le nombre de séries a littéralement explosé. Pas le temps d’en terminer une qu’une autre est déjà en cours de préparation ou de diffusion. Et, avec cette immédiateté, la réflexion que tout le monde, sérivore ou non, s’est déjà faite devant son écran: «Mais je l’ai déjà vu cet acteur, il jouait dans quoi déjà?» Dans certains cas, c’est la surprise, la tristesse ou même le déni. L’acteur ou l’actrice que l’on avait l’habitude de regarder depuis des années dans le même rôle change de costume.

Des exemples, il y en a pléthore. On pense à Michael Landon, père de famille dans La petite maison dans la prairie pendant huit ans avant d’incarner un ange envoyé sur terre dans Les Routes du Paradis; à Richard Dean Anderson, bricoleur de génie dans MacGyver passé dans la science-fiction avec Stargate. Pour les fans, il faut s’adapter et surtout oublier les bretelles de Charles Ingalls et les cheveux longs de MacGyver. Se dire que, ça, c’était avant.

Identification

Une acclimatation pas forcément évidente. Voir son acteur favori changer de rôle revient à accepter que le personnage qu’il jouait précédemment n’était que fictionnel. Et si c’est si difficile, c’est en raison d’un processus d’identification propre aux séries et autres sagas, comme l’explique Richard Mèmeteau, professeur de philosophie et auteur du livre Pop Culture:

«Ce processus d’identification remonte en partie aux “fandoms” (terme désignant les communautés de fans), qui ont beaucoup été étudiées par Henry Jenkins. Il explique notamment comment les épisodes de Star Trek étaient réécrits par les femmes et les spectateurs gays pour essayer de poursuivre les lignes narratives qui n’étaient pas assez exploitées selon eux dans la série.»

À l’époque, nous sommes dans les années 1980. Aujourd’hui, grâce à la diffusion des séries sur internet et la mise en relation des fans sur les réseaux sociaux, le téléspectateur est encore plus impliqué. Fini l’attente de la trilogie du samedi soir: tout le monde a désormais un accès instantané à n’importe quelle série. «C’est donc beaucoup plus facile de s’approprier les personnages», continue Richard Mèmeteau.   

Familiarité

Pour Charlotte Blum, journaliste sériphile sur OCS Max et auteure de l’ouvrage Vous aimez les séries, ce livre est pour vous, même lorsque les intrigues sont surréalistes, les personnages n’en deviennent que plus accrocheurs:

«Il y a un sentiment d’identification quand on découvre un point commun avec un personnage, mais il y a aussi un phénomène d’empathie qui fait que l’on s’attache à des gens qui ne nous ressemblent pas du tout. Si l’on prend Game of Thrones, ce n’est pas réaliste et on ne connaît pas beaucoup d’acteurs, pourtant on arrive à s’identifier aux personnages. Breaking Bad, c’est pareil, on est tombé dedans parce que l’écriture nous aspire et rend tous ces gens universels.»

La régularité de la série, le retour des mêmes personnages procurent une grande familiarité avec l’univers fictionnel

Jean-Pierre Esquenazi, dans Les séries télévisées. L’avenir du cinéma?

Dans la création de ce sentiment d’attachement paroxystique, entre aussi en jeu la temporalité de la série. «On apprend à connaître des gens, on a rendez-vous avec eux toutes les semaines, on grandit et on pleure ensemble», insiste Charlotte Blum.

Le final de la série Friends.

Une temporalité en forme de fil rouge qui permet d’établir une relation stable entre le téléspectateur et les protagonistes de l’autre côté de l’écran, souligne l’universitaire Jean-Pierre Esquenazi, spécialiste de la réception des productions culturelles, dans Les séries télévisées. L’avenir du cinéma?:

«La régularité de la série, le retour des mêmes personnages procurent une grande familiarité avec l’univers fictionnel. L’on devient certain d’y retrouver à la même place décors, objets, personnes, tout comme ceux qui nous sont le plus chers.»

Deuil

Résultat, à l’image du cimetière virtuel des morts de Game of Thrones créé par Slate.com, voir disparaître ou se réincarner son personnage préféré ressemble parfois à un deuil. Quand on demande à Charlotte Blum quel changement de rôle l’a particulièrement affectée, elle répond tout de go celui opéré par Michael C. Hall:

«Michael C. Hall, je l’ai quitté dans Six Feet Under, c’était un petit mec fragile, rigide, très renfermé. Je l’ai retrouvé dans Dexter, c’était un tueur en série. C’est quand il y a ce type de changement de rôle que l’on est obligé de reconnaître que c’est de la fiction. Ensuite, il faut faire son deuil.»

Michael C. Hall à l’époque de Six Feet Under.

Michael C. Hall, je l’ai quitté dans Six Feet Under, c’était un petit mec fragile, rigide, très renfermé. Je l’ai retrouvé dans Dexter, c’était un tueur en série

Charlotte Blum, auteure de Vous aimez les séries, ce livre est pour vous

Autre exemple: celui de David Duchovny, qui a interprété Fox Mulder, l’enquêteur sérieux du FBI dans la série X-Files dans les années 1990, avant d’endosser le rôle de Hank Moody, un écrivain en manque d’inspiration, clope au bec, qui saute sur tout ce qui bouge dans Californication à partir de 2007. Pour  Sonia-Sarah, qui a suivi l’acteur, le changement est radical: «Fox Mulder et Hank Moody, c’est le jour et la nuit.»

Ressusciter

À l’inverse, on pourrait mieux supporter le passage d’un rôle à un autre en le considérant comme une continuité. C’est en tout cas la thèse défendue par Richard Mèmeteau. Le spectateur serait donc à même de se créer son propre «méta-récit».

Ainsi, plutôt que de penser comme un crève-cœur la métamorphose de Bryan Cranston, passé de gamin-père-de-famille déjanté et incontrôlable capable de danser en caleçon ou de faire du karting dans Malcolm à dealer de drogue dans Breaking Bad, Charleyne-Jessica, fan de l’acteur, y voit une manière de ressusciter le personnage:

«J’ai trouvé le changement aussi spectaculaire que logique. Et aussi très intéressant pour notre génération (j’ai 27 ans) parce que l’on a grandi avec lui. Malcolm représente notre adolescence, ce que l’on regardait le midi quand on était à la maison et, là, on redécouvre l’acteur.»

Au lieu de vous arracher les cheveux en voyant une figure connue dans un rôle très différent de celui qui était le sien quand vous l’avez rencontrée, dites-vous que, dans Breaking Bad, le père de Malcolm ne fait que dévoiler sa part d’ombre ou, comme le suggère Richard Mèmeteau, que «l’histoire de David Duchovny dans Californication n’est que la lecture du journal intime du puritain agent Mulder».

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