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Jean-Vincent Placé, l'art de l'Empire

Jean Vincent Placé, Paul Delmas via Wikimedia Commons License by et The Emperor Napoleon in His Study at the Tuileries Jacques-Louis David | National Gallery of Art, Washington DC Domaine public. Montage photo par G.B.

Jean Vincent Placé, Paul Delmas via Wikimedia Commons License by et The Emperor Napoleon in His Study at the Tuileries Jacques-Louis David | National Gallery of Art, Washington DC Domaine public. Montage photo par G.B.

Il a beau le nier, le sénateur écolo et éternel outsider pour un poste de ministre, a des références qui peuvent étonner chez les Verts. Il aime beaucoup l'histoire, et surtout Napoléon, qu'il connaît sur le bout des doigts. La preuve.

On ne se connait que depuis deux minutes et Jean-Vincent Placé me demande déjà de le prendre en photo en compagnie d'un groupe de touristes dans la Salle des Conférences du Palais du Luxembourg. Le président du groupe écolo au Sénat vient d'apprendre, ce mercredi 17 juin 2015, qu'il n'entrerait pas au gouvernement; une petite défaite personnelle pour l'éternel aspirant à un poste de ministre, qui n'a jamais vu ses troupes aussi clairsemées. Depuis que les Verts ont quitté le gouvernement, lui rêve de (re)venir au pouvoir, mais l'occasion se présentera-t-elle un jour?

Loin des guerres internes de son parti, qui se déchire dans des querelles internes dont seuls les écolos ont le secret, il aime se replonger dans une histoire glorieuse et lointaine. C'est un passionné de Napoléon. 

«J'ai vu qu'on envoyait une délégation minimale pour la reconstitution de la bataille de Waterloo. Moi même je ne voulais pas y participer. C'est une de nos grandes défaites...»

Ses références détonnent dans un cénacle politique où «les jeunes manquent de culture», se désole-t-il. Mais attention, ne nous méprenons point: s'il aime Napoléon, c'est parce qu'il aime la France: 

«Je ne suis pas très iconique et j'ai peu de modèles en politique. Mon modèle, c'est la France. Donc je ne suis pas "fan" de Napoléon. Je ne suis pas fan de grand monde d'ailleurs».

C'est pourtant la réputation que les journalistes lui ont collé. On répète qu'il connaît son Empire comme sa poche, jusqu'aux détails qui échappent aux premiers concernés. Au sénateur Ladislas Poniatowski, dont on peut concevoir facilement qu'un de ses ancêtres fut maréchal d'Empire, il a conté «la mort de son propre aïeul, qui avait préféré se jeter dans le fleuve plutôt que d'être capturé lors de la bataille de Leipzig.» «Je suis hyper-mnésique», élude Placé.

Il n'empêche, on connait peu d'élus susceptibles de disserter en séance de nuit avec ses collègues, pour leur offrir quelques pièces manquantes de leur puzzle familial. Ou citer cette maxime qu'il s'applique à lui même en temps de paix: «Il n'y a rien à la guerre que je ne sache faire moi-même, de fondre les boulets au commandement.» 

Sans faire de psychologie de bazar, c'est cocasse pour un gosse débarqué en France à l'âge de 7 ans de sa Corée natale. Mais Placé ne croit pas aux coïncidences. Il a découvert l'histoire et la lecture dans les Napoléon d'Octave Aubry, un auteur oublié par nos contemporains, bien que l'on sorte actuellement un livre par jour sur le personnage (Napoléon, pas Aubry). 

«Quand je suis arrivé à Paris avec l'aisance modeste de la bourgeoisie provinciale, je me suis rendu compte que je n'avais rien à envier à ces gens. Je vaux autant qu'eux!», lâche-t-il au Point, en 2012.

Comme Bonaparte, dont les origines corses le situent loin de la métropole, il ne parle enfant pas un mot de français mais se rêve «homme de pouvoir», grimpant dans l'échelle sociale par la méritocratie. À ceci près que chez Placé, il y a des livres à la maison. 

Sa famille d'adoption, des notables provinciaux et normands, sont a priori éloignés des thèses écolos. «Si on ne devait faire qu'avec les fils d'écolos, on serait mal barrés. Heureusement qu'il faut élargir son spectre. Et puis chez les Verts, tout passe mal», tacle-t-il. «Ce qui est sûr, c'est que le fait bonapartiste est très présent dans la politique française. De Gaulle s'est inspiré du  plébiscite impérial. La France a une passion pour l'homme providentiel. Et les Verts n'y échappent pas.»

«Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard», par David, 1801 et REUTERS/Charles Platiau. Montage photo par V.M.

Passons sur la biographie, testons les connaissances. Visiblement, Placé est incollable: 

«Je prétends bien connaître la période entre le 15 août 1769 et le 5 mai 1821», plastronne-il, citant les dates de la naissance et de la mort de l'Empereur. Il a dévoré les volumes références d'Alain Castelot, les biographies d'Alain Decaux, le Dictionnaire amoureux de Jean Tulard et, plus récemment, Thierry Lentz. «Il m'arrive même de les relire», jure-t-il. «La période pour laquelle j'ai une vraie passion, ce sont les Cent Jours. Il n'y a que 600 soldats qui l'ont suivi sur l'île d'Elbe. Et son retour était catastrophique. Chez Napoléon, il y a un retour excessif à l'Ancien Régime.»

Napoléon est un politique à l'heure où les élus semblent désarmés. Il donne à voir l'illusion d'un pouvoir tout-puissant jusqu'à la caricature: «Son problème, c'est qu'il n'a pas su lâcher le pouvoir. Il ne pouvait pas s'arrêter.»

Placé retient plus facilement la Banque de France et l'institution du Franc; il vante le bilan du Consulat, qui permit à des industries de se reconstruire; mais rejette l'idée européenne dont s'inspirait Napoléon: «Je pense que l'Europe est son plus gros échec. Il a eu un rêve, certes, mais je suis plutôt d'accord avec Talleyrand et sa vision des frontières naturelles de l'Europe. Au contraire, l'hyper-puissance française a réactivé les nationalismes. Sans Bonaparte, on aurait pu éviter la Guerre de 14/18.»

Car l'Empire fut sanguinaire. Dès le coup d’État de Brumaire en novembre 1799, Napoléon instaure un pouvoir personnel et autoritaire. Qu'il le veuille ou non, quelques années après la Révolution Française, il redevient monarque par le fait politique. Placé conclut: «On est allés en Espagne pour un fait dynastique alors que son frère était un incapable... Finalement, sa faute ultime, ce fut le retour à l'hérédité du pouvoir ; la promotion du sang, alors qu'il avait défendu une certaine idée du mérite.»

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