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Quatre-Bras, Ligny et Wavre: les batailles oubliées de 1815

Le 28e Régiment à Quatre Bras, par Elizabeth Thompson - (1875)  via Wikipedia License CC

Le 28e Régiment à Quatre Bras, par Elizabeth Thompson - (1875) via Wikipedia License CC

Si Napoléon avait écrasé les Prussiens à Ligny, la bataille de Waterloo n’aurait probablement pas eu lieu.

«Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes et que ce sera l’affaire d’un déjeuner.»

Napoléon apparaît confiant au matin de Waterloo. Confiant et même un peu méprisant à l’encontre du maréchal Soult, à qui il s’adresse de la sorte et à qui il rappelle de mauvais souvenirs espagnols. Et pourtant, au soir du 18 juin 1815, la carrière militaire de Napoléon est terminée. Des heures durant, ses troupes tentent sans succès de déloger les troupes britanniques, hollandaises, belges et allemandes commandées par le duc de Wellington. La bataille de Waterloo est un choc frontal, sans génie, sanglant, brutal et meurtrier. Napoléon n’a pas fait dans la dentelle. Comme Wellington l’écrira plus tard dans ses mémoires: «Il m’a attaqué à l’ancienne et je l’ai battu à l’ancienne.»

Vers le milieu de l’après-midi, Napoléon a la mauvaise surprise de voir arriver, sur son flanc droit, les colonnes de plusieurs corps prussiens menés par Blücher. L’arrivée de ces renforts alliés sonne le glas des espérances françaises. Napoléon n’a pas d’autre choix que de reconnaître sa défaite et de quitter les lieux. Son armée est en lambeaux, les fuyards encombrent les routes. Bientôt, Wellington et Blücher se retrouvent non loin de l’auberge dite de «La Belle Alliance» un nom que Blücher aurait bien choisi pour cette bataille. Ce sont finalement les Anglais qui l’emportent en proposant le nom du village de Waterloo, où aucun combat n’a pourtant eu lieu (il est à quelques kilomètres au nord du Mont Saint-Jean où se tenaient les lignes anglo-alliées), mais qui a l’avantage d’être facile à prononcer pour un palais anglais.

Mais la défaite de Waterloo tend à faire oublier qu’avant cette bataille, il y en eut deux autres, livrées le 16 juin, les batailles des Quatre-Bras et de Ligny, et une autre, celle de Wavre, le même jour. Si elles s’étaient déroulées différemment, le cours de la bataille de Waterloo aurait pu être radicalement changé.

Elle aurait d’ailleurs fort bien pu ne pas avoir eu lieu du tout. Une suite de mauvaises décisions et d’excès de confiance vont produire, pour les armes françaises, le désastre que l’on sait.

Remettre l'armée française sur pied

C’est à la fin du mois de mars que Napoléon, débarqué de l’île d’Elbe au Golfe Juan, arrive à Paris, déserté par Louis XVIII et les Bourbons. Autrichiens, Russes, Prussiens et Britanniques sont réunis à Vienne pour décider du partage de l’Europe. La nouvelle du débarquement les a surpris, mais ils ont la possibilité d’agir de concert et rapidement. Les Britanniques ont des troupes stationnées en Belgique et aux Pays-Bas, les Prussiens, une armée déployée à proximité du Rhin. Quant aux Russes et aux Autrichiens ils sont dépourvus de tout moyen d’intervenir promptement. Mais les Alliés ne font aucun mystère de leur intention: renverser à nouveau Napoléon. Pour l’empereur, l’issue est donc simple: la victoire militaire ou l’abdication.

Napoléon anticipe le plan des Alliés, qui saute aux yeux: les Britanniques, avec des contingents hollando-belges et allemands, et les Prussiens représentent une force déjà considérable, de près de 220.000 hommes, mais séparée en deux. Si ces deux armées se réunissent, ce qu’elles ne vont pas manquer de faire, l’armée française va se retrouver face à un adversaire plus nombreux. Il faut donc manoeuvrer en position centrale, c’est-à-dire entre les deux armées, défaire la première armée que l’on rencontrera avant de se rabattre sur la seconde.

Pour cela, Napoléon doit se mettre en ordre de marche sans tarder, malgré les difficultés: le pays est exsangue, les Français sont las et l’armée fait face à de nombreuses défections d’officiers royalistes qui refusent de servir l’Empereur. C’est le brillant général Davout qui réorganise en deux mois l’armée française. Brillant, audacieux et méthodique il va manquer à la tête d’un corps d’armée.

Mi juin, l’armée française est prête, à la grande surprise des Alliés, qui attendaient plutôt une offensive en juillet. Le 15 juin 1815, l’Armée du Nord (tel est le nom de cette armée commandée par Napoléon) franchit donc la frontière belge et s’empare de Charleroi. Ney commande l’aile gauche de l’armée et Grouchy commande l’aile droite.

Rapidement les Français arrivent au contact de leurs adversaires, qui ne sont plus distants que de d’une vingtaine de kilomètres. Et c’est ainsi que dans la journée du 16 juin, vont se dérouler deux batailles: Ligny contre les Prussiens et les Quatre-Bras contre les Anglo-Alliés

Ligny, la dernière victoire

Bataille de Ligny, par Theodore Yung, via Wikipedia, License CC.

Napoléon a, dès le 15 juin au soir et la rencontre avec l’avant-garde de l’armée prussienne près de Charleroi, choisi son parti. Il va prendre la tête de son aile droite et écraser l’armée prussienne dont trois des quatre corps d’armées sont déployés autour de la bourgade de Ligny. Les positions prussiennes ont été transformées en véritable forteresse. Le moindre muret est garni de troupes, on a renversé des meubles ou des charrettes dans les rues des villages. Blücher, qui commande l’armée prussienne, a l’intention de livrer une bataille défensive. Il sait que Wellington ne se trouve qu’à quelques dizaines de kilomètres de lui et pourra peut-être lui prêter main-forte.

Napoléon dispose des deux corps d’armée de son aile droite, le 3e (Vandamme) et le 4e (Gérard), le 6e corps (Mouton), la Garde Impériale presque au complet et trois corps de cavalerie. C’est vers 15h00 que la bataille débute, par une duel d’artillerie, l’armée française frappant les positions prussiennes avant de se lancer à l’assaut. Le dispositif prussien est menacé, Blücher est partout et ordonne à ses troupes de tenir le plus longtemps possible pour éviter un désastre.

Mais on n’obtient rarement une victoire complète en attaquant frontalement l’ennemi. On l’obtient, par exemple, en le fixant où il se trouve et en le contournant pour l’empêcher de s’enfuir, en l’encerclant.

Pour contourner les Prussiens, Napoléon a deux options. La première est d’engager le 1er Corps du général Drouet d’Erlon, situé à mi-chemin entre les troupes du Maréchal Ney, à gauche de Napoléon, et celles que commande l’empereur. En remontant au nord, le 1er corps peut contourner les Prussiens, les séparer définitivement de leurs Alliés britanniques, et empêcher Blücher de se replier. Malheureusement, le 1er corps a reçu de Ney l’ordre de venir l’appuyer au carrefour des Quatre-Bras et s’est mis en marche vers le nord-ouest avant de recevoir l’ordre de Napoléon et de faire marche au nord-est. Il ne va pas participer à la bataille.

L’autre option est que le Maréchal Ney s’empare du carrefour des Quatre-Bras et se mette en marche sur la route de Namur, ce  qui permettrait à Ney de déboucher sur les arrières de l’armée prussienne et de l’encercler. Mais comme nous allons le voir, par une suite d’incompréhensions, d’erreur et d’un peu de pusillanimité, le Maréchal Ney ne va pas y parvenir.

Aussi l’armée française s’épuise-t-elle en attaques contre les lignes prussiennes qui, peu à peu finissent par céder avant d’abandonner le champ de bataille, en bon ordre, à la faveur de la nuit. Près de 25.000 Prussiens ont été tués, blessés ou portés disparus, tandis que les Français ont perdu moitié moins de monde. Napoléon vient de remporter une victoire. Il ignore que c’est la dernière.

Les Quatre-Bras, un match nul

Carte de la bataille de Quatre-Bras, via Wikipedia, License CC

Tandis que Napoléon bataille contre Blücher à Ligny, le Maréchal Ney fait face aux troupes anglo-alliées commandées nominalement par le Prince d’Orange mais, techniquement, par le général Wellington.

Si la bataille des Quatre-Bras ne s’est pas soldée par une défaite des Britanniques, Wellington n’y a pas été pour grand-chose et il a même fait preuve d’un certain manque de discernement.

C’est en effet le général belge Constant-Rebecque, chef d’état-major du Prince d’Orange, qui a décidé de déployer une brigade d’infanterie (environ 4500 hommes) au carrefour des Quatre-Bras, où se croisent la route menant de Nivelle à Ligny et celle qui relie Charleroi à Bruxelles.

Cela n’est évidemment pas suffisant pour arrêter un corps d’armée de 15.000 hommes, mais de toutes les façons, les Alliés ne disposent pas de davantage de troupes dans le secteur. Wellington n’a tellement pas conscience du danger le 15 juin qu’il ordonne même aux troupes stationnées aux Quatre-Bras d’abandonner leur position. Constant-Rebecque décide de passer outre et de doubler le nombre d’hommes.

La suite va lui donner raison.

Vers 10h.00 le 16 juin, Wellington arrive aux Quatre-Bras. Il apprend que des cavaliers légers français ont été aperçus et amende donc ses ordres avant de rejoindre Ligny vers midi et de s’y entretenir avec Blücher. Il ordonne, avant cela, que plusieurs divisions britanniques rejoignent le carrefour.

Pendant ce temps-là, les Français qui disposent tout de même d’un corps d’infanterie et d’un corps de cavalerie, ne font pas grand chose. Le Maréchal Ney, qui les commande, a la réputation d’être un fonceur. Mais pour une des premières fois de son existence, il doit livrer bataille sans la supervision de Napoléon et il tergiverse, d’autant qu’il n’a rejoint l’armée que quelques jours auparavant et que ses instructions ne sont pas très claires. Doit-il engager l’ennemi? Le repousser? le pourchasser? Le retenir? Quand vers 14h.00 il se décide enfin à attaquer, c’est très prudemment, et un peu tard: il dispose d’environ 10.000 fantassins et 4500 cavaliers contre 8000 fantassins au camp d’en face, qui n’en comptait que la moitié le matin même.

Tout au long de la journée, les renforts affluent de part et d’autre, avec au départ un avantage aux Français qui reçoivent l’appui de nouvelles troupes. Mais des renforts anglais arrivent du nord et viennent stabiliser la situation. Ney a, comme on l’a vu, demandé au 1er corps de le soutenir, mais ce dernier a reçu ordre de Napoléon de le rejoindre. Ney est donc livré à lui-même.

La nouvelle est d’autant plus mauvaise qu’entre-temps, ordre est arrivé de Napoléon, qui exige de lui qu’il s’empare du carrefour et se rabatte sur les arrières des Prussiens. La mission de Ney est enfin claire, mais il est trop tard: il est presque 17h.00 et le rapport de force commence à s’inverser en faveur de Wellington. Ney fait charger sa cavalerie lourde pour tenter d’emporter la décision. En vain. La bataille s’étire jusqu’à la nuit tombée et les Alliés dorment sur leurs positions, bien décidés à attendre la main tendue des Prussiens et l’assaut de Napoléon.

C’est dans la matinée du 17 juin 1815 que Wellington apprend que Blücher a été vaincu et bat en retraite. Napoléon fait à présent marche sur lui avec le gros de ses troupes. Le troisième et dernier acte de la tragédie qui mène à Waterloo va pouvoir se jouer.

Wavre, une bataille pour rien

Sitôt la victoire de Ligny remportée, Napoléon décide de basculer sur l’aile gauche et de rejoindre Ney avec la Garde impériale, le 1er et le 6e corps et une partie de sa cavalerie, ne laissant plus à Grouchy que les 3e et 4e corps d’armée et deux corps de cavalerie. Dès le lendemain, Napoléon marche vers le nord-ouest, rejoint Ney et chemine vers Bruxelles pour trouver, le 17 juin au soir, l’armée de Wellington déployée sur le Mont Saint-Jean, non loin de Waterloo. La suite est connue.

Ce qui l’est moins, c’est que Grouchy a reçu pour mission de suivre Blücher, mais pas pour l’empêcher de tendre la main à Wellington. Car Napoléon est persuadé d’avoir infligé une défaite si cuisante aux Prussiens que Blücher doit profiter de la nuit pour marcher vers l’Est et s’éloigner de Wellington. Grossière erreur: Blücher est en train de remonter au nord pour rejoindre son allié.

La poursuite s’engage mollement le 17 juin. Grouchy démontre qu’un excellent subordonné ne fait pas forcément un bon général en chef. Il n’est guère énergique et laisse aux Prussiens le temps de filer. Ces derniers remontent vers Wavre où ils espèrent passer la Dyle avec, en tête de cortège, le 4e corps prussien qui n’a pas participé à la bataille de Ligny et est donc frais.

Le 18 juin, vers midi, alors que la bataille de Waterloo commence, Grouchy n’a pas encore fait mouvement depuis la veille au soir. La canonnade est parfaitement audible de là où il se trouve. Il pourrait «marcher au canon» vers le nord-ouest, mais décide de s’en tenir à ses ordres et attaque l’arrière-garde des Prussiens retranchés dans Wavre et derrière la Dyle tandis que le reste de leurs troupes marche vers Waterloo où ils vont précipiter la défaite de Napoléon. Averti du désastre, le maréchal se replie en bon ordre vers la frontière avec le gros de ses troupes. La campagne de Belgique est terminée, Napoléon est vaincu et les Bourbons vont remonter sur le trône de France.

Une campagne jouée d’avance?

En l’espace de deux jours, l’armée française a donc livré quatre batailles, remporté la première et perdu la dernière. Si Napoléon avait écrasé les Prussiens à Ligny, avec le concours éventuel du Maréchal Ney, la bataille de Waterloo n’aurait probablement pas eu lieu et Wellington se serait trouvé en péril extrême. Mais en juin 1815, tout mène à la morne plaine de Waterloo.

Il y a tout d’abord l’état d’esprit de Napoléon. Il est irritable, contrarié et surtout trop sûr de lui, étalant son mépris pour ses adversaires comme pour certains de ses subordonnés.  A Ligny comme à Waterloo, il assiste à la bataille de loin, comme étranger à des évènements qui pourtant vont déterminer son propre sort. Le feu sacré du général Bonaparte est bien loin.

Il y a aussi le choix de ses subordonnés. Soult est un détestable chef d’état-major. Ney est brouillon, quant à Grouchy, c’est le pompon: fraîchement nommé maréchal, il a sous ses ordres deux généraux, Gérard et Vandamme, qui aurait légitimement pu prétendre au maréchalat et qui, tous deux issus de l’infanterie, ne goûtent guère de se retrouver sous les ordres d’un général de cavalerie. Le courant ne passe pas entre les hommes, les deux subordonnés contestant sans cesse les ordres et décisions de leur supérieur, qui finit par ne plus les supporter. Quand le 18 juin, on entend tonner le canon vers le Mont-Saint-Jean, c’est presque à genoux que Gérard et Vandamme supplient Grouchy d’abandonner la poursuite des Prussiens et de rejoindre Napoléon. Mais ce dernier ne veut ni ne peut plus les écouter et décide de s’en tenir à ses ordres, rien que ses ordres. On reconnaît un grand chef à sa capacité à prendre des initiatives quand la situation change. Grouchy n’a pas cette étoffe.

Il y a enfin de mauvais choix stratégiques, un plan de campagne bien conçu mais mal défini, qui laisse le maréchal Ney presque sans instruction sur ce qu’il doit faire durant toute la journée du 16 juin. Il y a ce corps du général d’Erlon qui, durant cette même journée, va se déplacer entre deux batailles situées à moins de 15 kilomètres l’une de l’autre et réussit l’exploit magistral de ne participer à aucune d’elles. Il y a des troupes parfois jeunes, parfois d’une fiabilité relative, souvent inexpérimentées. Il y a le manque d’imagination de Napoléon qui, le 18 juin, à Waterloo, se contente de lancer ses troupes dans un choc frontal face à un adversaire retranché qui les décime.

Un Napoléon absent, une armée qui n’est plus que l’ombre de la Grande Armée, une stratégie mal exécutée, des erreurs d’appréciations en pagailles sont autant de raison qui explique la victoire de Wellington et de Blücher le 18 juin 1815. Sans oublier l’opiniâtreté de ces deux généraux et le courage de leurs troupes. Car pour perdre une bataille comme pour la gagner, il faut être deux. Ou trois, en l’espèce.

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