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Braine-l’Alleud, morne plaine: histoire de la commune belge qui voudrait sa part du «Lion»

Braine-l'Alleud, Butte du Lion. Monument commémoratif de la Bataille de Waterloo marquant l'endroit où le Prince d'Orange fut blessé.

Braine-l'Alleud, Butte du Lion. Monument commémoratif de la Bataille de Waterloo marquant l'endroit où le Prince d'Orange fut blessé.

En Belgique, 200 ans après les hostilités entre Napoléon et les alliés, une autre bataille met aux prises deux communes. Le bourgmestre de Braine-l’Alleud, ville collée à Waterloo, veut également profiter des retombées économiques liées à l'Histoire de la bataille historique.

La question fait office d’examen final en descendant la pente vers le nouveau mémorial flambant neuf qui jouxte la Butte du Lion sur le site de la bataille de Waterloo.

«-Où vous trouvez-vous actuellement ?

-Euh… A Waterloo ?

-Eh non, vous êtes à Braine-l’Alleud…

-Mais de l’autre côté de la route, à 10 mètres, c’est Waterloo !»

Vaine protestation, recalé… Après avoir passé plus d’une heure en compagnie d’Alain Lacroix, membre de l’association des guides 1815 , force est de constater qu’il y a encore du boulot pour connaître sur le bout des doigts la géographie du site de la bataille.

Il faut dire que la délimitation du lieu, découpé entre quatre communes (Waterloo, Braine-l’Alleud, Lasne et Genappe) est une sacrée usine à gaz. Deux cent ans après la défaite des troupes napoléoniennes face aux alliés, la géographie du lieu fait d’ailleurs, encore, beaucoup parler d’elle.

«À Waterloo, au fond, il n’y a pas grand-chose»

La «faute» à Braine-l’Alleud, commune de taille moyenne du Brabant wallon, accolée à Waterloo, située à une trentaine de kilomètres de Bruxelles, et à son bourgmestre (maire en Belgique) Vincent Scourneau. Ce dernier fait tout son possible pour que les gens sachent qu’une partie des monuments à la mémoire de cette bataille du 18 juin 1815 se trouve sur sa commune. «À Braine-lAlleud, on a la butte, le Panorama, le centre du visiteur, soit toutes les infrastructures dimportance, à 80 % du moins. À Waterloo au fond, il ny a pas grand-chose», argumentait-il dans un article du Vif/L’Express en 2010.

Aujourd’hui son discours n’a pas beaucoup changé:

«Vous êtes un touriste français, le Lion est à Braine-l’Alleud mais pour trouver un hôtel, vous allez taper «hôtel + Waterloo» sur internet. De même, vous allez vous arrêter à la gare de Waterloo sans savoir que la gare de Braine-l’Alleud est plus proche de la Butte du Lion que celle de Waterloo… On a tout ce qui faut pour répondre  aux besoins des touristes. Depuis 15 ans, je me bats pour cela. Tout le monde a quelque chose à présenter, chacun veut bénéficier de ce tourisme, profiter des retombées économiques. A vue de nez, après un rapide calcul, c’est un manque à gagner de 500.000 euros pour ma commune».

 

Mise en demeure du Guide Michelin

Le bourgmestre de Braine-l’Alleud ne laisse rien passer. L’an dernier, il est allé jusqu’à mettre en demeure le Guide Michelin consacré à la route de Napoléon en Wallonie. Dans un courrier, ses avocats estiment que le guide instaure «une confusion en présentant les différentes attractions touristiques comme étant 'à Waterloo' ou 'de Waterloo' sans jamais préciser qu'elles sont en réalité situées sur le territoire communal de Braine-lAlleud».

Des erreurs qui entrainent, selon lui, une perte de visibilité pour sa commune et surtout ses commerçants. Michelin n’a pas donné suite à notre demande d’interview contrairement à l’historien de l’Université de Liège, Philippe Raxhon, qui a coécrit l’ouvrage:

«La procédure judiciaire est en cours. On ne peut pas diffuser, ni même donner le guide Pour Michelin, cest un manque à gagner. Pour moi, cest frustrant de pas pouvoir publier mon travail et surtout inquiétant dans la mesure où cette intervention politique par le biais dune action juridique empêche la diffusion dun écrit historique. Pourquoi le bourgmestre nattaque-t-il pas Google en justice, qui se "contente" de l'appellation "Lion de Waterloo"? La volonté de ce guide était dinformer les gens, de valoriser la Région wallonne. Ce qui nest évidemment plus le cas.»

«Trois grandes étapes sur cinq à Braine-l’Alleud»

A l’occasion du bicentenaire de la chute de Napoléon, le bourgmestre de Braine-l’Alleud Vincent Scourneau a lui-même chargé un historien et ancien journaliste du quotidien Le Soir d’écrire un ouvrage afin de remettre le Lion au milieu du village. Façon de parler.

 

Eric Meuwissen DR

Dans ce livre intitulé Braine-lAlleud, au coeur de 1815, Eric Meuwissen décrit avec précision les différents événements qui se sont déroulés sur le territoire de la commune. Un ouvrage dont on pourrait mettre en doute l’objectivité. L’historien est pourtant catégorique:

«Je me suis beaucoup documenté. Jai lu près de 300 bouquins et le nom de Braine-lAlleud napparaît pratiquement jamais. Aucun historien ne sest jamais amusé à étudier lhistoire de la bataille en sintéressant aux limites communales. Cest un angle nouveau. Jai fait un travail on ne peut plus scientifique, le plus objectif possible. Jai étudié les archives, les hypothèques, les cadastres. Je nai vraiment aucun parti pris dans cette histoire. La preuve: en commençant mon travail, je nimaginais pas arriver à de telles conclusions.»

Le guide Alain Lacroix confirme le sérieux du livre et surtout de son auteur. «Quand jai su que c’était Eric Meuwissen qui lavait réalisé, cela ma rassuré.»

Dans son ouvrage, l’historien divise, ainsi, la bataille du 18 juin 1815 en cinq grandes phases:

  • L’attaque de la ferme d’Hougoumont par les troupes françaises (vers 11 heures 30).
  • L’assaut d’infanterie de Drouet d’Erlon (entre 13 heures 30 et 15 heures).
  • Les grandes charges de la cavalerie française sur le centre et l’aile droite de l’armée anglo-néerlandaise (entre 16 heures à 18 heures 30).
  • La prise de la Haie-Sainte (entre 18 heures et 18 heures 30).
  • L’attaque de la Garde impériale (19 heures).

Selon lui, le constat est implacable. «Trois de ces épisodes (Hougoumont, les grandes charges de cavalerie de l’après-midi et l’attaque de la Garde impériale) se sont déroulés pour une bonne partie sur le territoire de Braine-l’Alleud avant la fusion des communes.»

«Waterloo a tout fait pour avoir un accès au Lion»

La lutte pour l’accès au champs de bataille et la gestion du site n’est pas neuve. Dans les années 70, déjà, un projet de fusion des communes déchira les deux villes. En 1972, tout d’abord, le plan Costard avait pour projet d’établir une agglomération de 45.000 habitants, englobant plusieurs communes dont Braine-l’Alleud sous le nom de… Waterloo. «La commune de Braine-l’Alleud est devenue folle. L’idée était de regrouper l’entièreté du champs de bataille sous l’étiquette de Waterloo», explique M.Meuwissen. Après la colère des Brainois l’idée fut donc abandonnée… provisoirement.

La contre-pente anglaise appartenait à Braine-l'Alleud avant la fusion, elle fait désormais partie de Waterloo © Jacques Besnard

 

 

 

Trois ans plus tard, un nouveau plan fut ainsi mis en place sous l‘égide du ministre Joseph Michel. Il prévoyait de céder une nouvelle fois du terrain brainois à Waterloo dont une partie du territoire menant jusqu’à la Butte du Lion.

«Avant, le bourgmestre de Waterloo ne pouvait pas accompagner les hôtes de marque comme la reine Elizabeth ou le Roi jusqu’à la butte. Maintenant, s’il se dépêche, il peut y aller en courant», plaisante Alain Lacroix:

«A l’époque, Waterloo avait fait des pieds et des mains pour avoir cet accès au Lion.»

Cette fusion a laissé des traces dans l’esprit de certains «irréductibles» brainois, à l’instar de Norbert Brassine, surnommé «le dernier grognard de Napoléon», exploitant haut en couleur de l’Hôtel du Musée, (bâtiment aujourd’hui détruit, situé au pied de la butte et composé à l’époque d’un musée et de plusieurs restaurants). Cet aficionado de la bataille était totalement dégoûté de devoir passer chez le voisin waterlootois comme le rappelle l’ouvrage d’Eric Meuwissen. «Mes voisins et moi avons grand-peine à songer que nous devrions bientôt nous rendre à la maison communale de Waterloo pour y remettre à un quelconque guichet nos cartes d’identité brainoises. Ce jour serait pour nous un jour de deuil, comme si nous perdions notre nationalité.»

La carte (avant/après la fusion des deux communes) © «Braine-l’Alleud, au coeur de 1815»

«Pas envie de rentrer dans ce jeu»

Près de quarante ans plus tard, la bourgmestre de Waterloo, Florence Reuter, se passerait bien de cette polémique. Elle, qui a dû remplacer son prédécesseur inculpé pour corruption il y a trois mois, est déjà surmenée par la préparation des commémorations du bicentenaire.

«On a beaucoup dautres choses à faire. Cest une polémique stérile et je nai pas envie de rentrer dans ce jeu. Chaque commune a envie davoir des retombées économiques. Le champs de bataille nappartient à personne. Cest absurde. Ce nest pas tout de même pas de ma faute si on a donné le nom de la bataille à Waterloo. On ne va pas réécrire lhistoire.»

Pour rappel, c’est bien Arthur Wellesley, 1er duc de Wellington, qui choisit de donner le nom à cette bataille car son quartier général se trouvait à Waterloo. «C’était une habitude à l’époque que le général vainqueur dune bataille signe son bulletin de victoire dans son quartier général», rappelle Alain Lacroix. «La bataille dAusterlitz, par exemple, sest joué au plateau de Pratzen mais on a gardé le nom dAusterlitz.»

Cette brouille est d’autant plus gênante que Florence Reuter et Vincent Scourneau sont souvent amenés à se croiser puisqu’ils sont membres du même parti libéral francophone: le Mouvement réformateur (MR).

Alors, à l’heure où 200.000 personnes affluent du monde entier pour assister à ces festivités, que la Région est dans la lumière, ça la fout évidemment mal, comme le confirme Eric Meuwissen. «Après la publication de louvrage, il risque dy avoir une grosse tension sur le terrain.»

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