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La grimace de Soral et la mémoire de mon père

Alain Soral, àParis le 4 février 2009. REUTERS/Jacky Naegelen

Alain Soral, àParis le 4 février 2009. REUTERS/Jacky Naegelen

Alain Soral a été condamné pour provocation à la haine après des propos tenus à l'encontre du journaliste Frédéric Haziza. Durant le procès en appel, le fils de Frédéric Haziza a témoigné le 17 juin dernier. Il revient dans cette tribune sur l'affaire.

Le militant d'extrême droite Alain Soral a été condamné en novembre 2014 à 6.000 euros d'amende pour provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence à l'encontre du journaliste Frédéric Haziza et de la communauté juive. Il avait insulté ce dernier sur son blog, parce qu'il avait refusé de l'inviter dans son émission. Il avait notamment décrit Haziza comme «un journaliste issu de la communauté dont on n'a pas le droit de parler qui occupe… oui c'est le mot… il s'agit d'occupation… à peu près la totalité de la superstructure idéologique de la France».

Le procès est en appel, délibéré jusqu'au 7 octobre.

Nous publions une tribune de son fils, David Isaac Haziza.

Mercredi 17 juin, j’ai témoigné pour mon père, Frédéric Haziza, au procès en appel d’Alain Bonnet, dit Soral. C’était pour moi une question d’amour filial, d’honneur et de mémoire.

Lorsque mon père a exprimé son refus d’inviter Soral à son émission télévisée sur LCP, il l’a motivé par le fait que son grand-père avait été assassiné à Auschwitz par des personnes semblables. On a parlé de raccourci, Soral n’étant pas techniquement un nazi: pourtant, voilà quelqu’un qui évoquait un jour l’appartenance du journaliste Elkabbach à la race sémite, voué par là à faire profil bas devant l’aryen Poutine; quelqu’un qui s’est littéralement proclamé national-socialiste; qui a dit vouloir aller en prison pour y écrire un livre qui s’intitulerait Mon combat, comme celui de Hitler; qui a dit au sujet de mon père que si la guerre revenait, il ne le cacherait pas «dans sa cave». Soral n’est peut-être pas un Rosenberg ou un Streicher, il n’en ressemble pas moins, sinon aux théoriciens du nazisme historique, du moins à ceux qui, en effet, assassinèrent mon arrière-grand-père.

Avant toute chose, avant de «prendre au sérieux» ses arguments idéologiques, non qu’il le mérite, mais parce que j’estime qu’ils ont une influence sur l’opinion française, surtout celle de ma génération, et qu’ils doivent être détruits une fois pour toutes, avant d’en arriver, dans un prochain article, au véritable combat, il convient de répondre à l’abjection dont cet énergumène s’est rendu coupable à la suite du courrier de mon père. Soral a dit que mon père mentait, que son grand-père, mon arrière-grand-père, n’était pas mort à Auschwitz. Son raisonnement: mon père s’appelle Haziza, il est séfarade, originaire d’Afrique du Nord ou du bassin méditerranéen, or les victimes du nazisme étaient ashkénazes, issues du monde germanique ou slave, et de toutes les manières il n’y avait pas de Haziza à Auschwitz, c’est un fait vérifié par lui. Frédéric Haziza était donc un «escroc à la Shoah».

A cette époque, mon père et moi avons eu un désaccord. Il ne voulait pas se justifier. La vérité lui suffisait. Les larmes de sa mère, ma grand-mère, lui suffisaient. Les récits recueillis après la guerre sur la mort héroïque, une semaine après son arrivée au camp, de son grand-père, lui suffisaient. La pure et simple vérité, l’évidence même lui suffisaient. Pour moi qui appartiens à une autre génération, qui sais qu’Auschwitz n’a pas du tout dans l’esprit des jeunes la centralité que mon père lui attribue, qui sais que le Juif est pour beaucoup, de la faible victime, du Shylock misérable («For sufferance is the badge of all our tribe…») qu’il était aux yeux de leurs parents, redevenu le Shylock oppresseur, arrogant et violent, pour moi qui crois beaucoup d’imbéciles de bonne volonté vulnérables au poison du négationnisme, il était nécessaire de répondre et, hélas, sinon de se justifier, du moins d’expliquer la vérité.

Ceux qui avaient cru Alain Soral ne croiraient plus Frédéric Haziza et, d’ailleurs, ne liraient pas son livre

Mon père l’a finalement fait dans son livre mais le mal était installé: ceux qui avaient cru Alain Soral ne croiraient plus Frédéric Haziza et, d’ailleurs, ne liraient pas son livre.

Je l’ai, moi aussi, fait au tribunal, devant le prévenu, qui m’a dit que je n’y étais pas et que je ne pouvais donc témoigner de tout cela. Veut-il le livret de famille de mon père et de ma grand-mère, son acte de naissance, les preuves que nous avons de la mort de mon arrière-grand-père, assassiné en 1942 par ses pareils d’alors ? Tout cela, nous l’avons. Je crains hélas qu’il ne trouve encore à dire que ma grand-mère a falsifié son propre acte de naissance grâce au grand complot juif mondial.

En tout cas, je le répète ici. Mettons de côté le fait qu’il y avait des Juifs séfarades en France à ce moment-là et qu’ils ont subi les mêmes persécutions que les autres. Mettons-le de côté car mon père ne parlait pas de sa famille paternelle, qui se trouvait en effet en Algérie, mais de son grand-père maternel. Il n’y avait pas de Haziza à Auschwitz? Pauvre con, ne sais-tu pas qu’il faut deux grands-pères pour qu’un homme vienne à naître, et qu’à part peut-être chez toi, on ne porte que rarement le nom de son grand-père maternel? J’ignore si des Haziza ont été déportés mais je sais que Majloch Lancner, né en Pologne en 1903, immigré en France, engagé volontaire dans l’armée française, a été envoyé à Auschwitz par le convoi 5 du 28 juin 1942, parti de Beaune-la-Rolande où il était interné, qu’il y a été assassiné, semble-t-il pour s’être rebellé, le 7 juillet 1942. Sa naissance, son identité, le lieu et le moment de sa mort sont vérifiables par tout un chacun.

Majloch était le père d’Huguette, qui épousa en 1960 Isaac Haziza, à Paris où il se faisait soigner. Cette orpheline ashkénaze, pauvre, communiste et non religieuse, devait ensuite suivre son mari à Marnia, en Algérie, où leurs deux premiers fils naîtraient –avant que la famille Haziza, Huguette Haziza née Lancner comprise, ne soit forcée de quitter l’Algérie avec l’ensemble des Pieds-Noirs. Huguette et Isaac sont les parents de mon père, mes grands-parents.

Non, Soral, vous qui connaissez bien, au moins vous en vantez-vous, la sociologie juive, non, cela n’avait rien d’exceptionnel en 1960. La famille de ma mère, ashkénaze, compte aussi, à la même époque, plusieurs de ces unions, et deux des frères de mon grand-père, deux des frères d’Isaac Haziza ainsi que sa plus jeune sœur, ont eu des ashkénazes pour conjoints. Vous avez parlé au tribunal d’explications confuses de mon père: c’est votre esprit qui l’est, et cette histoire n’est rien d’autre qu’une histoire bien banale, celle d’une famille juive française fondée en 1960, après la guerre qui marqua la destruction de tant de familles ashkénazes, et au moment où les Juifs d’Afrique du Nord commençaient à regarder vers la France. Il est vrai que pour vous, le métissage s’apparente au croisement de deux races de chiens, vous l’avez dit[1], et que le métis est à l’homme ce que le bâtard est au canidé: Il n'en va pas forcément de même pour les Juifs, en tout cas pas pour notre famille. Mon grand-père, un Juif basané né au fin fond de l’Algérie, épousa en effet une Juive blanche née à Paris de parents polonais. Il parlait français et judéo-arabe avec ses grands-parents; avec les siens, ma grand-mère parlait le yiddish: cela vous surprend peut-être, mais oui, nonobstant la peau et la culture, ils s’aimèrent, s’épousèrent et conçurent mon père.

Quand j’ai appris ce que Soral disait de mon arrière-grand-père, j’ai pensé à ma grand-mère, sa fille. J’ai espéré qu’elle ne lirait jamais ces délires

Tirer les larmes du goy pour lui faire les poches: c’est ainsi que l'«antisioniste» Soral appelle ce que je viens de faire. La pleureuse juive. C'est oublier combien fut dur aux survivants de témoigner, combien aujourd'hui encore la plupart préfèrent se taire, et d'un silence qui ronge nombre de familles.

Lui aurait, en tant qu’helléno-chrétien, la dignité que les Juifs, bâtards orientaux, n’auraient pas. Comme si toute la littérature occidentale –qu’il prétend connaître– n’était pas pleine des plaintes, des pleurs, des élégies des survivants. Comme si le XXe siècle n’avait pas été celui du témoignage, des victimes et des rescapés, et non seulement du nazisme, du communisme encore, des génocides, des tranchées, de la colonisation. Les morts, dit Montaigne, «ne s’aident plus. Ils en requièrent, ce me semble, d’autant plus mon aide». Les morts nous sont en recommandation, leur mémoire est notre vie même, et c’est ce que Soral et sa horde de harceleurs ont bafoué. Nous ne pleurons pas pour le plaisir, ce sont nos blessures qui pleurent– et ici, c’est aussi l’honneur qui commande de rétablir la vérité: le nom de mon père a été jeté en pâture à des centaines de milliers d’internautes, et par lui, l’âme de mon arrière-grand-père martyrisé. L’honneur et la peine, la peine d’un homme comme vous, ni plus ni moins, singulier certes, mais comme vous par là même, justifie que ces mots soient écrits. Quand j’ai appris ce que Soral disait de mon arrière-grand-père, j’ai pensé à ma grand-mère, sa fille. J’ai espéré qu’elle ne lirait jamais ces délires. Privée de ce père à neuf ans, de cet homme décrit par tous comme bon et drôle, un homme simple, un homme du peuple, que tous aimaient, elle pleure aujourd’hui encore en en parlant. Pleurnicherie juive? Amour filial plutôt.

Pour finir sur ces vérités que je veux rétablir préalablement à toute argumentation doctrinale, j’évoquerais la seule réponse qu’il ait su faire à mon témoignage. Mis à part la grimace qu’il crut bon de m’adresser par la lucarne de la salle d’audience, unique preuve d’humour en vingt ans de carrière, mais qu’il m’adressa après avoir détourné ses yeux des miens: il avait d’abord préféré quitter la salle, poussé à bout par mes paroles, et ne se souciant pas, dans son grand courage, d’écouter les plaidoiries adverses. Il me méprise, a-t-il dit de moi, car je suis goy et qu’il se croit appartenir à un peuple élu. Il n’en est rien. D’abord, je l’ai dit, cet homme n’est pas un martyr mais un homme puissant, un fauteur de troubles, un condottiere sans trône mais pourvu d’une armée de fanatiques, un Curion, un Henri de Guise. Le puissant, c’est lui, pas moi. Ensuite, tout ce que je dis, je le dis, comme mon père, en ayant en mémoire, non seulement la souffrance des trépassés, celle des survivants, mais encore le courage de ceux sans qui nous ne serions pas. Marguerite par exemple, non-juive, pauvre, qui alla chercher ma grand-mère au lendemain de la Rafle du Vel d’Hiv et décida de consacrer son énergie à sauver cette fillette que la vie pourtant effaçait déjà de son livre. Elle la cacha chez elle, à la campagne, au péril de ses jours. En bafouant Majloch, Soral crache aussi sur l’amie du couple Lancner, cette grande Française, «Marraine» comme l’appelle jusqu’aujourd’hui sa protégée, ma grand-mère, Marraine sans qui mon père n’aurait jamais pu naître, sans qui Huguette Lancner n’aurait pu grandir, devenir femme et s’appeler un jour Huguette Haziza.

Face à la bonté de cette humble et néanmoins forte femme, de cette paysanne française, il y a l’arrogance pédante de Soral, les arguties, la fausse science, le ressentiment. C’est contre cela que j’ai témoigné, c’est cela qu’en effet je méprise. Voyant pourtant quel danger il y a à le laisser parler sans s’attaquer au contenu même de ses arguments, je veux m’écarter désormais d’une autre manière, sauf mon respect et mon amour, de ce que fut pendant ces deux ans la stratégie de mon père: ne pas prendre au sérieux la bête immonde puisque le bien et le juste sont de notre côté. Ils le sont en effet, et il faut d’abord faire condamner ce malfaiteur par la justice de la République. Il faudra pourtant aussi prouver à la face des milliers de Français qui le lisent ou l’écoutent, la vacuité de Soral. Hélas il le faudra bien; ce ne sera pas chose malaisée, là est la bonne nouvelle.

1 — Bloc-notes d'Alain Soral, en date de décembre 2008, texte intitulé «Ta race». Retourner à l'article

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