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Le printemps orwellien des intellectuels français

Sur le tournage de l'épisode consacré à «1984» de la série américaine «Studio One» en 1953 CBS via Wikimedia CC License by

Sur le tournage de l'épisode consacré à «1984» de la série américaine «Studio One» en 1953 CBS via Wikimedia CC License by

Des philosophes reprennent son héritage, les publications sont nombreuses à faire référence à son œuvre, un comité de journalistes le choisit comme figure tutélaire... L'écrivain George Orwell connaît une fortune singulière dans la pensée française actuelle. Comment expliquer le succès de cet homme de gauche britannique mort il y a soixante-cinq ans?

Orwell, on n’a plus que ce nom-là à la bouche. Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables. 

Preuve que l’orwellisme est décidément un parfum capiteux ces temps-ci, même les narines de la promo 2015-2016 de l’ENA l’ont senti. La troupe d’énarques porte désormais fièrement le nom de celui dont l’idéal politique, s’il était appliqué, ferait autant hurler les apprentis hauts-fonctionnaires de Strasbourg que leurs voisins députés européens.

Pourtant, sur le papier, rien ne prédisposait George Orwell à tenir une telle place dans le paysage intellectuel français, encore moins sans doute à devenir l’enseigne de ce qu’on peut voir dans les exemples cités plus haut (oubliez les énarques ceci dit, ce qui ne devrait pas être trop difficile) comme un renouveau du souverainisme ou d’un conservatisme français. Des années après le rapt de Jaurès et Blum par un Nicolas Sarkozy plus proche des patrons du CAC 40 que des mineurs de Carmaux ou des grévistes de 1936, déleste-t-on à nouveau la gauche d’un de ses symboles? Certains s’étranglent en tout cas devant cette publicité inattendue de l’œuvre du Britannique. 

Pourtant, à bien tendre l’oreille aux passages des grands thèmes d’Orwell, on s’aperçoit que la proximité d’Orwell avec les tenants d’une politique républicaine populaire, située en dehors des clivages traditionnels, n’est pas si saugrenue.

L’itinéraire accidenté d’un fils de bonne famille

George Orwell portait en fait le nom d’Eric Arthur Blair, et ce sera bien son seul point commun avec Tony. Il naît en Inde en 1903 dans une famille de la bonne bourgeoisie des colons anglais. Il intègre par la suite le très prestigieux Collège d’Eton, que fréquentent les enfants de l’aristocratie et des grandes fortunes du pays. Le futur auteur de 1984 y reçoit notamment l’enseignement d’un autre grand esthète de la dystopie: Aldous Huxley, qui écrira Le Meilleur des mondes.

À la sortie de l’école, en devenant sergent en Birmanie, il enfile pour la dernière fois le masque d’un impérialisme qu’il ne tarde pas à jeter au loin. Son expérience dans la police impériale l’écœure vite et le rapproche des milieux anticolonialistes et marxisants. En 1934, il fait dire à son personnage John Flory dans Une histoire birmane que «le fonctionnaire maintient le Birman à terre pendant que l’homme d’affaires lui fait les poches». Ce dégoût est un point de non-retour dans la vie d’Orwell, qui revoit alors ses plans.

C’est d’abord Londres puis Paris, villes où il entreprend de s’avilir, à l'instar d'Arthur Rimbaud, qui, un peu avant lui, s’était lancé dans «le dérèglement systématique de tous les sens», comme un projet littéraire sans doute mais aussi pour renouveler la forme d’une existence et s’extirper du cercle qui les a vus naître. De cette vie d’errance auprès des plus misérables, il tire la matière de son livre Dans la dèche à Paris et à Londres.

Pour quelques temps, il enchaîne des travaux qui l’occupent sans le préoccuper outre-mesure: il est professeur dans la province britannique puis libraire à Londres. En 1936, la guerre d’Espagne met aux prises la République d’un Frente popular, contesté sur sa gauche, avec l’armée séditieuse de Franco, et ramène Orwell sur la route. Avec les gens du POUM, parti trotskiste, il lutte à Barcelone et en Aragon. Au cœur des combats, il découvre que ses compagnons, rétifs à la mainmise des staliniens sur le marxisme, sont autant combattus par les fusils des officiers franquistes que par les communistes réguliers. La répression l’oblige bientôt à quitter le pays avec sa femme. 

Sans être un anti-intellectualiste, il critique les intellectuels pris dans des logiques partisanes

Bruce Bégout, philosophe spécialiste de la pensée d’Orwell

Les propos incendiaires glanés en Catalogne, les avis définitifs d’universitaires ou écrivaillons anglais qui n’ont pas entendu siffler une balle mais soutiennent mordicus que Staline a raison de voir dans le POUM une organisation fasciste, et davantage encore la montée des totalitarismes, sont autant de creusets d’où jailliront 1984 et La Ferme des Animaux et où vont venir fusionner les anciens et les nouveaux concepts pour donner un tour définitif à sa formation d’auteur. Il y trouve aussi sa position si particulière au sein d’une intelligentsia qu’il n’aime pas. Bruce Bégout, philosophe spécialiste de la pensée d’Orwell, explique:

«Sans être un anti-intellectualiste, il critique les intellectuels pris dans des logiques partisanes, et la tendance de certains à l’abstraction la plus totale. Il blâme ces gens qui sortent des slogans vides, dénués de toute honnêteté, et il rejette cette collusion que l’intellectuel entretient souvent avec le pouvoir pour une reconnaissance qu’il n’obtient jamais. Ce qui l’insupporte, c’est que des personnes censées le mieux résister aux mensonges en créent eux-mêmes.»

Selon Bruce Bégout, cette probité intellectuelle, qui rechigne à suivre le licol d’un parti explique en partie que les références à Orwell bourgeonnent un peu partout dans les librairies, et s’invitent à présent dans les médias: «Orwell incarne une droiture qui sert de modèle en ces temps d’incertitude intellectuelle. On célèbre enfin un auteur qui a globalement eu raison après avoir encensé des gens qui ont eu totalement tort. Et puis son succès provient aussi de l’effondrement de la gauche marxiste, qui a réveillé des formes de socialisme hétéromarxistes, comme celle représentée par Orwell. » Car le philosophe français l’assure, le romancier et essayiste britannique «est toujours resté marxiste, non orthodoxe certes, mais marxiste. Il appartenait viscéralement à l’extrême gauche, même s’il a rejoint le parti travailliste».

La question demeure: comment expliquer que cet homme résolument à gauche passe pour l’homme de la situation auprès d’intellectuels français qui n’ont en commun que de penser que le clivage droite-gauche est peu ou prou obsolète, dépassé par une fracture plus large mais moins visible entre l’idéologie libérale et la culture populaire?

L’orwellisme est un populisme

L’œuvre de George Orwell est traversée de bout en bout par l’attention accordée au gagne-petit voire au gagne-rien

L’œuvre de George Orwell est traversée de bout en bout par l’attention accordée au gagne-petit voire au gagne-rien, qu’on retrouve dans ses essais politiques comme dans ses romans et qu’on peut désigner sous le terme de «populisme», un gros mot dans le discours politique actuel et simple nom commun dans le dictionnaire, où il signifie la sensibilité populaire de celui qui le porte. 

Un livre majeur représente l’aspiration d’Orwell à puiser sa pensée politique dans la vie des plus humbles, Le quai de Wigan, où une enquête dans les mines du nord de l’Angleterre l’emmène à retrouver, dans les profondeurs de la société industrielle, les richesses des traditions et du bon sens populaire. Cette cohérence d’un tissu social capable de résister au mal et à l’indécence récurrente des élites, Orwell la théorise: il la dénomme «common decency», ou «décence commune». Un concept qu'Alain Finkielkraut reprenait de manière très paradoxale il y a cinq ans dans Marianne tout en défendant la social-démocratie:

«Il faudrait réfléchir de manière globale et se dire que la social-démocratie c'est l'instauration de limites. [...]Il faut en revenir à ce qu'Orwell appelait la décence commune.»

Bruce Bégout, qui a étudié ce concept avec plus de profondeur dans son livre, De la décence ordinaire, développe: 

«Pour Orwell, il n’est pas question d’idéaliser le peuple. Mais, selon lui, ce n’est pas le savoir qui est explicatif mais la pratique. Or, dans l’ensemble des pratiques populaires, il observe une forme de solidarité, une banalité du bien susceptible de se dresser face au mal contenu dans les grands enjeux politiques ou financiers.»

S’il y a un espoir, il est chez les prolétaires

Winston, dans 1984

Cette décence commune, qu’elle soit explicitement nommée ou non, innerve toute la démarche intellectuelle d’Orwell. Dans le tome III de ses Essais, articles et lettres, compilés par sa veuve après sa mort, il regrettait que «l’idée même d’essayer de savoir ce que pense effectivement l’homme ordinaire, au lieu de présumer ce qu’il pense, ce qu’on voudra qu’il pense, [soit] considérée comme saugrenue et malvenue».

Dans son roman le plus célèbre, 1984, un totalitarisme effrayant piloté par la figure de Big Brother renforce sa domination sur une civilisation qu’il détruit en réécrivant le passé, amputant la langue et en faisant planer la terrible terreur de la police de la Pensée sur le peuple. Mais une frange de la population jouit d’une certaine autonomie, car largement méprisée par le pouvoir: les prolétaires. L’occasion pour le héros, Winston, de reprendre un espoir relatif. «S’il y a un espoir, il est chez les prolétaires», serine-t-il.

Ouvrier travaillant sur une machine à vapeur en 1920 |Photo de Lewis Hine (domaine public)

Le livre s’ouvre même sur la mise en situation de cette décence commune. Winston écrit les premières lignes de son journal intime. Lui reviennent en mémoire les échos de sa dernière séance de cinéma. Devant un film de guerre particulièrement réaliste, les gens rient, se tapent sur les cuisses en voyant des hélicoptères bombarder une mère et son enfant. Seul une prolétaire a alors un sursaut moral qui frappe tant le narrateur qu’il en oublie toute ponctuation: «Une femme qui se trouvait au poulailler s’est mise brusquement à faire du bruit en frappant du pied et en criant “on ne doit pas montrer cela, pas devant les enfants, ce n’est pas bien”, jusqu’à ce

En dehors de toute peur panique d’un monde en route vers le totalitarisme, ce sont cette dimension populaire, ce modèle sociétal proposé par les sans-grades, cette opposition des valeurs traditionnelles face à la fuite en avant du couple infernal formé par le divertissement et le progressisme, envisagé comme une fin en soi, qui unissent bien souvent entre eux, de Bruce Bégout au Comité Orwell, des intellectuels orwelliens français par ailleurs très différents autour d’un dénominateur commun. 

Cette démocratisation ou plutôt cette extension de la pensée de George Orwell pourrait bien dériver de l’influence diffuse d’un philosophe français longtemps méconnu mais dont le nom revient de plus en plus souvent dans les milieux culturels: Jean-Claude Michéa. Ce professeur de Montpellier s’est toujours accroché à l’étoile du romancier anglais, en témoignent les titres de son premier livre, Orwell, anarchiste tory et de son essai de 2003 Orwell éducateur. Pour Michéa, la morale de l’auteur du Quai de Wigan est un puissant antidote contre la religion du progrès propre à un libéralisme, pas toujours conscient, qui détruit protections sociales, autonomies individuelles en même temps que les traditions. 

Orwell est une excellente figure pour lutter contre ce libéralisme à la fois culturel et économique

Alexandre Devecchio, cofondateur du Comité Orwell

Michéa donne un aperçu de sa lecture d'Orwell dans sa préface à La Révolte des élites de Christopher Lasch (auteur américain qui est une des figures de la redéfinition du conservatisme): 

«Profondément enracinées dans l'économie planétaire et ses technologies sophistiquées, culturellement libérales, c'est-à-dire “modernes”, ouvertes, voire “de gauche”, les nouvelles élites du capitalisme avancé celles qui contrôlent le flux international de l'argent et de l'informationmanifestent en effet, à mesure que leur pouvoir s'accroît et se mondialise, un mépris grandissant pour les valeurs et les vertus qui fondaient autrefois l'idéal démocratique. [...] Chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas: en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays.»

«Je ne sais pas si vous avez lu Michéa», commence d’ailleurs Alexandre Devecchio, cofondateur du Comité Orwell, présidé par Natacha Polony, au moment d’évoquer la figure qui a donné son nom  à ce groupe de journalistes, fatigués de ce qu'ils voient comme un quasi unanimisme médiatique sur les questions économiques et européennes. C’est d’ailleurs le souvenir de la réaction médiatique, comme cet édito de Serge July dans Libération, au refus français du Traité constitutionnel en 2005 qui a motivé la création du comité Orwell. «La France majoritaire, c’est la France du Non au Traité constitutionnel européen et elle n’est pas représentée, car droite et gauche sont sur la même ligne économique», déplore Alexandre Devecchio, et c’est ici que George Orwell intervient dans le comité éponyme. 

«Nous pensons que nous sommes en train d’assister à une redéfinition du clivage, qui ne serait plus une fracture droite-gauche, autour de l’opposition entre conservateurs souverainistes et libéraux. Orwell est une excellente figure pour lutter contre ce libéralisme à la fois culturel et économique. Nous voulons, comme lui, conserver la décence commune contre le hors-sol. »

L'anarchisme tory à l’heure de la haine

Orwell, anarchiste tory, c’est le titre du premier ouvrage de Michéa, donc. C’est aussi et surtout l’épithète qui colle aux cendres du Britannique. Cette formule, qui a le mérite de concilier l’engagement militant de l’homme de gauche Orwell et son conservatisme en matière de mœurs, est une expression-valise dans laquelle Alexandre Devecchio reconnaît sa démarche intellectuelle comme celle de ses amis du Comité:

«C’est une belle formule, qui plus est assez vraie, “anarchiste-tory”. Elle exprime un refus des normes, un refus de la dictature du marché, un attachement à la décence commune et au peuple.»

La formule ‘anarchiste-tory’ exprime un refus des normes, un refus de la dictature du marché, un attachement à la décence commune et au peuple

Alexandre Devecchio

Le parallèle entre Orwell et la France contemporaine n’est pas seulement économique ou culturel, il est aussi plus largement sociologique. Alexandre Devecchio sent périodiquement la fureur des «deux minutes de la Haine» souffler sur le débat public. Dans 1984, tous les citoyens de l’Océania (manière de super-État, réunissant l'Amérique du nord et le Royaume-Uni) sont astreints quotidiennement à l’exercice pénible de ces «deux minutes de la Haine». Toutes activités cessantes, ils doivent se rassembler entre collègues ou membres d’une même famille, pour voir défiler sur un écran (un «télécran» si vous parlez le novlangue) des visages assimilés à des traîtres ou des ennemis héréditaires par le Parti et donc honnis à ce titre par la société. La scène décrite par Orwell est effrayante:

«Un instant plus tard, un horrible crissement, comme celui de quelque monstrueuse machine tournant sans huile, éclata dans le grand télécran du bout de la salle. C’était un bruit à vous faire grincer des dents et à vous hérisser les cheveux. La Haine avait commencé. Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. Il y eut des coups de sifflets çà et là dans l’assistance. La petite femme rousse jeta un cri de frayeur et de dégoût. Goldstein était le renégat et le traître. […]

 

Avant les trente secondes de la Haine, la moitié des assistants laissait échapper des exclamations de rage. […] À la seconde minute, la Haine tourna au délire. Les gens sautaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour s’efforcer de couvrir le bêlement affolant qui venait de l’écran. […]

 

Dans un moment de lucidité, Winston se vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre les barreaux de sa chaise. L’horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé d’y jouer un rôle mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant.»

Les deux minutes de la haine, dans l'adaptation de «1984» par Michael Anderson en 1956

On n’assiste pas, évidemment, à de telles scènes en place publique en France. Mais les dernières grandes polémiques ont redoublé de fièvre. Alexandre Devecchio a pris la mesure de cette colère générale à travers Internet. «J’anime un site d’information, le Figaro Vox, et j’ai pu constater qu’avec les cas de Zemmour, Onfray ou Todd, on n’était pas loin des minutes de la Haine. Il y a un lynchage médiatique auquel répondent des réactions irrépressibles chez les citoyens: insultes, théories du complot. Les consommateurs d’infos sont devenus très manichéens. Aujourd’hui, on veut sortir de ce schéma.»

Loin d’incarner un clown triste de la modernité, Orwell est donc invité à flotter dans l’air du temps pour ce qu’il promet de valeurs démocratiques et d’apaisement des querelles politiques et médiatiques.

Le tournant numérique donne (à moitié) raison à Orwell

Dans sa bibliographie, George Orwell témoigne de peu d’affection pour la technologie. Qu’il soit technophobe ou technosceptique, selon la chapelle à laquelle on n’appartient, l’écrivain lie bien souvent l’aliénation du travailleur de son temps, comme l’oppression du citoyen de cet Océania qu’il imagine, au pouvoir grandissant de la machine. 

L’écrivain lie bien souvent l’aliénation du travailleur de son temps au pouvoir grandissant de la machine

Même s’il peut reconnaître que le problème est moins dans le mécanisme que dans celui qui le met au point et en règle l’utilisation, l’univers de surveillance généralisée chapeauté par Big Brother, à base de «télécrans» et autres «phonoscripts», de 1984 est particulièrement angoissant. L’étalage public de la vie privée sur les réseaux sociaux à quoi s’ajoute la nouvelle législation sur Internet n’ont pas transformé la France en totalitarisme. Force est de constater, cependant, que la remise en cause de nos intimité est aujourd’hui une chose plus ou moins communément admise.

Isabelle Jarry s'est confrontée à la dimension visionnaire d'Orwell lorsqu'elle a écrit son livre George Orwell, cent ans d'anticipation, qu'elle a publié en 2003 pour le centenaire de l'auteur de La Ferme des animaux

«Très curieusement, il s'est trompé de vingt ans. Depuis les années 2000, la réalité lui donne raison avec la prise de contrôle qui est devenue prépondérante. Entre le big data, les réseaux de partage, jusqu'au métro qui est devenu numérique, l'accessibilité des données est aujourd'hui non seulement possible mais encouragée par les pouvoirs publics. Et la société est prête communiquer toutes ces informations.»

Décidément, George Orwell, observateur critique du détachement des élites vis-à-vis du peuple, commentateur passionné des questions d'identité, prophète de l'envol d'une technologie omnipotente et mortifère, ne se serait jamais trompé. 

Pas tout à fait pour Isabelle Jarry, dont l'orwellisme souriant la pousse à noter certaines limites du maître dans l'analyse de notre temps:

«Nous vivons une période très ambivalente, et Orwell n'a pas vraiment anticipé la révolution numérique, et le terme n'est pas trop fort, quand je suis née la photocopieuse n'existait pas! Il y a notamment une dimension qu'Orwell n'a pas imaginée, c'est la transversalité de cette information partagée. Bien sûr, il y a le mauvais volet, avec la capacité de contrôle, mais aussi le bon côté, avec l'horizontalité du partage, les possibilités offertes par Internet aux mobilisations citoyennes.»

Très curieusement, Orwell s'est trompé de vingt ans

Isabelle Jarry, auteure de George Orwell, cent ans d'anticipation

Dans leur diversité, les personnes interrogées tombent d'accord sur un point: la floraison orwellienne n'est pas prête de décliner en France. Au moment où les milieux populaires ne savent plus à quel discours se vouer, où la politique peine à trouver sa place au milieu des rapports de forces économiques, où l'idée même de République, réaffirmée avec énergie après les attentats de janvier, est sujet de controverses interminables et vaines, l'éloge du bon sens porté par ce passionné à la tête froide qu'était Orwell s'affirme comme une précieuse boussole.

Penché sur son journal intime, Winston, le héros de 1984, couche cette fulgurance sur le papier: «La liberté, c'est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque c'est accordé, le reste suit.» George Orwell est une excellente calculatrice.

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