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Pourquoi Dylann Roof n'a pas été qualifié de terroriste par tout le monde

Des personnes se recueillent devant l'église de Charleston, en Caroline du Sud, le 18 juin 2015,  un jour après la fusillade qui a tuée neuf personnes. REUTERS/Brian Snyder

Des personnes se recueillent devant l'église de Charleston, en Caroline du Sud, le 18 juin 2015, un jour après la fusillade qui a tuée neuf personnes. REUTERS/Brian Snyder

Ou l'introuvable définition du terrorisme.

Dylann Roof a reconnu être l'auteur des coups de feu qui ont tués neuf personnes noires dans une église de Charleston, en Caroline du Sud, aux États-Unis, mercredi 17 juin. L'homme âgé de 21 ans aurait déclaré au moment de l'attaque

«Je dois le faire. Vous violez nos femmes et vous prenez le contrôle de notre pays. Vous devez partir.»

Ces meurtres brutaux de neuf personnes noires par un homme blanc ont relancé un débat que l'on avait déjà connu en France au moment des attaques contre Charlie Hebdo et l'Hyper Casher. Les médias qualifient souvent de terrorisme toute la gamme des actions violentes: explosion d'une bombe dans un bus, attaque à la voiture, à l'arme blanchedisparition d'un avion

Mais comme l'ont fait remarquer de nombreuses personnes au moment de la fusillade de Charleston, lorsque le suspect est blanc, la mention de «terrorisme» disparaît soudainement des médias.

Confusion avec le crime de haine

En fait si l'emploi du mot «terrorisme» est si compliqué, c'est que personne n'a une définition définitive qui mettrait fin aux débats. 

Interrogé par Libération sur cette polémique sémantique sur le terme «terroriste», François-Bernard Huyghe, auteur de Le terrorismes, violences et propagande (Gallimard, 2011), estime ainsi que «cette crispation [est] surréaliste»:

«On a l’impression qu’en ne qualifiant pas cette tuerie de “terroriste”, on chercherait à diminuer sa gravité. Cela vient de plusieurs confusions. C’est vrai que, depuis plusieurs années, il y a une certaine assimilation entre terrorisme et jihadisme. Surtout aux États-Unis, où les derniers actes terroristes depuis le 11-Septembre ont été perpétrés par des musulmans, que ce soit lors du marathon de Boston, de la fusillade de Fort Hood ou de l’attentat déjoué sur Times Square en mai 2010.

 

Mais cela ne veut rien dire, les États-Unis ont aussi une tradition de crimes assurés par des suprémacistes blancs. Il y a donc surtout une confusion avec le crime de haine, quand le tueur vise une catégorie de personnes à cause de son orientation sexuelle ou de sa race. Terrorisme et crime de haine n’ont rien de contradictoire cependant. Dans tous les cas, le terme de terrorisme est difficile à définir, même les Nations unies n’ont jamais réussi à se mettre d’accord.»

Personne n'a une définition définitive qui mettrait fin aux débats

 

Depuis le 17 décembre 1996, date à laquelle un comité spécial des Nations unies a été chargé de réfléchir sur une définition unanimement reconnue du terrorisme, les résultats se font attendre. L'organisation n'a toujours pas statué sur une définition du mot. Cependant, en novembre 2004, un groupe de personnalités de haut niveau et le secrétaire générale de l'ONU ont proposé de définir le terrorisme comme:

 «Toute action qui a pour intention de causer la mort ou de graves blessures corporelles à des civils et à des non combattants, lorsque le but d'un tel acte est, de par sa nature ou son contexte, d'intimider une population, ou de forcer un gouvernement ou une organisation internationale à prendre une quelconque mesure ou à s'en abstenir.»

Une définition dont semble s'être inspirée la France, qui désigne le terrorisme par des actes commis par un individu ou un groupe. En France, la loi du 13 novembre 2014, définit comme «actes terroristes ceux qui sont intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation ou la terreur».

Selon cette définition, Dylann Roof pourrait en effet être considéré comme un terroriste en France. C'est également le cas aux États-Unis, si l'on prend la définition du FBI du terrorisme intérieur. Il est impliqué dans des actes ayant mis en danger des vies humaines et qui violent des lois fédérales et de l'État, il a fait cela pour intimider et en imposer à une population civile –en l'occurrence les noirs– et cela s'est produit sur le territoire américain.

Hésitation à parler de terrorisme

Cette imprécision a fait l'objet d'une polémique Outre-Manche, lors des attaques contre Charlie Hebdo et l'Hyper Casher. La BBC considérant que «les extrémistes qui ont commis le massacre de Charlie Hebdo ne devraient pas être qualifiés de terroristes»

«Le terrorisme est un mot très lourd de sens, [...] l'ONU se bat depuis plus d'une décennie pour donner une définition officielle à ce terme et elle n'y arrive pas», soulignait alors Tarik Kafala, le directeur de la chaîne d'information britannique en langue arabe. Une position similaire à celle de Reuters, qui avait qualifié de «tireurs islamistes» les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher. De même qu'au moment des attentats du World Trade Center, l'agence n'avait pas utilisé le mot terroriste pour désigner les personnes à l'origine des ces attentats arguant que ce terme était «trop chargé émotionnellement» et «trop proche du jugement de valeur».

Dès que vous avez un problème, vous le qualifiez de terroriste. Le risque, c'est qu'il devienne à force, complètement galvaudé

Julien Cantegreil, juriste spécialiste des questions terroristes

«C'est un mot qui est tellement fort et qui enclenche un tel mécanisme de réprobation populaire qu'il est facile de l'utiliser. Comme tout le monde est contre le terrorisme, dès que vous avez un problème, vous le qualifiez de terroriste. Le risque, c'est qu'il devienne à force, complètement galvaudé», souligne Julien Cantegreil, juriste spécialiste des questions terroristes, qui appelle à la responsabilité politique et à l'utilisation parcimonieuse de ce terme.

Comme le résume le professeur de sciences politiques, Jean-Paul Chagnollaud, «d'une certaine manière, on peut toujours devenir le terroriste de quelqu'un». Chacun qualifiant de terroristes des actes de violences perpétrés par des individus qu'il veut désigner à la réprobation publique. L'exemple le plus évoqué étant celui de l'occupant nazi qui qualifiait «de terroristes» les résistants français. En somme, comme l'explique le philosophe Michel Terestchenko, le problème ne résiderait pas dans la définition du terrorisme mais plutôt dans son utilisation. «Pour moi, celle-ci est  totalement variable et s'inscrit dans une  espèce de criminalisation de l'autre», observe le spécialiste.

Cette criminalisation se retrouve dans la politique de stigmatisation qui obscurcit d'autant plus le phénomène terroriste. En France, selon le sociologue et directeur de l'Observatoire religieux Raphaël Liogier, les musulmans seraient les premières victimes de cette politique. «Vis-à-vis de l'islam, on a préalablement cette idée de terrorisme avant même d'en parler», explique le spécialiste. 

Pour illustrer son propos, le sociologue  se sert du contre-exemple d'Anders Breivik. Ce norvégien d'extrême droite qui avait revendiqué les attentats du 22 juillet 2011 au nom de la lutte contre le multiculturalisme et l'invasion musulmane. Après le massacre, plusieurs personnalités politiques, comme le maire d'Oslo, avaient désigné Anders Breivik non pas comme un terroriste mais comme «un fou», «un loser qui se cherche une raison d'exister». Les mentions de «terroriste» avaient alors été assez faibles dans les médias français. Nicolas Sarkozy avait condamné «un acte odieux et inacceptable», mais n'avait pas parlé de «terrorisme», contrairement à de nombreux chefs d'État et d'autres élus français.

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