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Tour du monde de la question homosexuelle en 22 pays gay-friendly et 80 pays homophobes

Un juré de l’Association internationale gay de rodéo lors d’une compétition à Little Rock (Arkansas, États-Unis), le 26 avril 2015| REUTERS/Lucy Nicholson

Un juré de l’Association internationale gay de rodéo lors d’une compétition à Little Rock (Arkansas, États-Unis), le 26 avril 2015| REUTERS/Lucy Nicholson

La Marche des Fiertés aura lieu le 27 juin. À la fin du mois, on attend aussi aux États-Unis la décision de la Cour suprême sur le mariage gay. Partout dans le monde, la question homosexuelle fait débat. Pour le meilleur –et parfois pour le pire.

Une vingtaine de pays autorisent désormais le mariage entre personnes de même sexe. En Allemagne et en Grèce, le débat sur la question gay prend de l’ampleur. Aux États-Unis, le droit au mariage des homosexuels sera prochainement tranché par la Cour suprême. Mais au Maroc, un magazine vient de titrer «Faut-il brûler les homos?». La question gay serait-elle à deux vitesses, avec des progrès sensibles en «Occident» et des retours en arrière ailleurs? Une homosexualité «douce» ici; une homophobie «froide», et parfois «chaude», ailleurs?

En ce mois de juin, tous les regards se tournent vers les États-Unis. La Cour suprême devrait statuer, dans les prochains jours, sur le mariage gay. Compte tenu des divergences de jurisprudence des cours d’appels, la plus haute juridiction américaine est appelée à trancher.

S’il est difficile de prévoir son verdict, on s’attend plutôt à une décision en faveur du mariage gay, bien que sa portée puisse varier. La cour peut généraliser le mariage gay en l’imposant à tous les États récalcitrants, rendant ainsi illégaux les référendums et les lois constitutionnelles qui l’ont banni. Elle peut, également, imposer à tous les États de reconnaître les mariages de leurs propres citoyens, bien que célébrés dans d’autres États, sans pour autant les contraindre à les célébrer eux-mêmes.

Dans tous les cas, il est peu probable qu’elle revienne en arrière: 36 États reconnaissent déjà le mariage gay aux États-Unis, sans oublier le gouvernement fédéral, la capitale Washington, et vingt-quatre tribus indiennes. Plus de 70% de la population réside désormais dans un État où le mariage est légal: le mouvement social a déjà précédé le droit.

En Europe: de la pénalisation de l’homosexualité à celle de l’homophobie

Comme en Amérique du Nord, on est en train de passer en Europe de la pénalisation de l’homosexualité à la pénalisation de l’homophobie. Le mariage homosexuel est désormais pratiqué dans un nombre croissant de pays européens, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne et le Portugal ayant été pionniers sur le sujet. L’Irlande vient de valider, à une large majorité, le mariage gay par référendum.

Cette situation irlandaise fait déjà boule de neige. Elle a été un déclic en Europe et le débat s’est alors intensifié en Grèce, en Italie comme en Allemagne. Récemment, le gouvernement grec du Premier ministre de gauche radicale, Aléxis Tsípras, vient de déposer un projet de loi pour ouvrir l’union civile aux couples de même sexe. En Allemagne, le débat est actuellement vif, le Parlement se montrant de plus en plus favorable au mariage, alors qu’Angela Merkel, à rebours de l’opinion, et peut-être de l’histoire, s’y montre hostile. En Islande hier et au Luxembourg aujourd’hui, les chefs de gouvernement sont eux-mêmes mariés. En Belgique, le Premier ministre de 2011 à 2014, Elio di Rupo, était ouvertement homosexuel.

L’Italie est en train de changer pas à pas. Quelque chose s’est passé après le vote en Irlande

Gianluca Grimaldi, un journaliste et ancien activiste de Naples

Même en Italie, où le Vatican voudrait être le seul arbitre du mariage, les choses commencent à bouger. Matteo Renzi a promis une union civile aux couples homosexuels. Laura Boldrini, présidente de la chambre des députés, a expliqué, après la victoire du «oui» en Irlande, qu’«être européen signifie reconnaître des droits». Même Silvio Berlusconi parle favorablement du sujet. Les maires de gauche de plusieurs grandes villes, de Rome à Milan, en passant par Naples ou Bologne, reconnaissent désormais, bien qu’illégalement, les unions civiles. De leurs côtés, plus de 50% des Italiens seraient, pour la première fois, selon un sondage récent publié par la Stampa, favorables au mariage.

«L’Italie est en train de changer pas à pas. Quelque chose s’est passé après le vote en Irlande. L’Italie n’évolue pas toute seule: elle est contrainte, incitée, à changer. Comment peut-on justifier qu’il n’y ait aucune loi en faveur des couples homosexuels en Italie? Tout le monde se rend compte qu’on ne peut plus le justifier! C’est pourquoi il me semble que l’Italie va dans la bonne direction», m’explique Gianluca Grimaldi, un journaliste et ancien activiste de Naples. Qui ajoute:

«Il faut croire au changement si on veut qu’il arrive!»

L’Amérique latine de plus en plus gay friendly

En Europe, en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, on peut donc parler d’un véritable «momentum» sur la question LGBT. Partout les législations évoluent. Mais c’est en Amérique latine où le changement est le plus spectaculaire.

L’Argentine a lancé le mouvement dès 2010 en devenant le premier pays sud-américain à reconnaître le mariage. Le petit Uruguay a fait de même, tout comme l’immense Brésil. Souvent, ce sont les cours de justice qui incitent au mouvement: tout récemment, la Cour suprême du Mexique vient d’imposer la généralisation du mariage dans tout le pays (alors que seule la capitale, Mexico, et trois États, l’avaient jusqu’à présent autorisé).

Même dans des pays plus conservateurs, comme le Pérou, le Chili ou la Colombie, le débat s’intensifie. Au Pérou, des propositions de lois en faveur de l’union civile sont régulièrement déposées par l’ancien ministre et député Carlos Bruce. «Le Pérou est un pays très conservateur. Il n’existe absolument aucun droit pour les homosexuels ici. Nous avons été les derniers sur la question des droits des femmes et les derniers à obtenir notre indépendance de l’Espagne! La question gay restera problématique ici. Pourtant, les gens commencent à comprendre qu’il faut protéger les couples, que c’est une chose normale et c’est en militant dans ce sens qu’on peut faire avancer les choses», me confiait à Lima, il y a quelques mois, Carlos Bruce.

Souvent, ce sont les cours de justice qui incitent au mouvement

Même à Cuba les choses changent. Certes, les homosexuels reviennent de loin: dans les années 1960, le régime castriste a emprisonné les gays, allant jusqu’à les torturer en leur envoyant des décharges électriques pour les ramener vers l’hétérosexualité. En 2010, Fidel Castro s’est excusé pour ces traitements inhumains. Plus récemment, la fille du président Raúl Castro, Mariela, est devenue une passionaria et militante pro-LGBT. Désormais, il y a des cafés et des clubs gays à La Havane, même si les homosexuels sont encore sous la surveillance étroite de la police, les arrestations nombreuses –et même si aucun droit n’existe. «Mariela Castro est pro-LGBT mais c’est une pure propagande idéologique. L’homosexualité est toujours réprimée à Cuba et nous n’avons aucune loi qui protège les gays», souligne Gorki Aguila, un artiste et activiste pro-LGBT que j’ai récemment interviewé à La Havane.

L’homophobie chaude

Alors que la situation s’améliore souvent en Amérique ou en Europe, elle se détériore ailleurs. En 2015, huit pays continuent à maintenir, dans leurs législations, la peine de mort pour les homosexuels. Il s’agit des pays suivants, tous musulmans: l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran, la Mauritanie, le Soudan du Nord, le Yémen ainsi que certaines régions du Nigeria et de Somalie. Au-delà, entre 70 et 80 pays (selon les critères considérés) condamnent encore les relations homosexuelles.

Dans certains pays démocratiques, comme l’Inde et la Turquie, la situation des homosexuels reste difficile. En Inde, l’homosexualité a été dépénalisée en 2009 par la Haute Cour de New Delhi, avant d’être… repénalisée fin 2013 par une décision technique de la Cour suprême. En Turquie, la situation s’est détériorée sous le régime conservateur de Recep Erdoğan, moins du fait des lois que des pratiques. Les violences à l’encontre des homosexuels sont en hausse. En revanche, la victoire récente du camp laïque aux élections législatives en Turquie confirme l’existence de forces favorables aux droits des femmes et des personnes LGBT. En Russie, où une intense vie gay se développe dans les capitales, le régime autoritaire de Poutine s’associe à l’église orthodoxe pour limiter toute émancipation des gays et condamner la «propagande» homosexuelle.

Ailleurs, la situation se détériore plus encore, notamment en Afrique subsaharienne. Comme partout, c’est la religion qui est l’un des moteurs de l’homophobie: le catholicisme, l’islam, l’église orthodoxe ou le protestantisme. Du coup, en Afrique, près d’une quarantaine de pays sont dotés de lois interdisant les rapports homosexuels entre adultes consentants. Dans une vingtaine d’entre eux au moins, des atteintes graves aux droits des personnes homosexuelles sont régulièrement constatées.

L’homophobie, résidu du colonialisme

On assiste même, depuis quelques années, à des phénomènes de re-pénalisation ou de sur-pénalisation de l’homosexualité, par exemple en Ouganda. Dans ce pays, l’instauration de la peine de mort pour les homosexuels est régulièrement débattue. En cause: l’influence grandissante des évangélistes, parfois financés et aidés par des organisations religieuses extrémistes des États-Unis. En fin de compte, l’Ouganda apparaît comme le terrain d’une étrange «guerre culturelle» américaine menée à des milliers de kilomètres des États-Unis, par des groupes pro et antigays, les évangélistes face aux associations gays, qui tous soutiennent et financent leurs alliés locaux. Les Américains exportent donc leurs divisions et leurs guerres culturelles aux dépens de l’Afrique.

Dans beaucoup de ces pays africains (mais aussi à Singapour, en Inde ou au Pakistan), on retrouve souvent le même article de loi contre les homosexuels: c’est le fameux article 377 du code pénal, rédigé presque partout avec les mêmes mots. La raison: c’est l’Angleterre victorienne qui a généralisé cette homophobie, à partir du code pénal indien. Dans ces pays (notamment le Botswana, Gambie, Kenya, Lesotho, Malawi, Mauritanie, Nigeria, Somalie, Swaziland, Soudan, Tanzanie, Zambie; etc), l’homophobie n’est donc pas le signe d’une quelconque «africanité» mais un résidu du colonialisme! Retrouver cette véritable «africanité» passerait donc par la dépénalisation de l’homosexualité.

Reste l’Asie, où cette homophobie «chaude» n’existe guère, comme en Afrique, bien qu’elle puisse passer par le même article 377. Pour beaucoup d’asiatiques, l’homosexualité doit toutefois rester limitée à la vie privée et le militantisme est mal vu (y compris au Japon, pays pourtant démocratique où l’homosexualité est légale). En Chine, en Corée du Sud, ou à Taïwan, la plupart des gays que j’ai rencontrés approuvent le modèle familial traditionnel et semblent privilégier une sorte de «Don’t ask, don’t tell» –pour vivre heureux, vivons cachés.

Ils draguent sur Internet (des centaines d’applications dédiées existent, utilisées par des millions d’homosexuels asiatiques); ils sortent dans certains bars; mais ils cantonnent le plus souvent leur homosexualité à la sphère privée, sans militer ni réclamer de droits. Autant de comportements tacites d’inspiration confucéenne qui rendent la visibilité de l’homosexualité particulièrement taboue en Asie. La pensée de Confucius, si influente sur ce continent, se définit par «l’harmonie», or l’homosexualité apparaît comme dissonance et inharmonie. Ce chantage à l’«harmonie» est un ressort puissant de l’homophobie «froide», tacite et toujours un peu latente en Asie. (On sait bien sûr que les choses ne sont pas aussi simples et que Confucius était lui-même certainement homosexuel puisqu’il ne s’est jamais marié et qu’il aimait beaucoup son disciple préféré, le jeune éphèbe Yan Hui!)

Les droits homosexuels à deux vitesses

À travers le monde, on observe donc une évolution diamétralement opposée en matière d’acceptation de l’homosexualité. D’un côté, certains pays s’orientent vers une égalité complète des droits des personnes et des couples LGBT. De l’autre, l’homophobie s’intensifie et les lois se durcissent. Pour autant, il est difficile de tracer des lignes claires entre l’«Occident» et l’«Orient», le Nord et le Sud. Parmi les homophobes les plus radicaux, on trouve la Curie romaine du Vatican et les évangélistes américains – des « occidentaux » ; alors que l’Afrique du Sud ou l’Argentine ont été en avance sur les droits des gays, parmi les pays du « Sud ». Les droits de l’homme et l’humanisme étaient, historiquement, portés par l’Europe : aujourd’hui, un pays comme l’Uruguay est en avance sur les droits LGBT par rapport à l’Allemagne ou à l’Italie.

Difficile de tracer des lignes claires entre le Nord et le Sud.

Enfin, la question se pose au sein du mouvement gay de savoir s’il ne faudrait pas, après avoir milité à domicile pour des droits nationaux, s’intéresser davantage à la question LGBT dans toutes ses dimensions internationales. Des organisations comme Human Rights Campaign, l’un des lobbies gays les plus actifs et les mieux financés dans la bataille du mariage aux États-Unis, commence à s’orienter vers l’international. Des associations comme l’International Gay and Lesbian Human Rights Commission (IGLHRC) ou une ONG généraliste comme Human Rights Watch ont obtenu de larges financements pour défendre les droits des homosexuels à travers le monde. Chris Hugues, par exemple, l’un des fondateurs de Facebook, et son mari, Sean Eldridge, financent désormais IGLHRC, comme l’indique un intéressant portrait publié récemment sur ce couple gay emblématique par Vanity Fair.

D’autres ne partagent pas ce point de vue. Ils considèrent que le combat pour l’intégration et contre l’homophobie doit continuer à domicile. Il s’agit par exemple de contester et débusquer, partout où elles agissent subrepticement, les normes hétérosexuelles, comme le fait le mouvement queer, qui a sa grande prêtresse, Judith Butler, et ses nombreux festivals.

La fermeture des librairies gays ou des journaux gays (en France le magazine Têtu est en redressement judiciaire et le site Yagg est menacé) atteste également de nouvelles difficultés pour le mouvement gay. À Paris, le «gayborhood» –comme on appelle les quartiers gays– du Marais connaît la même «gentrification» que Saint-Germain-des-Près et s’«hétérosexualise» depuis que le BHV a eu la mauvaise idée de fermer cafés et alimentation, rue des Archives, pour les remplacer par des marques de luxe aux tarifs inabordables, notamment celles de LVMH (Christophe Girard, le maire du IVe arrondissement de Paris est à la fois ouvertement gay et l’un des cadres dirigeants du groupe LVMH).

À moins que ces évolutions ne soient, en fin de compte, le signe d’une intégration plus réussie et d’un certain épuisement des causes et des valeurs militantes? Les bars gays fermeraient à mesure que les gays se marieraient? On entrerait alors vers une nouvelle phase «post-gay».

Une autre lecture de ces mouvements parfois contradictoires consiste à distinguer les lois des pratiques. Un pays peut avoir des lois protectrices ou ne pas pénaliser l’homosexualité, tout en étant très homophobe (comme l’Afrique du Sud, la Turquie ou l’Égypte); d’autres en revanche peuvent encore pénaliser l’homosexualité (Singapour) ou refuser de reconnaître les couples gays (Israël), tout en étant plus tolérants dans les faits.

Le combat «n’est pas fini», conclut finalement l’activiste américain Michelangelo Signorile, qui vient de publier un ouvrage, intitulé It’s not over, pour réveiller le mouvement gay, comme s’il s’était endormi un peu partout à travers le monde occidental, après ses victoires pour le mariage gay. On peut même penser que le combat ne fait que commencer.

1 — Cet article se nourrit d’informations recueillies sur le terrain dans une cinquantaine de pays et, dont certaines, ont été déjà publiée dans mon livre Global Gay, Comment la révolution gay change le monde (Flammarion, 2014). Retourner à l'article

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