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Les profs qui se moquent de leurs élèves sur Twitter? Mauvaise idée

Blek, Forever Alone  via Flickr, License CC

Blek, Forever Alone via Flickr, License CC

Et c'est un prof qui vous le dit.

Parmi les corporations qui fascinent sur Twitter, non loin des avocates et avocats ainsi que des médecins, les profs occupent une place de choix. C’est une corporation que nous avons tous côtoyée de près, et qui continue d’intéresser une partie des adultes que nous sommes devenus. Beaucoup sont parents, ou s’apprêtent à le devenir; d’autres ont choisi d’effectuer leur carrière dans l’Éducation Nationale. Certains, comme l’auteur de ces lignes, cumulent les deux fonctions. Et je trouve bien normal que les enseignantes et enseignants alimentent bon nombre de conversations quotidiennes: chaque jour, nous contribuons –enfin du moins on essaie– à donner un avenir aux futur ex-mini grandes personnes de demain. Et le fait que tout ceci se produise dans une salle de classe sans public ne peut qu’exacerber la curiosité et l’inquiétude de chacun.

Sur Twitter, il est possible de suivre de nombreux comptes de profs, qui racontent à leur façon leur quotidien, leurs relations avec élèves et collègues, la correction des copies. Une partie a dédié son utilisation du réseau social à cette seule activité, tandis que d’autres en font une ligne éditoriale parmi d’autres. Les tons sont extrêmement variés: si l’amour du travail bien fait et la tendresse sont des constantes non feintes chez des twittos comme @Petit_Prof, @MmePastel ou encore @Maitre_E, d’autres proposent des contenus se voulant plus incisifs et sans concession. Sur son blog Tout à l’égo, Sophie Gourion recense dans un article les tweets qui ont récemment créé l’indignation sur Twitter: le slutshaming pratiqué par @Oxbri, professeur d’anglais qui franchit allègrement les frontières du grinçant, ou les créations parfois douteuses de @MsieurleProf, autre prof d’anglais (ne généralisons pas) montrant un véritable penchant pour l’humiliation méprisante. 

La liste est loin d’être complète: sur Twitter, beaucoup déversent avec délectation leur détestation de tout ce qui ressemble à un élève, avec points bonus à la clé lorsqu’il est également possible de cogner sur les femmes.

Sophie Gourion explique à merveille pourquoi cet humour cynique est surtout complètement oppressif et méprisant pour celles et ceux qu’il vise. Outre l’image qu’ils renvoient aux élèves et aux femmes et (c’est moins grave) le fait qu’ils écornent la crédibilité du corps enseignant, ces contenus sont intolérables parce qu’ils empêchent toute possibilité d’entretenir des liens de confiance entre enseignant(e)s et élèves. Avant d’être une fabrique à faire apprendre la trigonométrie ou les prépositions suivies du datif, l’école doit permettre à l’enfant et à l’adolescent de se construire en tant que citoyen, en prenant confiance en lui mais également en l’autre. Les profs sont supposés jouer le rôle d’adultes-référents, d’autant plus quand les parents sont à la dérive. Si les élèves sentent qu’ils ne peuvent plus se fier aux adultes qui les encadrent, alors tout est fichu.

Devinez quoi: oui, un adolescent, ça peut être très chiant. Mais voilà: personne ne nous a forcés à passer le CAPES ou l’agrégation, personne ne nous obligés à être profs jusqu’à la fin de notre existence, personne ne nous a collés un flingue sur la tempe pour nous obliger à passer 18 heures par semaines (c’est un minimum) avec des gamins parfois remuants, qui ont l’outrecuidance de ne pas toujours parvenir à laisser leurs problèmes personnels sur le seuil de la salle de classe. Lorsqu’on déteste à ce point ses semblables (et la haine de l’ado va souvent de pair avec la haine des autres âges), mieux vaut devenir hikikomori ou en tout cas chercher un job qui évite de devoir cohabiter avec qui que ce soit.

Parfois, la salle des profs ressemble à l’une des îles de Koh Lanta

Si @MsieurleProf, qui est loin d’être le plus méchant du lot (il devrait simplement mettre à la poubelle 90% des contenus humoristiques qu’il produit), affirme être un «personnage» (les histoires vécues étant ensuite passées à la moulinette du cynisme méprisant et de l’humour noir mal placé), il y a fort à parier que les autres tweetos malfaisants sont loin de jouer un rôle. Certaines salles des professeurs regorgent de ce genre d’enseignants qui ne jubilent jamais autant que lorsqu’ils se trouvent en position d’humilier leurs élèves. J’ai vu des profs empiler les punitions dans le simple but de se faire plaisir, se régaler à casser du sucre sur leurs élèves à chaque récréation de chaque journée de l’année scolaire, puis attendre que certains de leurs collègues aient le dos tourné pour commencer à les allumer eux aussi. Parfois, la salle des profs ressemble à l’une des îles de Koh Lanta: clans, trahisons et ragots créés de toutes pièces. Je l’ai vécu et je suis loin d’être le seul. Et si l’univers des enseignants est loin d’être le seul à ressembler parfois à une mare aux requins, je trouve que c’est bien plus grave lorsqu’on confie aux requins en question des élèves qui ont besoin d’apprendre et de se construire.

Des conséquences sur les élèves

Petit conseil à l’attention des parents qui trouveraient étonnant un bulletin trimestriel qui expliquerait que leur enfant s’investit pleinement dans certaines disciplines mais ne absolument pas dans d’autres: il pourrait bien y avoir là-dedans une question d’affect. 

En fin de collège et en début de lycée notamment, les élèves ont besoin de se sentir soutenus. Les profs qui font régner la terreur et la stigmatisation obtiennent deux formes de résultats: certains élèves se mettent une pression folle et parviennent à atteindre des résultats acceptables (ne demandez pas à ces profs de trouver leur niveau satisfaisant: qui n’est pas bilingue à 14 ans ne peut pas s’attendre à plus qu’à la mention «acceptable»), tandis que d’autres décrochent complètement. Avant de se faire étriller au conseil de classe (car le prof méchant sur Twitter est également méchant au conseil de classe, insistant aussi lourdement que possible pour qu’une appréciation négative soit attribuée à celles et ceux qui n’ont pas daigné le suivre au pas de l’oie). 

Il faut évidemment faire preuve de mesure: beaucoup d’élèves utilisent l’argument du «ce prof ne m’aime pas» pour expliquer paresseusement leurs mauvais résultats. Mais prendre le temps d’écouter les explications de l’ado et lui faire expliquer le fond de sa pensée peut permettre de débusquer les professeurs façon @Oxbri. Il semble bien difficile de débusquer les tweetos anonymes qui sévissent quotidiennement; tenter de dénicher les profs malfaisants n’est pas une mission simple, mais elle reste cependant moins ardue.

J'ai moi aussi fait des erreurs

Il y a quelques années, sans doute alléché par la popularité de certains enseignants rois du tweet à base de bons mots et de perles prélevées dans les copies, il m’est arrivé de me lâcher sur le dos de mes élèves. Je confesse non sans honte avoir soumis sur Instagram une série de photographies montrant le peu de soin et l’absence de réflexion dont avaient fait preuve mes élèves durant un devoir de mathématiques. Pour être même tout à fait franc, j’ai accompagné ces images d’une légende présentant les élèves en question comme des «enfants d’alcooliques». Je n’en suis pas fier du tout, d’autant que j’ai toujours essayé de bien faire mon métier et d’entretenir des rapports sains avec mes élèves et mes collègues. Il est impossible de tenter de se justifier, car ce n’est pas justifiable. Simplement, j’ai ensuite tenté de faire amende honorable et de réfléchir à mon rapport aux élèves.

J’ai compris notamment qu’une copie de devoir relevait pratiquement de l’intime. C’est moins vrai en mathématiques qu’en français, mais les élèves y mettent beaucoup d’eux-mêmes. De leurs convictions, de leur parcours, de leurs angoisses aussi. J’ai vu tant d’élèves fixer avec honte leur copie quasiment vide, moins terrifiés à l’idée de recevoir une mauvaise note que par le fait que la copie en question allait forcément arriver tôt ou tard entre mes mains. Je pense que certains d’entre eux auraient volontiers signé pour obtenir zéro sur vingt si, en échange, ils avaient pu ne jamais me rendre cette fameuse copie de la honte.

Photographier leurs copies pour montrer une erreur amusante ou une phrase aberrante, c’est donc rompre le pacte de confiance qu’il a fallu de longues semaines pour établir avec eux. Même si c’est juste pour rire. Pour quelques retweets, et même s’ils n’en auront probablement jamais connaissance, on prend le risque que nos élèves se sentent stigmatisés parce qu’ils ont tenté d’apporter une réponse à la question qui leur était posée. En s’amusant, même sans mauvaise intention, de leurs ratages, on les pousse à se murer dans le silence et à refuser toute prise d’initiative.

Pour encore plus de transparence vis-à-vis de mes élèves, mon compte Twitter est désormais public et porte mon vrai nom. Celles et ceux qui le souhaitent peuvent donc lire mes tweets et même me suivre. C’est le seul réseau social où je me comporte de la sorte: Facebook et Instagram, réservés à des contenus souvent plus intimes, sont eux bien verrouillés. Mais cela permet à mes élèves de constater que lorsque je parle de mon job, je le fais avec sincérité et sans haine. Il m’arrive de tweeter ma fatigue, ma lassitude, mais jamais contre l’un ou l’une d’entre eux. Et je crois que cela change tout. 

Sans aller évidemment jusqu’à conseiller aux autres professeurs de Twitter de lever comme moi toutes les barrières, ce qu’on peut juger excessif, je voudrais que les membres de l’Éducation Nationale fassent ce qu’ils peuvent pour aller à l’encontre des indésirables qui sèment la mauvaise parole autour d’eux. Il ne s'agit ni de demander la levée de l'anonymat sur Internet (coucou Nadine Morano) ni d'appeler à traquer ces profs indignes jusqu'à pouvoir les démasquer et les dénoncer. Tout ce que l'on peut faire, c’est les combattre au quotidien lorsqu’ils vont trop loin (merci encore Sophie Gourion et les autres) et tenter de montrer avec humilité que oui, parents et élèves peuvent continuer à nous faire confiance.

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