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La fin de la fronde

Erik (HASH) Hersman, Innertube Slingshot  License CC

Erik (HASH) Hersman, Innertube Slingshot License CC

Alors que Pablo Iglesias affirme espérer dans L’Obs que la social-démocratie européenne acceptera la main que les gauches radicales du Sud de l’Europe lui tendent, la «Fronde» se dégonfle comme une baudruche. Autopsie d’une longue parade vers le vide, précipité de l’impasse de la gauche française par rapport à la crise européenne.

Dans un entretien à L’Obs, Pablo Iglesias, leader de Podemos, affirme espérer que la social-démocratie européenne acceptera la «main tendue» des gauches radicales du Sud de l’Europe. On sait la social-démocratie européenne confrontée à une très grave crise et, comme l’avaient bien montré Fabien Escalona et Mathieu Vieira, à quatre dilemmes: celui de l’unité de cette famille politique en Europe (Est et Ouest), celui de son électorat, de son projet et de son rapport à l’intégration européenne. Le destin de la gauche –qu’il s’agisse d’ailleurs de la gauche radicale ou de la social-démocratie européenne– ne peut se comprendre sans un retour sur le rapport entretenu avec la construction européenne, dimension très superficiellement abordée par les «Frondeurs», qui ont pourtant attiré l’essentiel de l’attention médiatique cette dernière année.

Les socialistes français et l’Europe, c’est plusieurs décennies d’hésitations. On se souvient, en 2005, du détournement de la photo du discours de Jean Jaurès au Pré-Saint-Gervais (1913) affublé du drapeau européen (créé en 1955). Cet anachronisme dans sa propagande signifiait que le projet du PS s’identifiait alors désormais totalement au processus d’intégration européenne. Les «frondeurs» ont échoué, la «Fronde» a disparu parce qu’ils n’ont pas tranché la question européenne.

On peine, in fine, à comprendre ce qui peut bien fondamentalement différencier Christian Paul, leader des «frondeurs», de Manuel Valls, Premier Ministre. Dans cet examen de passage qu’était le Congrès du PS, le premier avait tout simplement fait l’impasse sur la question européenne. Quant au second il déployait le même discours associant valorisation de son autorité et souci d’une «réforme» synonyme d’alignement sur les positions de Berlin. Lorsqu’Iglesias qualifie Arnaud Montebourg, Benoit Hamon et Aurélie Filipetti (!) de « Ministres les plus souverainistes», on imagine la gêne qu’il doit susciter chez deux au moins des intéressés et davantage encore chez la plupart des «frondeurs».

La «fronde» n’a pas survécu au Congrès de Poitiers…

Le Congrès de Poitiers a signifié la fin de la «fronde», révélé qu’il était davantage un mouvement d’humeur qu’un mouvement d’idées, un instinct de survie qu’un sursaut idéologique, initié par des Parlementaires qui, pour courageux qu’ils aient souvent été, faisaient néanmoins parfois preuve d’un courage sans objet.

Revenons sur le Congrès. La motion du Premier Secrétaire fit ce qu’il fallait pour concilier toutes les positions imaginables sur le sujet européen: partisans de l’orthodoxie européenne et de la «réorientation» de l’UE ayant, dans la logique interne au PS, vocation à se retrouver sur le même texte, au prix il est vrai de quelques acrobaties politiques, aléa bien compréhensible de cet exercice de figures imposées qu’est le maintien dans la majorité du parti.

Le cas des «frondeurs» alliés à tout ou partie de l’aile gauche est plus intéressant («A gauche pour gagner») parce qu’il reflète en vérité toutes les impasses, incohérences, renonciations et velléités de rébellions face à cet obscure objet du désir des socialistes : l’Europe. S’ils contestaient «l’austérité» en Europe, ils se dispensaient non seulement de contester le cadre institutionnel particulièrement incapacitant de l’Union européenne mais n’osaient de surcroit à peine ouvrir le débat européen: un vingtaine de lignes traitaient ainsi de l’Europe sur des dizaines de pages… Un court paragraphe de leur motion promouvait la généreuse idée de «négocier vraiment la réorientation de la politique européenne». Une idée dominait ainsi: le «projet commun» européen serait dénaturé par «les majorités conservatrices des Etats membres et par la Commission». 

A aucun moment le cadre institutionnel n’est interrogé, ni le processus d’intégration remis en perspective et interrogé, ni le lien qu’entretient l’intégration européenne avec l’évolution du système capitaliste. En aucun cas, la «Motion B» n’interroge l’autonomisation des élites gouvernantes des Etats-membres par rapport à leurs peuples qui est à la source de l’aporie dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Europe. Elle ne traitait pas non plus clairement du devenir des politiques monétaires, budgétaires, commerciales de l’UE, pas plus que du droit de la concurrence, c’est-à-dire de l’essentiel des politiques européennes! Une solution s’imposait pour le texte de Christian Paul: «remettre sur l’ouvrage "l’Europe sociale"» tenait ainsi lieu de viatique européen du principal texte «d’opposition» à Jean-Christophe Cambadélis. Il suffisait d’y penser! Le texte de Karine Berger allait parfois plus loin dans les propositions qui, pour être souvent intéressantes, n’en faisaient pas moins l’impasse totale sur une analyse des causes profondes de la «crise européenne» ni les rapports de force en cours sur le continent… Catalogue bien davantage qu’une critique des structures de l’Europe et de l’idéologie qui l’a portée, le troisième texte prenait l’apparence d’un caléidoscope idéologique. 

Le malaise démocratique devient plus grand à mesure que les politiques économiques sont malgré tout confirmées

On pourrait ramener cette crise européenne à deux ordres d’analyse, tous deux ignorés par l’ensemble des textes socialistes. On peut d’abord considérer l’Europe comme le théâtre de concurrence de deux souverainetés: l’une élitaire et consensuelle au niveau européen et l’autre populaire et conflictuelle au niveau des Etats. Les gouvernants sont dès lors ambivalents: ils tirent leur légitimité soit de l’allégeance à un pouvoir où la symbolique (européenne) joue un rôle important, soit du bulletin de vote de leurs électeurs (qui comptent encore un peu). La semaine passée, Alexis Tsipras a ainsi rappelé de quel côté il tirait sa légitimité. Le malaise démocratique devient plus grand à mesure que les politiques économiques sont malgré tout confirmées.

On peut aussi voir dans cette crise une «crise organique» au sens gramscien, qui voit la crise économique se propager dans les rouages de l’UE. C’est la thèse promue notamment par Razmig Keucheyan et qui n’est pas contradictoire avec la précédente, elle est même complémentaire. L’absence d’unité au niveau européen, la faiblesse du «bloc historique» en Europe appelle en fait à un «césarisme bureaucratique» qui exclut les «classes subalternes» du processus d’intégration et qui ne s’appuyant que sur une  base sociale étroite, ne peut que s’enfermer dans une logique a-démocratique, dont l’affaire la nomination de Monti à la tête du gouvernement italien fut un premier révélateur (novembre 2011) et dont le bras de fer avec l’actuel gouvernement grec est un épisode déterminant. Reste à savoir si, ici et maintenant, les socialistes français disposent des clés pour être à la hauteur des enjeux…

L’impasse dans laquelle se trouvent les Frondeurs trouve des explications dans le rapport, pour le moins complexe, que les socialistes français entretiennent avec la construction européenne.

De l’Europe contre l’Union de la Gauche à l’Union de la Gauche par-delà les oppositions sur l’Europe…

Dans la préhistoire de l’intégration européenne, le débat sur la Communauté européenne de défense (CED) avait grandement divisé les députés socialistes. Le groupe parlementaire au Palais Bourbon était coupé en deux camps à son propos lors du vote du 30 août 1954 (53 des 105 députés socialistes refusent alors en effet de ratifier le traité). Par la suite, réelle fut la fracture entre la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste (FGDS) d’une part et le Parti Communiste Français d’autre part sur la question européenne. En 1970 encore, les discussions entre le PCF et le NPS d’Alain Savary achoppaient sur la question européenne et la supranationalité…

En 1971, le Parti Socialiste d’Epinay, qui nait sur les décombre de la vieille SFIO et du NPS qui lui a succédé en 1969, porte François Mitterrand à sa tête et adopte une stratégie d’union de la gauche, visant à doter le PCF et le PS d’un programme commun (juin 1972). La question européenne doit impérativement faire l’objet d’une synthèse au sein du PS d’abord, avec le PCF ensuite. Didier Motchane est chargé de présenter un rapport au Congrès extraordinaire de Bagnolet de décembre 1973, spécialement dédié à la question européenne. L’enjeu de ce Congrès concerne la capacité de l’Union de la Gauche à réaliser le programme commun dans l’Europe du début des années 1970. Le Parti Socialiste qui emprunte alors les sentiers escarpés du «socialisme à la française» cherche une voie médiane entre le bloc atlantiste et le bloc soviétique mais se garde, sous l’influence du CERES, d’établir une équivalence entre les deux blocs. Le document évoque les deux hégémonies qui enserrent l’Europe et développe l’idée selon laquelle l’impérialisme correspondant à un stade du capitalisme, on ne saurait opposer symétriquement l’impérialisme nord-américain et «l’impérialisme» soviétique.

On ne peut soustraire la logique de Bagnolet au contexte de l’époque, qui n’a rien à voir avec le contexte actuel. L’Europe n’a pas encore engagé ses vastes politiques publiques «d’intégration négative», faisant, notamment, de la déréglementation, un des moyens de son unification. L’enjeu est autre. Le principe posé à Bagnolet est simple: Réaliser le programme commun dans l'Europe des années 1970 était donc la condition sine qua non posée par le PS d’alors à son adhésion au projet d’intégration européenne. En 1972 déjà, le PS d’Epinay a refusé explicitement la supranationalité, au motif que celle-ci aurait pour vocation première de «tirer le capitalisme d’une situation difficile». Nos «frondeurs» auraient semblé bien timorés à l’époque!

L’habileté légendaire de François Mitterrand rend possible la synthèse de Bagnolet. L’opposition à l’Europe telle que la conçoit la droite giscardienne et une grande partie de la social-démocratie européenne n’est en effet pas l’apanage du CERES. Quelques années plus tard, en 1978, le Comité directeur du Parti Socialiste, à l’unanimité condamne les accords de Hanovre, qui créaient le système monétaire européen (SME). C’est le temps où l’on n’hésite pas au sein du PS à vouloir «rééquilibrer le couple franco-allemand en Europe», déclaration à peine imaginable aujourd’hui dans le même parti.

Le tournant de 83, le Congrès de l’Arche et Maastricht : l’Europe mythe de substitution au socialisme. 

En mars 1983, le pouvoir socialiste est mis devant un véritable dilemme. Approfondir la politique lancée en 1981 et sortir du SME ou bien y rester et infléchir sa politique économique. Homme de son temps, fortement marqué les conséquences de la Première Guerre Mondiale, François Mitterrand fit un pari, celui de l’Europe, et proclama que si la France était bien «sa patrie», l’Europe était désormais «notre avenir». Le tournant de 1983 va de pair avec ce pari européen. Les socialistes vont néanmoins mettre quelques années avant de véritablement le théoriser dans leurs textes de Congrès.

A partir de 1990, le Parti Socialiste change officiellement de paradigme. Du pari sur l’Europe de François Mitterrand en 1983, le PS est passé à l’idée que le capitalisme étant un horizon de moins en moins dépassable. C’est la conclusion de son Congrès extraordinaire de l’Arche de décembre 1991, qui demeure le véritable «Bad Godesberg» du Parti d’Epinay. Le «nouvel horizon» du rapport présenté alors par Michel Charzat intègre notamment le traité qui vient d’être signé à Maastricht comme élément central de «l’aggiornamento» idéologique du PS. Cette évolution doctrinale passe par une évolution de la conception qu’il se fait de la géopolitique (l’URSS disparait en décembre 1991) ainsi que de la construction européenne (le traité de Maastricht est signé à cette même période). Au cours de la campagne sur le traité de Maastricht, Jean-Pierre Chevènement et ses amis prennent leurs distances avec le PS en engageant la fondation d’un Mouvement des Citoyens. Avec leur départ, la critique du processus d’intégration européenne au sein du PS va changer de nature.

Peut-on critiquer le contenu des politiques européennes sans remettre en cause le contenant ?

L’impasse des Frondeurs renvoie à  quelques épisodes  relatifs à la question de la critique de la forme et du fond de la construction de l'UE

L’impasse des Frondeurs renvoie également à  quelques épisodes moins lointains encore, relatifs à la question de la critique de la forme et du fond.

Après Maastricht, au sein du PS, il va s’agir de contester le contenu de l’Europe davantage que de corréler critique du contenu et du contenant. Europe sociale et Europe démocratique constituent alors les deux horizons de la critique socialiste de l’intégration européenne contribuant à enferrer le PS dans un paradoxe: comment promouvoir un projet progressiste avec des institutions pour le moins «conservatrices»? Henri Emmanuelli pose ainsi l’équation de Maastricht le 12 juin 1992 dans Libération: 

«C’est vrai la façon dont se construit l’Europe aujourd’hui, y compris Maastricht, est d’inspiration plus libérale que ce qu’on pouvait rêver. Mais rien n’empêchera les socialistes de modeler, après Maastricht, le contenu de la construction européenne. Il ne faut pas confondre le contenant et le contenu. D’abord on dessine la bouteille. Après, on se battra sur le contenu».

La définition du projet d’intégration européenne comme un cadre neutre n’est, elle, pas politiquement neutre. Or, c’est encore à cette idée que se raccrochent les «frondeurs».

Quelques années plus tard, une nouvelle critique de l’UE émerge à l’occasion du Congrès de Brest. Les chefs de la Gauche Socialiste tonnent contre le traité d’Amsterdam. C’est notamment le cas de Julien Dray, qui fustige la «Constitution économique» de l’Europe. Cette critique levait le voile sur l’intrication du contenant et du contenu, mais n’emporta pas la mise. A la fin des années 1990, les socialistes hésitent légitimement dans l’attitude à adopter à l’égard du processus d’intégration européenne. A cette période, Henri Weber propose au PS un pari qui fait écho à celui de François Mitterrand en 1983: il propose une voie «néo-sociale-démocrate» et mise sur la constitution d’un «courant qui voit dans la construction européenne –d’une Europe puissance et pas seulement d’une Europe-espace– le cadre dans lequel une nouvelle politique économique volontariste et un nouvel Etat-protecteur pourrait se développer». C’est l’époque de «l’Europe rose». C’est aussi le temps des dernières illusions sur «l’Europe».

Au tournant des années 2000, l’Europe s’engage dans un processus «constituant». Qu’on le veuille ou non, la campagne référendaire s’est concentrée sur les questions relatives à la «partie III» du TECE. Rejeté par 55% des électeurs, le texte fut finalement adopté sous l’appellation «traité de Lisbonne» (moyennant, notamment, l’abandon de la symbolique européenne). Depuis dix ans, on s’est dispensé d’interroger l’Europe en tant que produit du rapport entre gouvernants et gouvernés et donc de poser la question du «peuple» comme elle devait l’être: sous son angle démocratique.

Pour preuve de ce malaise démocratique et du fait que le cadre institutionnel reste le même et continue de porter les mêmes politiques, les déclarations de Pierre Moscovici, devenu Commissaire Européen, qui rappelait récemment «la logique du 70-30»: 

«70% de mesures [voulues par Bruxelles] qui ne sont pas négociables, 30% qui peuvent être changées».

Accélérer dans l’impasse ou accepter la main tendue

Force est de constater qu’en 2015, règne encore, au sein du PS, une forme de silence sur la question européenne, comme si toute remise en cause du processus d’intégration tel qu’il a été conçu entrainait excommunication de la famille socialiste. La question des institutions européennes et celle du contenu des politiques européennes (monétaires, budgétaires, commerciale mais aussi politique de la concurrence) sont indissociables. L’UE est le produit de l’autonomisation relative des élites du pouvoir dans chaque Etat. En refusant d’ouvrir le débat sur la question européenne, c’est en fait la question démocratique en France que le PS, et d’abord ses «Frondeurs» qui en avaient la responsabilité, s’apprête une fois de plus à éviter. Cette question démocratique se conjugue à une crise sociale et explique ainsi une part importante du malaise actuel de notre société. Les «frondeurs» ont semblé se concentrer davantage sur les «marqueurs» de gauche ou des inflexions de politiques publiques que sur une critique de fond de «l’Europe». Venue des marges, de la «périphérie économique» de l’Europe, une contestation des politiques d’austérité est née. Cette contestation est d’abord le fait de responsables politiques qui ont fait un retour critique implacable sur le bilan et la logique de la construction européenne, au nom d’abord de la démocratie. Cette contestation cherche des alliés.

Les «frondeurs» n’ont trouvé de réponse que dans quelques revendications d’aménagements de politiques publiques… à mille lieues de ce que Syriza ou Podemos entreprennent… Là réside probablement la cause de leur échec.

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