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«Jurassic World»: est-il impossible de faire renaître les dinosaures?

«Jurassic World» © Universal

«Jurassic World» © Universal

En tous cas, la technologie nécessaire existe déjà.

Au début du film Jurassic World, les personnages nous apprennent que le clonage des dinos est passé de mode –déjà. Brontosaures? Bien barbants. Tricératops? Trop rasoirs. Les «procédés scientifiques» à l'origine des merveilles du premier film (extraire de l'ADN retrouvé dans des moustiques préhistoriques, combler les trous avec des gènes de grenouilles, puis battre le tout pour créer un dinosaure en chair et en os) sont déjà dépassés. «Il faut bien le reconnaître», déclare Claire Dearing, la directrice de Jurassic World (jouée par Bryce Dallas Howard): 

«de nos jours, les dinosaures n'impressionnent plus personne».

Que faire, donc, pour remettre des étoiles dans les yeux des masses désabusées? Réponse: élaborer une créature plus grande, plus impressionnante, plus majestueuse; un dinosaure capable de transcender les lois de la nature. Armés de leurs tubes à essai et de leur folie des grandeurs, les scientifiques s'attellent à leur création originale. Ils bardent le génome du tyrannosaure d'ADN de seiche et de grenouille reinette pour créer leur Mathusalem sur mesure: l'Indominus rex. Après tout, pourquoi imiter Mère Nature lorsque vous pouvez la surpasser? 

A ce stade, votre radar à inepties scientifiques est sans doute en alerte. Mais la question demeure: est-il vraiment impossible de créer un mastodonte préhistorique en utilisant un patchwork d'ADN de différents animaux? 

L'avènement du pouletosaure

La création d'un dinosaure est une entreprise bien moins fantaisiste qu'elle pouvait le paraître à l'époque du premier film. Depuis 1993, les mondes de la génétique préhistorique et de la biologie du développement ont fait des pas de géants. Certains scientifiques parlent même d'inverser l'évolution de poulets afin de les transformer en dinosaures– on pense notamment à Jack Horner, le paléontologue ayant inspiré le personnage d'Alan Grant dans Jurassic Park, qui a officié comme consultant ès dinosaures auprès des créateurs de Jurassic World. En théorie, il est possible «d'inverser l'évolution» des poulets afin d'avoir accès à des gènes préhistoriques à la base de plusieurs caractéristiques des dinosaures: leurs dents, leurs écailles, leurs serres... Résultat: le pouletosaure!

Mais dans ce scénario, on se contente de travailler avec les moyens du bord: un génome de poulet comportant quelques vestiges de leur évolution. Le fait de mélanger des éléments issus d'espèces complètement différentes nécessiterait un peu plus d'imagination. 

Mammouth laineix; au Royal BC Museum de Victoria (Canada). Via Wikipedia, License CC.

Il suffit d'interroger les scientifiques qui cherchent aujourd'hui à recréer le mammouth laineux– et ce via l'épissage de gènes du mammouth présents dans le génome de l'éléphant moderne. 

Ou encore ceux qui tentent de faire revivre la tourte voyageuse (espèce aujourd'hui disparue) en greffant son ADN sur celui d'un pigeon. 

La bonne nouvelle? «Ce n'est pas impossible», explique Robert DeSalle, généticien au Sackler Institute for Comparative Genomics et co-auteur de The Science of Jurassic Park And The Lost World Or, How To Build A Dinosaur: «la technologie nécessaire existe déjà».

Le savoir-faire permettant de combiner des génomes différents n'est pas qu'une affaire de science-fiction. Voilà plusieurs années que nous créons des mutants hybrides: nous les appelons «OGM». 

Chaque jour, des millions de personnes avalent des fraises comportant des gènes antigel de poisson (flet) ou des oranges porteuses de gènes protecteurs hérités du cochon. Et la faune n'est pas épargnée: voilà plusieurs décennies que les chercheurs colorient des embryons de poissons zèbres et de geckos léopards avec des protéines vert fluorescent provenant de méduses et de coraux pour mieux suivre leur développement. Mais alors, où sont les rhinosaures? Où est le Clairodactyle, cet hybride doté d'une faculté rare: pouvoir voler sur de longues distances en talons hauts?

Dinos > fraises

Le seul petit problème, c'est que les dinos sont un peu plus complexes que les fraises. Pour créer un légume ou un fruit OGM, il suffit d'isoler le gène de la caractéristique recherchée. Pour créer un parc à la Jurassic World, il faudrait reproduire des caractéristiques impliquant plusieurs centaines de gènes. 

Prenez le camouflage, qui est l'un des atouts (attention spoilers!) de l'Indominus rex (à la grande surprise de ses dresseurs). La capacité à se fondre dans l'environnement requiert plusieurs mutations de gènes associés au système nerveux, à la peau, aux hormones et à la sensibilité thermique. «Il s'agit sans doute de toute une gamme de gènes», affirme Beth Shapiro, professeur d'écologie et de biologie de l'évolution à l'université de Californie à Santa Cruz et auteure de How to Clone a Mammoth: The Science of De-Extinction.

Autrement dit, ce n'est pas une simple affaire de copier-coller génétique. «Lorsque les génomes évoluent, ils ne le font pas en circuit fermé», explique Shapiro. «Ils évoluent dans le contexte du génome dans son ensemble». Une grande partie des gènes manipulés sont pleiotropiques– ce qui signifie que leurs informations codées correspondent à plusieurs caractéristiques somatiques différentes. 

Je ne peux pas couper le gène des ailes, l'insérer dans un éléphant et m'attendre à créer un éléphant ailé

Beth Shapiro

Et ce n'est pas comme si chacun d'entre eux étaient situés au même endroit: ils se trouvent aux quatre coins du génome. On comprend ainsi un peu mieux la difficulté d'une telle entreprise. Shapiro explique que cela revient peu ou prou au fait d'essayer de remplacer les pattes avants d'un éléphant par des ailes. «Je ne peux pas couper le gène des ailes, l'insérer dans un éléphant et m'attendre à créer un éléphant ailé», résume-t-elle non sans un soupçon d'exaspération. «Le gène des ailes, ça n'existe pas».

Une autre raison –plus importante encore– permet d'expliquer l'échec de telles tentatives. Nous avons certes séquencé des centaines de génomes animaux, mais nous ne savons pas encore comment chacun d'eux fonctionnent dans sa globalité. En un sens, nous disposons du vocabulaire permettant décrire le langage de la biologie, mais nous n'avons pas encore maîtrisé la grammaire. DeSalle: 

«Nous avons accès aux séquences du génome du poulet depuis une décennie, mais lorsqu'il s'agit de les comprendre, on est pas encore sorti du poulailler». 

Jurassic World est donc dans le vrai: dans la réalité, le fait d'injecter une caractéristique complexe dans un génome étranger reviendrait à implanter une espèce étrangère dans l'écosystème fragile d'une île. (Il s'agit d'ailleurs là d'un parfait résumé de l'intrigue de Jurassic Park). Quelles que soient les précautions prises, personne ne peut prédire la chaîne d'interactions complexes qui en découlerait. Seule conséquence prévisible: la destruction d'un système dans son ensemble –et une bonne inspiration pour un film à grand spectacle.

«On parle ici de mêler et d'associer des génomes séparés par des centaines de millions d'années d'évolution», explique David Blockstein, chargé de recherches au sein du National Council for Science and the Environment et directeur du Passenger Pigeon Project (projet sur la tourte voyageuse). «Difficile d'imaginer que cela puisse fonctionner».

Mais Jurassic Park n'a jamais eu pour but de faire toute la lumière sur l'aspect scientifique de la résurrection d'espèces disparues. Son but premier était d'imaginer l'impossible. Regarder Jurassic World, c'est éprouver à nouveau le frisson que nous avons ressenti en voyant le monstre de Frankenstein s'animer, ou en voyant le protagoniste d'H.G. Wells mettre en marche sa machine à voyager dans le temps. L'espace d'un instant, l'homme dépasse sa propre condition, son esprit toise de haut l'ensemble de la création, aussi indomptable que... eh bien, que l'Indominus rex. 

Et puis l'instant d'après, il se fait bouffer.

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