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Et si les techno-optimistes avaient tort?

Le Projet Morpheus de Sony, un casque de réalité virtuelle au salon Gamescom 2014 à Cologne, le 13 août 2014. REUTERS/Ina Fassbender

Le Projet Morpheus de Sony, un casque de réalité virtuelle au salon Gamescom 2014 à Cologne, le 13 août 2014. REUTERS/Ina Fassbender

En dépit d'une grande agitation autour du potentiel de rupture des nouvelles technologies, les gains de productivité sont-ils définitivement derrière nous?

Dans le débat incessant autour de l’impact de l’automatisation, de l’intelligence artificielle et de la connexion des activités et des humains entre eux, deux questions reviennent sans cesse: la rupture technologique à venir est-elle si fondamentale qu'on l'entend parfois? Et à qui profitera-t-elle?

Dans le magazine Foreign Affairs, Martin Wolf apporte une contribution qui tranche avec les grandes prophéties de ceux qu’il appelle les techno-optimistes –pensons par exemple à ce que nous disais Jeremy Rifkin de l’impact qu’aura Internet sur notre système économique et politique.

Selon Martin Wolf, l’orgie d’innovations radicales que prophétisent les techno-optimistes n’aura pas lieu et pour une raison simple: dans les pays les plus riches, les gens peuvent déjà manger à leur faim, se déplacer sur de grandes distances, régler la température à des niveaux confortables, bénéficier de la lumière artificielle la nuit et, dans de nombreuses zones de la planète, les habitants espèrent encore avoir droit eux aussi à ce bien-être.

Les grands progrès de l’humanité sont donc derrière nous. S’appuyant sur les travaux de l’économiste Robert Gordon, l’auteur observe que la seconde révolution industrielle, celle de la fin du XIXe siècle, ridiculise la soi-disant «troisième révolution industrielle» des TIC à laquelle nous assisterions. Car que valent Facebook, l’iPad et plus généralement Internet quand on les compare aux progrès passés comme l’eau potable, l’électricité, la réfrigération, les égouts, la vaccination, les antibiotiques? Les transports sont les mêmes que ceux inventés il y a un siècle, la vitesse de transport elle-même n’augmente plus depuis un demi-siècle.

Défis politiques

Wolf reprend à son compte une thèse déjà évoquée ici, celle de «la grande stagnation», titre d’un essai de l’économiste Tyler Cowen. Selon sa thèse, les gains de productivité entraînés principalement par l’éducation sont désormais en train de stagner. Nous sommes arrivés à un plateau technologique. Pour Wolf,

«Le soi-disant big data aide certainement à la prise de décision. Mais beaucoup de ses produits –le trading ultra-rapide, par exemple– sont soit socialement et économiquement sans objet, soit possiblement néfastes. L’impression 3D est une activité de niche –amusante, mais il est peu vraisemblable qu’elle révolutionne l’industrie manufacturière.»

Le marché du travail va se scinder en deux: les gens qui donnent des ordres aux ordinateurs et ceux à qui les ordinateurs donnent des ordres

Marc Andreessen, investisseur de la Silicon Valley

Tout semble plaider donc en faveur de la thèse d’une excitation démesurée de nos contemporains vis-à-vis du changement technologique, sauf que ce dernier aura néanmoins un impact très puissant sur un plan fondamental de l’organisation des sociétés, celui de l’emploi. La probabilité que les machines et algorithmes se substituent à l’emploi humain est à présent bien établie: en particulier, on sait que ces technologies détruisent de l’emploi de qualifications moyennes et faibles, quand les salariés très qualifiés ont plutôt tendance à en profiter, ce qu’on nomme le biais de compétence du changement technologique. Ce que l’investisseur de la Silicon Valley Marc Andreessen a résumé d’une formule lapidaire: le marché du travail va se scinder en deux parties, «les gens qui donnent des ordres aux ordinateurs et ceux à qui les ordinateurs donnent des ordres».

Pour Martin Wolf, le grand débat à venir ne portera pas sur la technique mais sur l’organisation politique qui en découlera: la question de la redistribution des richesses produites devra être posée. Il envisage un revenu universel puisé sur les revenus de la propriété intellectuelle et incite ses contemporains à s'emparer de ces défis qui, contrairement aux apparences, ne sont pas techniques mais essentiellement politiques.

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