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Baudelaire n'est pas gâté par ses traducteurs anglo-saxons

Portrait de Baudelaire | Gustave Courbet via Wikimedia CC License by

Portrait de Baudelaire | Gustave Courbet via Wikimedia CC License by

Irrité par les traductions précédentes de l'œuvre du poète français, un anglophone propose sa propre version. Elle n'est pas forcément moins contestable.

«Traduttore, traditore», c’est-à-dire «le traducteur est un traître» (traduction qui estropie la version originale) dit une célèbre paronomase italienne. Pour l’écrivain italien Umberto Eco, passionné de traduction, l’adaptation d’un texte littéraire dans une autre langue que celle qui l’a vu naître, consiste à «dire presque la même chose». Simon Mercer, traducteur-poète à ses heures, ne dit pas autre chose sur Medium. En revanche, il propose ses propres traductions de certains poèmes des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, irrité du traitement que le versificateur français a reçu dans le monde anglo-saxon.

Si Mercer se penche en particulier sur l’œuvre de Baudelaire, c’est avant tout donc parce qu’il estime que son style a été «massacré» ou plus simplement «enlaidi» par les professionnels qui prétendaient jusque-là l’amener au lectorat anglophone. C’est aussi parce que, de T. S. Eliot à James Joyce en passant par Oscar Wilde, il voit dans l’auteur français, qui fut lui-même le passeur d’Edgar Allan Poe pour le public hexagonal, une influente référence de la littérature en anglais.

Syntaxe baudelairienne

Il y a plusieurs écoles quand on vise à déshabiller un texte dans une langue pour l’habiller dans une autre. Tout d’abord, on peut simplement chercher à donner l’idée et la couleur générales de l’original quitte à élaguer certains détails ou à en ajouter d’autres, à substituer une image nouvelle à la métaphore précédente. C’est l’adaptation libre, la moins fidèle.

On peut également tendre à traduire littéralement les lignes proposées, à trouver l’équivalent exact de chaque mot du point de vue du sens et dans l’ordre choisi par le littérateur dans son idiome originel. On parlera alors de traduction lexicale, c’est-à-dire souvent la moins belle, et la moins apte à conserver une émotion ou un effet poétique, où la signification compte moins que la musicalité d’une tournure de phrase.  

Enfin, il y a la possibilité de vouloir coller au mieux au pas de l’auteur en trouvant le meilleur compromis entre l’utilisation du vocabulaire le plus précis pour rendre le sens donné par l’auteur et la nécessité de transmettre le contexte, l’ambiance poétiques de l’objet littéraire. Tâche qui s’annonce très difficile quand on s’attaque à la syntaxe baudelairienne.

Tellement difficile que Simon Mercer pourrait bien se tromper au moment de suggérer sa propre traduction de la dernière strophe de l’Héautontimorouménos, où Baudelaire écrit:

«Je suis de mon cœur le vampire,

— Un de ces grands abandonnés

Au rire éternel condamnés

Et qui ne peuvent plus sourire!»

Simon Mercer, lui, traduit:

«In my heart I am a vampire,

— One of those great abandoned

Who with laughter damned

Never more may pleasure!»

Ce n’est pas le dernier vers, assez éloigné de la version française, qui pose ici problème mais le premier. Là où Baudelaire semble dire qu’il vampirise, se nourrit de son propre cœur, Mercer comprend que le poète est un vampire à l’intérieur de son cœur.

Dans son poème célèbre Correspondances, Baudelaire observe ainsi: «Dans une ténébreuse et profonde unité/Vaste comme la nuit et comme la clarté/Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» Pas sûr en revanche que les mots de Mercer répondent à ceux de Baudelaire. 

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