Partager cet article

«Daft Punk Unchained», le documentaire qui n'a pas bien fait ses homeworks

Daft Punk par DJ Falcon, collaborateur du duo, Alive Tour, Chicago (USA), 3 août 2007.

Daft Punk par DJ Falcon, collaborateur du duo, Alive Tour, Chicago (USA), 3 août 2007.

Le docu de la BBC que diffuse Canal+ mercredi soir a beau multiplier les intervenants de Leiji Matsumoto à Pharrell Williams, aucun des secrets du duo électro n'est levé. Peu fourni en archives inédites, «Daft Punk Unchained» n'est surtout pas ce grand film sur la French Touch qu'il reste encore à écrire. Visionnage commenté en avant-première.

Le film commence fort avec un plan serré sur les visages juvéniles pré-robots des deux Daft Punk et cette sentence de Thomas Bangalter qui résonne en fond sonore:

«Il faut garder à l’esprit qu’un artiste qui commence à faire des concessions perd inexorablement le contrôle sur son travail.»

1h26 plus tard, le rideau se ferme sur une autre tirade, d’Éric Chédeville, compère des Daft au regard rieur:

«Ça fait trente ans que je travaille dans la musique. J’ai vu des gens avec le quart du quart de leur succès qui ne me disent plus bonjour quand ils passent devant moi. Eux, ils accordent la même attention au portier de la boîte qu’au patron de la major. Pour conserver ces qualités au travers de la vie, il faut gagner des victoires sur soi-même.»

Entre les deux, le réalisateur Hervé Martin-Delpierre tente de lever le voile sur la quête créative du duo. Il y a ces images inédites de Thomas et Guy-Man sur scène, à l’époque où ils forment un groupe de rock, Darlin’, avec Laurent Brancowitz, le futur guitariste de Phoenix. Il y a cette scène que raconte Maya Masseboeuf, madame musiques électroniques chez Virgin: les DA de Virgin Londres et Paris se sont entassés dans la chambre d’ado de Thomas pour écouter pour la première fois, sur un petit ghetto-blaster, le premier album des Daft, Homework. Et il y a cette belle séquence dans l’atelier de Los Angeles où les casques des deux robots ont été mis au monde, au milieu des poupées et des marionnettes démantibulées.

 

Toutes les questions qui fâchent sont évacuées. Au cours de ces vingt années, les Daft Punk se sont-ils brouillés? Ont-ils été tentés de se séparer? Le docu ne le dit pas

Les interviews qui s'enchaînent dessinent les contours d’un duo perfectionniste avec un Thomas Bangalter «petit génie des machines» qui «déteste perdre le contrôle». À l’époque de Homework (1997), il s’astreint à lire une fois par mois les modes d’emploi de toutes ses machines… Trois albums plus tard, le duo fait installer trois générations de micros pour capter la voix de Giorgio Moroder, basculant de l’un à l’autre en fonction de l’époque de son récit. «Personne ne verra la différence», glisse un technicien au vieux beau italien, avant d’ajouter: «personne, sauf eux». Et Guy-Manuel de Homem-Christo? «Guy-Man, c’est mystique. Avec lui y a un seul truc et pas deux. Tant qu’il l’aura pas trouvé, tout le reste, c’est de la merde», dit un pote.

Comme un Boeing qui te tombe sur la gueule

Le début du film est trépidant. Et puis le rythme ralentit. Et l’intérêt s’effiloche. Le déroulé est chronologique, on s’attarde sur chaque disque. Sur le gros passage à vide des Daft après la déception du troisième album, Human After All (2005). Leur renaissance quand ils jouent en live pour la première fois au sommet de leur pyramide, en 2006 à Coachella, devant 30.000 personnes hystériques. Leur conversion tardive aux instruments acoustiques après avoir travaillé avec l'orchestre philharmonique de Londres sur la bande originale du film de Disney, Tron Legacy (2010). Le fruit de cette conversion, Random Access Memories (2013), leur quatrième album. Et le triomphe des Grammy, l'année suivante, quand les Daft se retrouvent sur scène pour jouer Get Lucky avec le gratin de la pop depuis trente ans –Stevie Wonder, Nile Rodgers, Pharrell Williams– devant une salle en délire où Paul McCartney s’éclate la main en l’air!


Mais le récit manque d’images d’archives inédites. Pas de Daft Punk debout derrière leur booth à la rave Xanadu interrompue par la police. Pas de Daft Punk aux soirées Respect du Queen. Rien sur cette Kings de l’Élysée Montmartre où les Daft partageaient le line-up avec Laurent Garnier. Et on ne perce pas le mystère Homework. Comment deux jeunes blancs becs de vingt balais à peine ont mis au monde «dans une chambre d’enfant» l’un des albums les plus marquants de l’histoire de la dance music ? On ne sait pas.

En 2001, Vitalic avait dit ça du premier opus des Daft Punk:

«La première fois que j’ai entendu “Rollin’ & Scratchin’”, j’ai juste eu l’impression de me prendre un 747 sur le coin de la gueule. Là, il y a des gens qui se sont juste dit: “Tiens, j’ai un Boeing 747 qui m’est tombé sur la gueule.” Et puis t’as une minorité qui s’est dit: “Moi aussi, je veux bien voir ce que ça fait de piloter un Boeing.”»

Mais quinze ans plus tard, on en sait toujours peu sur la cabine de pilotage de ce long-courrier qui créa tant de vocations. Et le fan avide d’inputs sur les secrets de fabrication d’Homework sera mieux rencardé en lisant ce témoignage de Thomas Bangalter paru dans Les Inrocks en 2013 qu’en regardant le docu Daft Punk Unchained:

«J’habitais chez mes parents, et j’avais eu de l’argent pour mes 18 ans, 7.000 ou 8.000 francs qui m’ont permis d’acheter un synthétiseur Juno-106 et un petit sampleur Akai S01, avec une simple sortie mono. Mon père m’avait, par ailleurs, donné un Minimoog et on avait récupéré un séquenceur, une console de mixage et un petit compresseur. J’avais branché le tout sur un ghetto-blaster que je possédais depuis mes 11 ans. Tout était installé dans ma chambre, sur une table à tréteaux, et j’avais déménagé mon lit dans la chambre d’amis.

 

Sur nos premiers morceaux, on n’arrivait pas du tout à faire ce qu’on voulait. On essayait de copier quelque chose sans y parvenir. On aimait les disques américains de Chicago et l’on essayait de recréer ça. Finalement, c’est le résultat de ce qu’on n’a pas réussi à faire qui est devenu séduisant.»

Le film ne dit rien non plus sur le partage des tâches entre les deux robots. Le génial fanzine eDEN avait posé la question à Bangalter en 1996:

«Les machines, c’est moi qui m’en occupe. Guy-Manuel vient, reste assis à se fumer une clope, je triture les boutons. On discute ensemble les bons sons, ce qu’il faut mettre. C’est vraiment un truc qu’on fait à deux. Mais c’est vrai qu’au niveau programmation, c’est moi qui fais marcher les machines. C’est, par ailleurs, un choix à deux à chaque fois.»

À un autre moment, quand le docu s’intéresse à l’utilisation des samples par Daft Punk, ça dure quelques secondes et la séquence est particulièrement bienveillante. Pourtant, le duo a usé et abusé des samples dans leurs productions. Et parfois, grossièrement. D’ailleurs, toutes les questions qui fâchent sont évacuées. Au cours de ces vingt années d’existence communes, les Daft se sont-ils brouillés? Ont-ils été tentés de se séparer? Le docu ne le dit pas. Un jour de 1999, Hubert «Boom Bass», moitié de Cassius, avait évoqué le malaise créé par le succès mondial de Stardust et leur tube Music Sounds Better With You, un des projets parallèles de Thomas Bangalter réalisé avec Alan Braxe et Benjamin Diamond:

«Quand ils ont monté Stardust, ils ne pensaient pas que ça allait devenir aussi énorme. Je peux comprendre Thomas [...], c’est bien qu’il n’ait pas arrêté les Daft pour son seul plaisir personnel. Je connais peu de mecs qui l’auraient fait pour un pote.»


Surtout, Daft Punk Unchained se révèle parfois aussi digeste qu’un gâteau à la crème. Le réalisateur fait entrer aux chausse-pied les 26 personnes interviewées. Qu’a dit de si plat Gildas Loaëc, l’ex-manager du label Roulé, pour ne survivre à l’antenne que le temps d’une séquence de 20 secondes? A contrario, certains auront l’impression de regarder un documentaire sur Jean-Daniel Beauvallet, tant le journaliste des Inrocks apparaît souvent à l’écran... Le réalisateur est allé à Los Angeles pour choper Nile Rodgers, au Japon pour parler à Leiji Matsumoto, on ne sait pas trop où pour shooter le photographe Peter Lindbergh. Il s’est rendu dans un grand hôtel pour questionner Pharrell Williams, son manteau rose et son chapeau bleu. Il a pris l’ascenseur avec Kanye West. Mais ces grandes stars parlent plus d’elles que des Daft Punk. Et ce sont sans doute les copains parisiens des Daft, le graphiste Serge Nicolas, le patron de label Antoine Ressaussière et Éric Chédeville qui livrent in fine les partitions les plus intéressantes.

Au cinéma, la French Touch attend encore son électrochoc

En fait, faute d’avoir pu interroger nos deux héros, le docu leur tourne autour, les renifle, monte sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir, par-dessus la balustrade, un bout du jardin secret des Daft Punk. Mais l’effet de ces interviews est bourratif. Et l’image, statique, assise, en prend un coup, ce qui est toujours dommage quand on fait un film. Surtout quand il porte sur un groupe qui a tant soigné son esthétique.

Le vendredi matin, lorsque le Palace s’apprêtait à fermer, je prenais le micro
et je lançais:
“J’ai ma bagnole, j’ai
mes disques, je pars
en Angleterre pour
le week-end dans
dix minutes. Qui veut venir avec moi?” 

Laurent Garnier

Daft Punk unchained sort quelques mois après Eden de Mia Hansen-Løve, qui fut une grande déception. Cette fiction inspirée de la vie du frère DJ de la réalisatrice et vendue tour à tour comme «le film sur les Daft Punk» ou «le film sur la French Touch», avec Vincent Lacoste dans le rôle de Thomas Bangalter, avait raté sa cible. Une œuvre sur la French Touch sans Cassius, Étienne de Crécy, Pedro Winter, Emmanuel de Buretel, où les Daft Punk n’apparaissent que subrepticement quand ils se font refouler de boîtes, passe à côté de l'histoire de ce mouvement de la musique électronique. Surtout le film, mielleux, aux dialogues bâclés, était raté.

La new wave a eu 24 Hour Party People sur la scène de Manchester et Control, le biopic sur Ian Curtis, le chanteur de Joy Division. Les Stones ont eu Shine a Light, le documentaire de Martin Scorsese. Kurt Cobain a décroché Gus Van Sant (Last Days) et Charlie Parker, Clint Eastwood (Bird). Si les rockers (et les jazzmen) ont largement inspiré les bons réalisateurs et les grands documentaires, les musiques électroniques n’ont pas encore suscité de grand film, fiction ou non. C’est sans doute trop tôt, c’est peut-être très difficile de (bien) filmer un dancefloor. L'électro reste encore souvent cantonné à la bande-son, à l'exception de rares tentatives comme Berlin Calling, sur la vie du producteur allemand Paul Kalkbrenner, ou le court-métrage français Gaïa, d'Olivier de Plas. Laurent Garnier, le grand frère de toute cette scène française, va tenter de relever le défi: il travaille actuellement sur son propre biopic. Hollywood va aussi tenter sa chance, avec We Are Your Friends, l’histoire d’un DJ sexy (Zac Efron) qui tente de se faire un nom. À voir (ou pas) sur les écrans le 26 août.

 

GAÏA 2nde partie par olivier-de-plas

En attendant, pour se plonger dans l’histoire de la techno et de la house, on plébiscitera des écrits. La géniale BD Le Chant de la Machine, conçue par l’un des acteurs de la French Touch, David Blot, coorganisateur des soirées Respect. Et Electrochoc, la biographie de Laurent Garnier que le DJ a écrit avec David Brun-Lambert. C’est ce livre qui sert de trame au film à venir. Ici, le minot Garnier se souvient de ses sets au Palace:

«Le vendredi matin, lorsque le Palace s’apprêtait à fermer, je prenais le micro et, m’adressant aux dix personnes naufragées dans le club, je lançais: “J’ai ma bagnole, j’ai mes disques, je pars en Angleterre pour le week-end dans dix minutes. Qui veut venir avec moi?” Trois inconnus ivres morts s’entassaient sur la banquette arrière de ma rave mobile et je filais droit sur l’Angleterre [...].

 

Première étape, première fête: Portsmouth, le vendredi soir. Puis, sans avoir fermé l’œil, direction Manchester. Là, même punition. Le dimanche matin, l’autoradio crachait un mix enregistré la nuit même et nous arrivions à Liverpool pour la crucifixion: le Quadrant Park.

 

Le dimanche soir, épuisés, nos T-shirts délavés par la sueur et les taches de bière, nos cheveux collés par les effets conjugués de la transpiration, de la fumée et de substances liquides non identifiées, nous remontions dans ma voiture [...]. Direction Paris via l’hovercraft. Un régime sans sel que je tiendrai pendant quatre ans.»

Un DJ, des beats, des fans, des larmes, de la sueur. C’est finalement ce qui manque un peu à ce docu sur les Daft Punk.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte