Partager cet article

Pourquoi le préservatif n’a (quasiment) jamais évolué

«Casanova (à gauche) et la redingote anglaise», gravure tirée de «Casanova, Giacomo / Mémoires, écrits par lui-même», Bruxelles, J. Rozez, 1872, vol. 4 | Bibliothèque du Congrès des États-Unis via Wikimedia Commons Domaine public

«Casanova (à gauche) et la redingote anglaise», gravure tirée de «Casanova, Giacomo / Mémoires, écrits par lui-même», Bruxelles, J. Rozez, 1872, vol. 4 | Bibliothèque du Congrès des États-Unis via Wikimedia Commons Domaine public

Alors pourquoi la capote en latex, à l’impopularité jamais démentie, n’a-t-elle jamais eu de rivale sérieuse? Pourquoi, après toutes ces années, le latex est-il toujours roi?

En 1993, alors que Danny Resnic était en pleine relation sexuelle anale avec une rencontre d’un soir à Miami Beach, le préservatif en latex de son partenaire craqua. Resnic se protégeait depuis que l’homme qu’il décrit comme «[son] meilleur ami et l’amour de [sa] vie» était mort du sida en 1984. «J’ai toujours recherché une relation monogame et je ne suis jamais vraiment satisfait des relations sexuelles de passage», explique-t-il, mais, dans la sous-culture gay de Miami Beach, où il était venu après avoir quitté la Californie en 1991, les plans cul étaient la norme. Lorsque Resnic couchait avec des types qu’il ne connaissait pas, il insistait toujours pour utiliser une capote.

Après plusieurs semaines à se ronger les sangs, Danny Resnic fit un test de dépistage du VIH.

Positif.

Les risques de contracter le VIH après une relation sexuelle anale non protégée sont extrêmement minces –moins de 1% selon les experts.

«Je n’arrivais pas à le croire, se rappelle Danny Resnic aujourd’hui. Parce que j’étais vraiment vigilant. J’ai perdu tous mes amis pendant la crise du sida et j’utilisais religieusement des préservatifs. Et quand l’un d’entre eux a craqué je me suis demandé: “Mais comment cela a-t-il pu arriver?”»

Répondre à cette question devint une obsession: il dévora tout ce qu’il put trouver sur les préservatifs à la bibliothèque municipale de son quartier, à Miami. Il découvrit le processus de fabrication des préservatifs (on trempe des moules phalliques dans des cuves de latex liquide et on les déroule une fois secs) et la réglementation à laquelle ils sont soumis (la Food and Drug Administration [FDA, l’autorité sanitaire américaine] considère les préservatifs comme des dispositifs médicaux et impose les normes de fabrication et d’étiquetage). Il constata que trois entreprises cotées en bourse –les fabricants de LifeStyles, Durex et Trojan– contrôlaient presque tout le marché. Et il observa que, depuis l’introduction du préservatif en latex roulé dans les années 1920, pas grand-chose n’avait changé dans le domaine.

Préservatif Origami

J’ai déjeuné avec Danny Resnic à Los Angeles en septembre dernier, et j’ai été frappé par sa ferveur, toujours vivace au bout de toutes ces années. Pour illustrer l’étonnement suscité par ce qu’il avait appris sur les préservatifs, il désigna du doigt la salière, la poivrière et la bouteille d’huile d’olive entre nous.

À quoi pourrait ressembler un préservatif conçu avec pour objectif le plaisir plutôt que la production de masse et les marges de bénéfice?

«Tout ce qu’il y a sur cette table ces flacons, ces embouts–, chaque année ils sortent une nouvelle version améliorée, me confia-t-il. Mais pas les préservatifs! J’ai trouvé ça bizarre. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Je me disais: “Je ne capte pas. Comment ça se fait qu’ils n’aient pas inventé de nouveaux designs complètement dingues? Pourquoi est-ce que c’est toujours la même chose et que personne ne l’aime?”»

Resnic décida de remédier lui-même au problème. Il entreprit de fabriquer un meilleur préservatif—dont il espérait qu’il rendrait les rapports sexuels aussi agréables que sans protection (on peut rêver!), et qui ne craquerait pas comme celui qui l’avait lâché, lui. Il mit de côté tout ce qu’il savait sur les préservatifs en latex et essaya de partir de zéro en se posant la question suivante: à quoi pourrait ressembler un préservatif qui serait conçu avec pour objectif le plaisir plutôt que la production de masse et les marges de bénéfice? Il avait suivi quelques cours de conception de produit à la fac mais n’y connaissait pas grand-chose en termes d’ingénierie biomédicale. Pendant des années il réfléchit, dessina et fit des recherches de brevets. En 2001, dans son houseboat amarré à Marina del Rey, avec un bout de bois acheté à Home Depot, il fabriqua à la scie sauteuse un moule qu’il ponça et immergea dans du latex liquide pour créer le premier prototype de son préservatif.

Mais Resnic ne voulait pas en rester au latex. Il commença à faire des expériences avec du silicone –ce matériaux souple et durable utilisé pour faire des spatules et les bracelets vendus par les associations caritatives. Il trouva un fabricant de silicone susceptible de formuler une recette proposant exactement la solidité et la malléabilité qu’il recherchait, puis un fabricant de dispositifs médicaux pour élaborer des prototypes. Grâce à une subvention du National Institutes of Health (NIH), il mena des essais cliniques à petite échelle avec des préservatifs lubrifiés bien moins ajustés que leurs homologues en latex, conçus pour être enfilés comme une moufle plutôt que déroulés, permettant une certaine liberté de mouvement et de profiter de sensations de l’intérieur du préservatif. (En 2014, un ancien employé accusa Resnic de faire mauvais usage des fonds du NIH; ce que nie Resnic.)

Tout le concept du préservatif roulé est défaillant. Cela revient à essayer de savourer votre déjeuner avec du film alimentaire sur la langue

Danny Resnic, inventeur du préservatif Origami

Resnic ne se lassait jamais d’y apporter des modifications. Il explique avoir mis au point plus de 127 versions de ce qu’il appelle désormais le préservatif Origami, car il est plié et non roulé.

«Tout le concept du préservatif roulé est défaillant, me confia Resnic avant de commander un burger d’agneau méditerranéen. L’idée est de faire passer les sensations à travers le matériau. Ce qui revient à essayer de savourer votre déjeuner avec du film alimentaire sur la langue.»

Danny Resnic n’est pas le seul à avoir tenté de fabriquer un meilleur préservatif. En novembre 2013, la Bill and Melinda Gates Foundation a distribué des subventions de 100.000 dollars à des équipes de chercheurs qui avaient soumis des propositions pour créer «la prochaine génération de préservatifs». La Gates Foundation espère qu’au moins un des bénéficiaires mettra au point un produit que les hommes des pays en développement accepteront d’utiliser, et qui aura par conséquent des «bénéfices conséquents sur la santé mondiale, à la fois en termes de réduction d’incidences de grossesses non désirées et de prévention d’infections au VIH et autres MST». Parmi les propositions gagnantes figuraient celle de Resnic, un préservatif en graphène, qui est une forme de carbone à monocouche d’atome, un préservatif intégrant des antioxydants végétaux et un «préservatif enveloppant ultra-fin» en polyéthylène, un genre de plastique souvent utilisé dans les emballages. Et en 2014, un inventeur californien a levé plus de 100.000 dollars sur la plateforme de financement participatif IndieGoGo pour mettre au point la Galactic Cap, préservatif conçu pour s’adapter confortablement sur le gland tout en laissant le reste de la verge dégagé.

Ni aimé, ni utilisé

La plupart des gens n’aiment pas les préservatifs en latex. La version vintage de la métaphore du film alimentaire de Resnic est qu’utiliser un préservatif revient à prendre sa douche avec un imperméable. Les préservatifs en latex peuvent provoquer des douleurs et des irritations chez les hommes et les femmes allergiques ou sensibles au latex. Ils sont difficiles et longs à dérouler en pleine action. Ils enserrent désagréablement le pénis de certains hommes, chez d’autres ils sont trop longs ou glissent au milieu du coït. Le latex diminue les sensations, ne se réchauffe pas facilement et dégage un goût et une odeur bizarres.

Pour un article appelé «And Isn’t That the Point?: Pleasure and Contraceptive Decisions» («“Est-ce que ce n’est pas le but?”: plaisir et choix de contraception») publié dans Contraception l’année dernière, Julie Fennell, sociologue de la Gallaudet University, a interrogé trente hommes et trente femmes sur leur expérience des préservatifs.

«Le commentaire le plus enthousiaste que j’aie obtenu de la plupart des gens était “ils ne me gênent pas”, écrit Fennell. Les hommes comme les femmes ont dit ne pas aimer l’odeur, le goût, la sensation, le côté pas pratique et le sentiment de gaspillage que leur inspirait le préservatif.»

Fennell a tiré le titre de son article de ce que lui avait confié une femme nommée Millie:

«Ce n’est pas la même sensation, ce n’est pas la même intimité. Ce n’est pas aussi bon. Est-ce que ce n’est pas le but d’ailleurs?»

Le commentaire le plus enthousiaste que j’aie obtenu de la plupart des gens était ‘ils ne me gênent pas’

Julie Fennell, sociologue

Le problème n’est pas simplement que de nombreuses personnes n’aiment pas la sensation des préservatifs en latex. C’est qu’en plus elles ne les utilisent pas. Dans l'enquête nationale sur la santé et les comportements sexuels menée en 2010, la plus vaste des études sur la sexualité à l’échelle nationale américaine, 45% des hommes interrogés et 63% des femmes ayant récemment eu des rapports sexuels avec un «nouveau partenaire» n'avaient pas utilisé de préservatif. Plus inquiétant, 75% des femmes sans contraception signalaient ne pas en avoir utilisé lors de leur dernier rapport. Les adultes ayant pratiqué le sexe anal au cours de l’année écoulée –la pratique sexuelle la plus à risques pour la transmission du VIH– ont indiqué n'avoir utilisé de préservatif que dans 20% des cas.

Sans surprise, il existe une corrélation entre ne pas aimer les préservatifs et ne pas en utiliser. Voici ce qu’écrivent les auteurs d’une étude menée en 2007 sur les préservatifs et le plaisir sexuel:

«Les hommes qui pensent que les préservatifs diminuent le plaisir sont moins susceptibles d’en utiliser.»

Et une étude de 2013 lors de laquelle les chercheurs ont interrogé des hommes qui utilisaient des préservatifs de façon irrégulière révèle que, «de loin, l’inconvénient du port du préservatif le plus fréquemment signalé est une diminution de la sensation physiologique».

C’est cette connexion qui a incité la Gates Foundation à s’impliquer. Comme l’a écrit un directeur de programme de cette fondation dans une note de blog au sujet des subventions accordées aux recherches sur les préservatifs, «cela peut paraître une évidence, mais le succès et l’impact de tout instrument de santé publique repose sur son utilisation constante et correcte par ceux qui en ont besoin». Et c’est autant valable en Amérique qu’en Afrique subsaharienne –malgré la disponibilité de la contraception et des traitements des MST, l’Amérique compte le taux de grossesses non désirées et de transmission du VIH le plus élevé de tous les pays développés. Du point de vue de la santé publique, l’efficacité des préservatifs est une question de chiffres. Comme le dit Ron Frezieres, bénéficiaire d’une subvention Gates qui conçoit et organise des essais cliniques contraceptifs depuis plus de trente ans, «même si un préservatif a un taux de rupture deux fois plus élevé… mais que tout le monde l’adore, qu’il améliore l’expérience sexuellec’est peut-être incroyable à entendre, mais [il vaut mieux] avoir un taux d’utilisation de 100% d’un produit qui craque dans 2% des cas plutôt qu’un taux d’utilisation de 50% d’un produit qui craque dans 1% des cas seulement».

L’adhésion au préservatif –l’aptitude et la volonté de les utiliser de façon correcte et constante– a toujours été un gros problème. La Gates Foundation le sait pertinemment, et nous le savons aussi, nous, quand nous prenons le risque de ne pas nous protéger pendant un rapport sexuel alors même que les Durex sont juste là, sur la table de nuit. Un préservatif plus agréable –un préservatif que les gens auraient envie d’utiliser– pourrait réduire de façon significative les MST et les grossesses non désirées, en Amérique comme ailleurs. Alors pourquoi la capote en latex, à l’impopularité jamais démentie, n’a-t-elle jamais eu de rivale sérieuse? Pourquoi, après toutes ces années, le latex est-il toujours roi?

«Comment faire l’amour pendant une épidémie»

En 1960, la Food and Drug Administration a approuvé la pilule contraceptive, donnant pour la toute première fois aux Américaines un moyen fiable de contrôler leur fertilité. L’apparition des antibiotiques dans les années 1930 et 1940 avait déjà permis de soigner facilement la blennorragie et la syphilis, et les autres maladies vénériennes (c’est ainsi qu’on appelait les MST à l’époque) étaient soit curables, soit gérables. Ce qui signifiait que la plupart des Américains, hétéros et homos, n’hésitaient pas à risquer les relations sexuelles non protégées. Et les ventes de préservatifs ont dégringolé:

«Entre 1965 et 1970, le taux d’utilisation des préservatifs a décliné de 22%, rapporte le sociologue Joshua Gamson dans son essai Rubber Wars. Du milieu des années 1970 au milieu des années 1980, les ventes de préservatifs aux États-Unis ont été divisées par deux.»

Il vaut mieux avoir un taux d’utilisation de 100% d’un produit qui craque dans 2% des cas plutôt qu’un taux d’utilisation de 50% d’un produit qui craque dans 1% des cas seulement

Ron Frezieres, bénéficiaire d’une subvention Gates qui conçoit et organise des essais cliniques contraceptifs

En 1981, le Centers for Disease Control and Prevention (CDC) identifia un phénomène bizarre dont les homosexuels de New York, San Francisco et Los Angeles s’étaient déjà rendu compte: de jeunes hommes gays apparemment en bonne santé se mettaient à mourir, souvent de façon soudaine, suite à des formes rares de pneumonies et de cancers. «La déficience immunitaire liée à l’homosexualité», premier nom du sida, était aussi mal comprise que terrifiante. En l’absence de consensus scientifique, un médecin et chercheur nommé Joseph Sonnabend émit l’hypothèse que le sida était le résultat d’expositions répétées à diverses MST. Cette théorie ne se limitait pas à suggérer que les mœurs légères augmentaient les risques de contracter le sida –elle suggérait que c’en était carrément la cause.

Cette idée n’était pas particulièrement populaire parmi les homos de Greenwich Village, qui avaient adopté la libération sexuelle comme un moyen de défier les restrictions hétéronormatives et considéraient les bains publics et les sex-clubs comme des lieux sûrs (peu de temps avant le déclenchement de l’épidémie de sida, un activiste gay avait notoirement déclaré: «Les gays devraient arborer leurs maladies sexuellement transmissibles comme des insignes flamboyants de leur courage dans une guerre contre une société sexuellement négative.»). Ce fut pourtant la théorie de Sonnabend, discréditée peu de temps après, qui déboucha sur l’émergence du «safe sex» tel que nous le connaissons aujourd’hui.

À l’été 1982, Sonnabend présenta son patient Michael Callen à un autre de ses patients, Richard Berkowitz, dans l’espoir qu’ils l’aident à diffuser son message. Berkowitz, écrivain, gagnait principalement sa vie en tant que prostitué SM; Callen était un chanteur qui estimait avoir couché avec 3.000 hommes au cours de ses dix années à New York. Pour ces deux hommes dans leur vingt-septième année, l’hypothèse de Sonnabend représentait un espoir: si leurs mœurs légères les avaient rendus malades, alors peut-être guériraient-ils en modifiant leurs pratiques sexuelles.

Dans ses mémoires publiées en 2003, Stayin’ Alive: The Invention of Safe Sex, Berkowitz se rappelle avoir expliqué à d’autres hommes atteints de symptômes du sida que «[s]on médecin [lui] a dit [qu’il pourrait] aller mieux et éviter d’évoluer vers un sida total [s’il] arrête de baiser dans tous les sens et donne à [s]on corps une chance de guérir de toutes ces années où [il a] consommé de la drogue et attrapé des maladies sexuellement transmissibles».

Callen et Berkowitz voulaient faire passer le mot et estimaient que leurs propres histoires licencieuses faisaient d’eux de parfaits messagers.

Leur première tentative de plaidoyer ne se solda pas franchement par une réussite. «We Know Who We Are [nous savons qui nous sommes],» essai publié dans le journal gay New York Native en novembre 1982, déclarait que «la crise sanitaire actuelle est un résultat direct de la promiscuité sexuelle sans précédent qui existe depuis Stonewall» et proposait très peu de conseils pratiques pour continuer d’avoir des relations sexuelles à l’ère du sida. Callen et Berkowitz furent inondés de courrier haineux de leurs pairs qui les accusaient d’être des «propagandistes de la négativité sexuelle».

En 1983, l’idée que des gays puissent avoir des relations sexuelles avec des préservatifs était une plaisanterie: beaucoup les considéraient comme des contraceptifs pour hétéros

La deuxième tentative de Berkowitz et de Callen, une brochure publiée en 1983 appelée How to Have Sex in an Epidemic: One Approach [Comment faire l’amour pendant une épidémie: une approche], abandonnait le discours moralisateur et proposait une idée que peu d’homos avaient envisagée: utiliser des préservatifs.

En 1983, l’idée que des hommes gays puissent avoir des relations sexuelles avec des préservatifs était une plaisanterie. Seul un dispensaire de New York, le Gay Men’s Health Project, avait tenté de distribuer des préservatifs dans les bains-douches dans les années 1970, sans vraiment trouver preneurs. Selon l’un des fondateurs du dispensaire, les homos de cette époque considéraient les préservatifs comme des contraceptifs pour hétéros et beaucoup d’entre eux «n'avaient pas la moindre idée de la manière de les utiliser». L’ancien partenaire de Callen opine:

«Pour 99% des hommes gays, les préservatifs étaient des objets absolument inconnus, confia-t-il au réalisateur Daryl Wein dans le documentaire de 2008 Sex Positive. Donc oui, l’idée que les hommes gays allaient avoir des relations sexuelles avec préservatif était révolutionnaire.»

Le sida, «rêve pour vendeurs de préservatifs»

Aujourd’hui, l’idée que les gays doivent mettre des préservatifs pour se protéger du sida est une évidence –même si l'avènement du Truvada, un cachet à prendre chaque jour pour protéger de l’infection du VIH, pourrait changer la donne. Beaucoup des leçons dispensées par How to Have Sex in an Epidemic sont connues de quiconque a déjà suivi un cours correct d’éducation sexuelle. Mais certains des messages de ce livre m’ont surpris. Par exemple, au lieu de dire aux hommes d’utiliser des préservatifs un point c’est tout –comme le fait le CDC sur sa page web sur la santé sexuelle des hommes gays et bisexuels–, Berkowitz, Callen et Sonnabend proposaient des méthodes alternatives pour réduire les risques, comme se retirer pour éjaculer à la fin du rapport, ou cracher après une fellation (aujourd’hui, cracher ou avaler sont considérés tous deux comme des méthodes à bas risque, alors que garder le sperme dans la bouche peut augmenter vos risques de contracter le VIH). Ils reconnaissaient que ces pratiques étaient plus risquées que le port du préservatif, mais semblaient davantage intéressés par l’idée de rencontrer des homos sexuellement actifs là où ils étaient que par la défense d’un comportement idéal.

Tandis que le message prônant les rapports sexuels protégés s’est diffusé de Greenwich Village au reste du pays, les nuances de How to Have Sex in an Epidemic se sont perdues. Le ministre de la Santé américain C. Everett Koop, nommé par Reagan et réputé pour son franc-parler au sujet du sida et du sexe malgré son éducation évangélique, évoqua les préservatifs pour la première fois en 1986. Dans son «Surgeon General’s Report on Acquired Immune Deficiency Syndrome», Koop écrivait:

«Si vous décidez conjointement d’avoir des rapports sexuels, vous devez protéger votre partenaire en utilisant toujours une capote (un préservatif) pendant toute la durée (du début à la fin) de l’acte sexuel (vagin ou rectum).»

L’Amérique, terrifiée par une maladie qui avait déjà tué près de 25.000 personnes, lui prêta une oreille attentive. Entre 1986 et 1987, les ventes de préservatifs en pharmacie bondirent de 20% à l’échelle du pays, selon une étude publiée dans l'American Journal of Public Health. Le New York Times mentionne le regain d’intérêt pour les préservatifs dans un article de 1986 intitulé «Back to a Basic Contraceptive [retour vers un contraceptif de base]» qui évoque une «séduisante» veuve nommée Anne achetant une boîte de préservatifs «malgré une certaine gêne causée par la proximité de deux jeunes gens au comptoir de la pharmacie et sa confusion devant la variété des marques et des styles proposés». L’année suivante, le dirigeant en manque de subtilité d’une entreprise fabriquant des préservatifs qualifia le sida de «rêve pour vendeur de préservatifs».

La peau d’agneau pour des préservatifs «sensibles»

La plupart des préservatifs vendus au milieu des années 1980 étaient, comme aujourd’hui, en latex. Mais une autre catégorie de préservatifs connut une augmentation des ventes entre 1986 et 1988, selon la même étude de l’American Journal of Public Health: les préservatifs en peau d’agneau, vantés dans How to Have Sex in an Epidemic comme étant «fins, sensibles et durables.» Même Anne, la séduisante veuve du New York Times, finit par acheter des préservatifs en peau d’agneau.

Les préservatifs faits avec des intestins de mammifères existent depuis des milliers d’années: en Europe, les fabricants de saucisses avaient souvent un petit commerce parallèle de préservatifs

Les préservatifs en peau d’agneau sont également appelés des membranes naturelles ou juste des «peaux». Selon l’histoire très complète du dispositif The Humble Little Condom rédigée par Aine Collier, les préservatifs fabriqués avec des intestins de mammifères existent depuis des millénaires. En Europe, les fabricants de saucisses entretenaient souvent un petit commerce parallèle de préservatifs. Ces objets ressemblent assez à des boyaux de saucisse –fins, translucides et visqueux quand ils sont mouillés– et, comme le suggère How to Have Sex in an Epidemic, ils sont très résistants. La première fois que j’en ai eu un entre les main, chez un petit fabricant de préservatifs californien, j’ai essayé de le déchirer en tirant dessus et en l’entaillant avec mes ongles, en vain. Depuis des temps immémoriaux, les gens lavent et réutilisent leurs préservatifs en peau d’agneau. Selon Collier, le plus vieux préservatif à nous être parvenu est un dispositif suédois réutilisable, en intestin de porc, datant des années 1640. Réutiliser ces préservatifs n’est probablement pas très hygiénique –ne le faites pas!– mais on peut quand même affirmer que le matériau dont ils sont faits résiste à des tensions répétées.

Sonnabend explique que c’est leur résistance qui les a poussés, lui et ses acolytes, à prôner l’utilisation de ces préservatifs:

«Nous avons recommandé les préservatifs en peau d’agneau dans nos premières propositions à cause de rapports non officiels signalant la rupture de préservatifs en latex pendant les rapports anaux, m’a-t-il confié dans un email. Bien sûr, nous ne disposions d’aucune preuve irréfutable que les préservatifs qu’ils soient en latex ou en agneauétaient totalement imperméables à des éléments plus petits que les spermatozoïdes.»

Mais étant donné ce que savait Sonnabend à l’époque, il semblait plus prudent de suggérer la peau d’agneau. «L’idée était que ces préservatifs-là ne se déchiraient pas pendant les rapports anaux», a-t-il précisé plus tard par Skype.

Il y a quatre choses à savoir sur les préservatifs en peau d’agneau. La première, c’est que oui, c’est vrai, ils sont solides. La deuxième, c’est qu’ils ne sont pas donnés comparés à leurs homologues en latex: aujourd’hui, une boîte de dix Trojan Naturalamb, le seul préservatif en peau d’agneau disponible actuellement aux États-Unis, coûte en moyenne 32 dollars sur Amazon (contre environ 14 dollars pour une boîte de trente-six préservatifs en latex Trojan). La troisième chose est qu’ils peuvent avoir une odeur particulière, déclinant une palette allant du fruité à la poiscaille en passant par les effluves de gibier. La quatrième est qu’ils sont bien plus agréables que les capotes en latex. «Parce qu’ils peuvent se réchauffer à la hauteur de votre température corporelle, ils transmettent les sensations de manière bien plus efficace que le latex», expliquait un journaliste du magazine gay NYQ dans le cadre d’un article sur les préservatifs en peau d’agneau en 1992:

«Beaucoup de ceux qui ont essayé la peau d’agneau ne reviendront jamais au latex.»

Beaucoup de ceux qui ont essayé la peau d’agneau ne reviendront jamais au latex

Un journaliste du magazine gay NYQ en 1982

Porosité

Un préservatif agréable et solide, c’est un miracle pour la santé publique. Mais la peau d’agneau n’est jamais devenue populaire parce qu’elle a échoué aux tests conçus par les scientifiques pour évaluer les préservatifs au plus fort de la crise du sida –des tests qui, avec le recul, semblent avoir été élaboré sans grand bon sens.

En 1983, à l’époque de la publication de How to Have Sex in an Epidemic, les scientifiques ne disposaient d’aucune donnée sur l’efficacité des préservatifs en peau d’agneau –ou en latex d’ailleurs– contre le VIH et autres MST. Les recherches manquaient cruellement, et quelques chercheurs de la FDA, d’associations de santé homos et de diverses universités voulurent se pencher sur la question. Mais comment fait-on pour savoir si un préservatif protège des virus pendant les rapports sexuels? Pratiquer des études sur des humains était hors de question; risquer d’exposer des gens à des pathogènes mortels aurait été une énorme bévue déontologique. Les chercheurs étudiant le sida ont donc trouvé des moyens imaginatifs –et parfois absurdes– de simuler les rapports sexuels en laboratoire.

Dans les premières rares études sur les préservatifs publiées entre 1983 et 1987, les scientifiques remplissaient chaque préservatif avec quelques millilitres d’une solution bardée de virus –environ le même volume que la quantité de sperme dans un éjaculat lambda. Les chercheurs enfilaient ensuite le préservatif sur le piston d’une seringue en plastique, qu’ils pompaient pour imiter le va-et-vient d’un pénis. Plus tard, les chercheurs se mirent en quête d’un plus grand réalisme anatomique: une étude présentée en 1988 utilisait une «maquette simulateur de coït (SCM) comprenant un réceptacle en acier inoxydable et un piston en plastique recouvert d’un préservatif» qui pompait cinquante fois chaque préservatif. «L’effet était comparable à cinquante poussées post-éjaculatoires, phénomène assez peu réaliste pour la plupart des gens», concéda plus tard l’auteur principal de l’étude.

Mais juste au cas où cinquante poussées post-éjaculatoires ne suffiraient pas, une équipe de l’université de Calgary posa chaque préservatif plein de virus sur un godemiché mécanique de 20 cm et trempa le tout, en mode vibratoire, dans un bécher rempli d’une solution saline pendant trente minutes avant de chercher si des traces de virus étaient décelables dans la solution. Des recherches ultérieures se dispensèrent des sex-toys et se contentèrent de remplir chaque préservatif avec une grande quantité de sérum contaminé par le virus –jusqu’à 280 grammes– avant de l’immerger dans une solution saline pendant une durée allant d’une minute à quatre heures avant de rechercher d’éventuelles fuites. Parfois ces préservatifs étaient pressurisés; parfois non.

Les scientifiques qui étudiaient la porosité des préservatifs dans les années 1980 et 1990 avaient tendance à tout exagérer: la quantité de sperme éjaculée, la durée de contact entre le préservatif et les parties génitales après l’éjaculation, et le nombre de poussées post-éjaculatoires. Ils avaient aussi tendance à exagérer la quantité de virus retrouvée dans le sperme et utilisaient des solutions extrêmement concentrées pour tenir lieu d’éjaculat. Ces exagérations n’étaient pas involontaires: «il semblait qu’il valait mieux en demander trop au préservatif que pas assez», écrivit un chercheur en 1990. Mais les exagérations signifient que les résultats de chaque étude ne s’appliquent pas nécessairement aux hommes qui ne restent à l’intérieur de leur partenaire que quelques secondes après l’éjaculation.

L’exposition au sperme à la suite de ruptures semble plus fréquente que celle due aux trous, même de ceux présents dans des préservatifs en membranes naturelles

Des scientifiques de la FDA

Et quels étaient ces résultats? J’ai trouvé onze études publiées dans des journaux médicaux ou présentées lors de conférences scientifiques entre 1983 et 1999 cherchant à évaluer la porosité des préservatifs en peau d’agneau. La plupart de ces études étaient vraiment réduites et n’avaient testé que peu de préservatifs, au maximum quelques dizaines, ce qui signifie que leurs conclusions n’étaient pas exactement étanches, si l’on peut dire. Seules trois études remplissaient les préservatifs avec des solutions contenant vraiment le VIH. Un seul et unique préservatif sur les trente-quatre testés dans ces trois études avait laissé passer le virus –soit un taux d’échec de 3%– mais une note de bas de page expliquait que des chercheurs avaient plus tard dénoncé des données contradictoires dans la recherche concernant ce préservatif défaillant, suggérant qu’un laborantin ait pu faire une erreur.

Quelques autres études se sont penchées sur des virus infectieux différents, l’herpès et l’hépatite B. Comme avec le VIH, 96% des préservatifs contenant le virus de l’herpès ne l’ont pas laissé passer. En revanche, deux études montrent que les cinq préservatifs contenant l’hépatite B ont fui. En termes de physique, c’est logique: le VIH et l’herpès sont des virus assez gros, dont les particules infectieuses mesurent entre 90 et 150 nanomètres, tandis que la plupart des pores de la peau d’agneau mesurent autour de 50 nanomètre de large. Le virus de l’hépatite B mesure quant à lui environ 40 nanomètres.

À cette époque, les chercheurs savaient grâce à des tests de laboratoire que les préservatifs en latex intacts étaient totalement imperméables à tous les virus. Ce qui n’était clairement pas le cas de la peau d’agneau, selon les scientifiques de la FDA en 1990:

«Le préservatif en membrane naturelle ne fournit peut-être pas une protection totale en conditions réelles d’utilisation.»

Mais les mêmes scientifiques ont conclu plus tard:

«En général, l’exposition au sperme à la suite de ruptures semble plus fréquente que celle due aux trous, même de ceux présents dans des préservatifs en membranes naturelles.»

Contraintes d’étiquetage

La protection imparfaite offerte par la peau d’agneau, associée à ses avantages en termes de solidité et de sensations, pourrait bien être un compromis que certaines personnes seraient prêtes à faire.

Adam Glickman, fondateur de Condomania –premier magasin de préservatifs lors de son ouverture en 1991 et boutique populaire de Greenwich Village jusqu’à sa fermeture en 2007–, est depuis longtemps partisan des préservatifs en peau d’agneau:

«J’ai fait mes recherches, et quand les gens me posaient des questions dessus, je leur livrais les faits tels que je les connaissais, m’a-t-il raconté. Je leur disais: “C’est une étude faite par la FDA, et voilà comment ils l’ont réalisée. Voici d’autres études que je respecte et qui disent le contraire. Tout ce que je peux faire c’est vous livrer les faits, à vous de prendre votre décision.” Et quand on me demandait “Est-ce que, vous, vous en utiliseriez un pour vous protéger contre les MST?”, je répondais: “Oui, absolument.”»

Howard Cyr, co-auteur des études de la FDA sur les préservatifs en peau d’agneau, fait preuve de davantage de circonspection. Lorsque je lui ai parlé au téléphone, il a souligné le fait que le latex était un «meilleur produit» que la peau d’agneau.

«Si vous avez quelque chose de mieux sous la main, préférez le latex, recommande-t-il. N’utilisez pas le préservatif en membrane naturelle.»

En 1991, la FDA a demandé que les préservatifs en peau d’agneau comportent une étiquette «Ne pas utiliser pour la prévention des MST»

Mais quand je lui ai demandé s’il était cohérent d’encourager les gens à utiliser des préservatifs, qu’ils soient en latex ou pas, il a répondu:

«C’est tout à fait logique. La membrane naturelle est toujours mieux que rien, et mieux qu’un préservatif [en latex] déchiré, oui.»

Avez-vous déjà utilisé un préservatif en peau d’agneau? La plupart des gens que j’ai interrogés m’ont répondu que non:

«Nous avons deux jeunes femmes qui viennent juste de commencer à travailler pour nous, m’a expliqué l’inventeur de préservatif Mark McGlothlin. Elles sont ingénieures biomédicales, elles font un stage chez nous et elles n’avaient jamais entendu parler de préservatif en peau naturelle avant, et n’en avaient encore moins vu.»

La raison? En 1991, la FDA a demandé que les préservatifs en peau d’agneau comportent une étiquette spécifiant: «Ne pas utiliser pour la prévention des maladies sexuellement transmissibles (MST). Pour réduire les risques d’attraper ou de transmettre des MST, n’utilisez que des préservatifs en latex.» Vous trouverez le même genre d’avertissement aujourd’hui sur les boîtes de préservatifs Trojan Naturalamb. Les préservatifs en peau naturelle Fourex ont été retirés du marché à la fin des années 1990; un ancien chercheur du London International Group, fabricant de Fourex, expliqua alors que les contraintes d’étiquetage de la FDA avaient contribué à la décision de l’entreprise de retirer ses produits de la vente.

Lorsque j’ai interrogé un représentant de la FDA sur la nécessité de l’étiquetage pour ces préservatifs en peau d’agneau, voilà ce qu’il m’a écrit:

«Selon notre interprétation de la littérature publiée à ce jour, les préservatifs en peau d’agneau ne sont pas efficaces contre la transmission des MST».

Il m’a indiqué une page web informative du CDC revendiquant que les préservatifs en peau d’agneau «ont des pores mesurant jusqu’à 1.500 nm de diamètre… soit plus de dix fois le diamètre du VIH et plus de vingt-cinq fois celui du VHB [l’hépatite B]».

En effet, une étude de 1987 a examiné au microscope des préservatifs en peau d’agneau trempés dans l’alcool, séchés puis recouverts d’une couche de métal, et a trouvé un pore d’un diamètre de 1,5 micron. Mais les chercheurs de la FDA ont ensuite écrit que, selon leurs propres recherche –impliquant des préservatifs remplis de virus dans un bécher de solution pendant plusieurs heures–, «[leurs] données suggèrent que la vraie taille maximale du pore ou du trou est probablement d’un ordre de magnitude plus réduit».

Si les préservatifs en peau d’agneau ne protègent pas de façon totalement infaillible du VIH, comme le suggèrent ces premières études, cela peut se traduire par des centaines ou des milliers d’échecs chaque année. Mais cela ne veut pas dire qu’un préservatif en peau d’agneau «ne protège pas contre l'infection du VIH et autres maladies sexuellement transmissibles» comme voudrait le faire croire le jargon actuel des avertissements de la FDA. En fait, l’utilisation systématique de préservatifs en peau d’agneau, bien plus agréable que le latex lors des relations sexuelles, offrirait une meilleure protection contre le VIH et les autres MST que de n’utiliser des préservatifs en latex que de façon sporadique.

La peur du sida a poussé les institutions sanitaires à exclure un préservatif qui protégeait contre la plupart des MST, ne se déchirait pas et que les gens aimaient utiliser

Alors pourquoi la FDA a-t-elle insisté pour imposer un étiquetage donnant l’impression que les préservatifs en peau d’agneau étaient totalement inefficaces contre les MST, malgré des preuves du contraire, et pourquoi les fabricants de préservatifs n’ont-ils pas riposté? Les gens avaient peur, et cela se comprend. «Le VIH/sida au milieu des années 1980 suscitait autant d’anxiété qu’Ebola aujourd’hui», explique Donald Marlowe, ancien directeur du Center for Devices and Radiological Health de la FDA. Et –comme nous l’avons vu avec Ebola– la peur peut pousser les gens et les institutions à prendre des décisions irrationnelles et prudentes à l'excès. Dans ce cas, la peur du sida a poussé les institutions sanitaires publiques à exclure un préservatif qui protégeait contre la plupart des MST, qui ne se déchirait pas et que les gens aimaient utiliser.

Prototype en polyuréthane

Dans un petit laboratoire aménagé dans un parc de bureaux au nord de San Diego, rempli de bocaux, d’un blender Vitamix et de phallus en verre, Mark McGlothlin, récipiendaire d’une subvention de la Gates Foundation, m’a montré quelques prototypes de son préservatif en collagène reconstitué. McGlothlin essaie de mettre au point un préservatif qui associe les sensations de la peau d’agneau et la sécurité du latex. Son idée est de prendre des déchets agricoles banals, comme des tendons de vache et des peaux de poisson, de les dégrader en collagène pur, de les mélanger à des plastifiants et de transformer la soupe qui en résulte en film. Les premiers préservatifs qu’il m’a montrés étaient souples et fins mais très fragiles; j’ai réussi à en déchirer un avec la force qu’il m’aurait suffi pour déchiqueter une feuille de basilic:

«Quand on a une matière intacte dès le départ, un peu comme le préservatif en peau, il vient comme ça de l’animal, il est intègre. Il a l’avantage d’avoir été arrangé comme il faut par Mère Nature, explique McGlothlin. On essaie de déconstruire ça et ensuite de le reconstituer, et je dois avouer que nous ne sommes pas aussi doués que Mère Nature pour le refaire.»

Il a conçu depuis un prototype plus solide.

McGlothlin est un vétéran dans le domaine de l’invention de préservatifs. Il débute notre entretien en trempant un préservatif Naturalamb dans l’eau, puis gonfle un préservatif en latex comme un ballon deux fois plus gros que sa tête, ensuite en étire un autre, en polyéthylène cette fois, jusqu’à le déformer complètement et enfin m’invite à mettre le doigt dans un masturbateur Tenga. McGlothlin est un quasi-sexagénaire aux sourcils noirs et fournis, à la chevelure rare et grisonnante et au début de bedaine; sa voix un chouïa nasillarde est teintée d’une trace d’accent de Chicago. McGlothlin a rencontré sa femme, Alice, alors qu’ils travaillaient tous deux pour Baxter, entreprise pharmaceutique et de soins de santé de Chicago. Ils ont déménagé à San Diego pour lancer leur propre entreprise de matériel médical, Apex Medical Technologies, en 1985, et ont eu trois filles aujourd’hui adolescentes ou ayant dépassé la vingtaine.

Le film en polyuréthane que McGlothlin voulait transformer en préservatif possède à la fois les propriétés du caoutchouc et celles du plastique

À Baxter, McGlothlin avait travaillé sur des appareils de dialyse, des machines cœur-poumons, des équipements pour le don de sang et autres dispositifs médicaux contenant du polyuréthane. À l’époque où il a lancé Apex, McGlothlin jouissait par conséquent d’une réputation d’expert de ce matériau. Lorsque la crise du sida est arrivée, McGlothlin a utilisé ses connaissances en la matière pour développer un tout nouveau genre de préservatif, qui deviendrait le premier préservatif en polyuréthane commercialisé.

Le polyuréthane est un polymère aux multiples fonctions. Il y en a sûrement dans la mousse de votre matelas, dans l’isolation des murs de votre maison ou dans la semelle de vos baskets. Le film en polyuréthane que McGlothlin voulait transformer en préservatif possède à la fois les propriétés du caoutchouc et celles du plastique –il s’étire sans se rompre mais il n’a pas autant d’élasticité que le latex. En revanche, il compense ce manque par sa solidité –McGlothlin pensait pouvoir réaliser un préservatif en polyuréthane deux fois plus fin qu’en latex mais tout aussi résistant. Contrairement au latex, le polyuréthane est également transparent, sans odeur, hypoallergénique et, à l’instar des préservatifs en peau d’agneau, il transmet la chaleur.

McGlothlin explique qu’il lui a fallu environ dix-huit mois pour fabriquer un prototype en polyuréthane viable au milieu des années 1980. En 1990, il a vendu ce préservatif au London International Group (LIG, entreprise qui à l’époque fabriquait la marque Durex et était l’un des principaux distributeurs de préservatifs d’Amérique). Le LIG baptisa le préservatif Avanti et passa les quatre années suivantes à tenter de l’introduire sur le marché. Lorsque le préservatif Avanti finit par être proposé à la vente en 1994, un militant de la santé génésique confia à Reuters qu’il pourrait bien être «le préservatif du futur.» Mais cette personne se trompait.

Tests cliniques improvisés

Le principal obstacle à la commercialisation d’un préservatif qui ne soit pas en latex, aujourd’hui comme à l’époque, c’est la nécessité de pratiquer des tests cliniques. Les préservatifs en latex n’ont pas besoin d’être testés dans le cadre d’études humaines pour être approuvés par la FDA –tant que le fabricant peut démontrer que son nouveau préservatif en latex est «essentiellement équivalent» à un préservatif en latex existant en termes de matériau, de longueur, de largeur et autres spécifications techniques, alors ce nouveau préservatif en latex peut être mis en vente. Mais les fabricants de «préservatifs en matériau nouveau» doivent faire la démonstration que les performances de leur produit sont comparables à celles du latex dans le cadre de vrais rapports sexuels.

Aujourd’hui, le protocole pour une étude du taux de glissement et de rupture sur 1.000 utilisations –le genre d’essai clinique requis par la FDA pour les nouveaux types de préservatifs– est bien établi. Au California Family Health Council, qui a dirigé des dizaines d’essais d’acceptabilité de préservatifs, les chercheurs recrutent en général entre 200 et 400 couples hétérosexuels monogames et non atteints de MST utilisant une autre forme de contraception, comme la pilule ou un stérilet. Chaque couple reçoit entre trois et cinq préservatifs en latex disponibles dans le commerce, et entre trois et cinq des nouveaux préservatifs au banc d’essai. Les préservatifs n’ont pas d’étiquette, les participants ne savent donc pas lequel ils reçoivent en premier (mais, si vous comparez deux préservatifs différents –en latex et polyuréthane–, cela saute aux yeux).

Les couples doivent utiliser les préservatifs dans le cadre de rapports vaginaux et écrire un compte-rendu indiquant surtout si le préservatif avait glissé ou s’était déchiré pendant le rapport

Les couples doivent les utiliser dans le cadre de rapports vaginaux et chacun doit écrire un compte-rendu indiquant qui avait placé le préservatif, quelles positions ont été adoptées, combien de temps le rapport a duré, si un lubrifiant supplémentaire a été utilisé, s’il y a eu orgasme et –surtout– si le préservatif a glissé ou s’est déchiré pendant le rapport. Les couples doivent participer à des entretiens privés avec les chercheurs, et l’homme doit se soumettre à des mesures de son pénis. Chaque partenaire reçoit généralement 100 dollars pour sa participation. En tout, une étude de performance de préservatif sur 1.000 utilisations coûte entre 500.000 et 1 million de dollars. 

Mais, au début des années 1990, lorsque McGlothlin et le LIG voulaient pratiquer des tests humains avec leur préservatif en polyuréthane, la FDA n’avait pas établi de directives. Elle a donc improvisé la réglementation et l’étiquetage du préservatif en polyuréthane, en commettant pas mal d’erreurs au passage.

La FDA a autorisé la mise sur le marché du préservatif de McGlothlin en 1991, le déclarant «essentiellement équivalent» aux préservatifs en latex existant déjà, sur la base d’un essai clinique préliminaire portant sur 187 couples et qui indiquait un taux de rupture de 0,8%, comparé aux 2% pour les préservatifs en latex. Mais cette autorisation n’était pas le dernier mot de la FDA en la matière. «Mon interprétation de la situation à l’époque était que la FDA ne pensait pas qu’une petite entreprise comme celle de [McGlothlin] serait capable de commercialiser ce genre de produit, et qu’elle n’a pas nécessairement appliqué un niveau d’exigences aussi rigoureux qu’elle l’aurait fait pour une grande entreprise», s’indigne William Potter, ancien directeur scientifique du LIG. Or peu de temps après, le NIH et le LIG commencèrent à manifester de l’intérêt pour le préservatif de McGlothlin –le NIH pour ses potentiels bénéfices en termes de santé publique, et le LIG pour ses côtés lucratifs. Lorsque l’organisme de recherches et le fabricant de préservatifs se mirent à débourser des millions de dollars pour commercialiser le préservatif de McGlothlin, la FDA changea son fusil d’épaule.

Volte-face de la FDA

Entre 1991 et 1995, le NIH finança cinq tests cliniques pour évaluer plusieurs prototypes différents créés par McGlothlin, de différentes épaisseurs, tailles et niveaux de lubrification. La plupart de ces essais utilisaient un nombre de couples relativement restreint –entre 19 et 39– et certains prototypes se déchiraient entre 9 et 15% du temps. Selon McGlothlin, ce taux de rupture élevé était voulu. «Nous avons fabriqué toute une série de préservatifs en polyuréthane: épais, fins, d’une épaisseur standard, des larges, des serrés, parce que nous essayions de comprendre le principe de rupture des préservatifs… donc nous avons fabriqué exprès des produits qui allaient se rompre», m’expliqua-t-il. Avec les financements du NIH, en gros, McGlothlin explique qu’il testait tout et n’importe quoi pour voir lequel allait sortir du lot. Mais une chercheuse du NIH raconta à USA Today qu’elle ne savait pas si les préservatifs testés étaient les mêmes que ceux qui devaient être vendus, ce qui finirait par poser problème.

Nous autorisons prudemment sa commercialisation avec un étiquetage provisoire. Nous n’encourageons pas son utilisation auprès du grand public

Lillian Yin, alors directrice du département gynécologique du bureau des évaluations des dispositifs de la FDA à un journaliste de la newsletter AIDS Alert

Pendant ce temps, le LIG ayant arrêté son choix sur un modèle qui paraissait avoir un faible taux de rupture, finança plusieurs de ses propres études pour prouver à la FDA que le préservatif qu’il voulait vendre était sûr. Ces études testaient des milliers d’utilisations de préservatifs par plus de 1.000 couples, avec un taux de rupture allant de 0,4 à 2,1%, comparé à une moyenne de 2% pour les préservatifs en latex (des études ultérieures montreraient un taux de rupture légèrement plus élevé).

La FDA, qui avait déjà officiellement autorisé la vente du préservatif avec un étiquetage annonçant son efficacité contraceptive et contre les MST, fit volte-face à la dernière minute. Alors que les premiers paquets de préservatifs Avanti avaient déjà été imprimés, l’agence obligea le LIG à écrire sur ses emballages que l’efficacité du préservatif n’était pas prouvée et qu’il n’était destiné qu’aux utilisateurs allergiques au latex –pas exactement le genre de message qui pousse à l’achat.

«Nous autorisons prudemment sa commercialisation avec un étiquetage provisoire», expliqua à l’époque Lillian Yin, alors directrice du département gynécologique du bureau des évaluations des dispositifs de la FDA à un journaliste de la newsletter AIDS Alert. «Nous n’encourageons pas son utilisation auprès du grand public.»

La FDA a également réclamé un nouveau test clinique après qu’un chercheur du NIH avait exprimé ses craintes que l’organisme public n’autorisât la commercialisation d’un préservatif de qualité médiocre. «Nous étions au courant des données de la NICHHD, rapporta Yin en 1995. Mais avec London International qui disait que c’était bon pour eux et le NICHHD indiquant le contraire, nous avons pensé que le plus raisonnable était de leur faire refaire les études.» Un porte-parole actuel de la FDA m’a confié:

«Je n’ai pu trouver aucune preuve que la FDA allait empêcher la commercialisation du préservatif Avanti juste après son autorisation.»

McGlothlin et le LIG auraient pu appuyer sur pause et tenter de convaincre la FDA d’abandonner l’étiquetage restrictif. Mais, à ce stade, McGlothlin avait consacré environ sept ans de sa vie à la mise au point du préservatif Avanti. Le LIG avait investi des millions de dollars dans les recherches et construit une usine spécifiquement consacrée aux préservatifs en polyuréthane à Cambridge, en Angleterre. McGlothlin se rappelle une conversation qu’il a eue avec Potter à l’époque:

«C’était un peu genre, OK, est-ce qu’on reste comme ça et qu’on se bat cinq ans de plus pour tenter d’obtenir le bon étiquetage et d’en faire un produit grand public, ou est-ce qu’on veut sortir de l’impasse, mettre le pied dans la porte et commercialiser quelque chose pour voir si les gens accrochent? Et moi j’étais partisan de dire et je suis peut-être mon propre pire ennemi: bon, OK, faisons ce qu’il faut pour sortir un produit sur le marché et on voit ce qui se passe.»

Toute cette histoire a laissé un goût amer à McGlothlin. «La procédure était tellement injuste», se souvient-il. Même si la FDA allait finir par laisser les fabricants indiquer sur l’emballage que les préservatifs en polyuréthane étaient tout aussi efficaces contre les grossesses et les MST, l’étiquette souligne aussi qu’ils sont destinés aux personnes allergiques au latex. Lorsque j’ai interrogé un porte-parole de la FDA sur l’étiquetage des préservatifs en polyuréthane, il a écrit:

«Les préservatifs masculins synthétiques offrent un niveau de protection élevé contre les grossesses et la transmission des MST mais, en tant que groupe, ils sont légèrement moins efficaces que les préservatifs en latex naturel.»

Malgré ses nombreux avantages, au lieu d’être le préservatif du futur, Avanti appartient au passé

Aujourd’hui, les seuls préservatifs en polyuréthane vendus aux Etats-Unis sont les Trojan; toute une série de fusions et d’acquisitions entre 1999 et 2010 ont tué à la fois le LIG et les préservatifs en polyuréthane Avanti. Malgré ses nombreux avantages, au lieu d’être le préservatif du futur, Avanti appartient au passé.

Renforcement des normes et contrôles qualité

La FDA a le droit d’imposer des normes aux fabricants de préservatifs depuis le vote de la loi Medical Device Regulation Act de 1976. Naturellement, elle a passé la décennie suivante à se focaliser sur des dispositifs médicaux plus complexes et essentiels—pacemakers, respirateurs, ce genre de choses. Alors lorsqu’en 1986 le ministre de la Santé s’est mis à promouvoir des préservatifs pour lutter contre le sida, la FDA a été prise au dépourvu. «Tous les chefs de service se sont réunis un vendredi après-midi et se sont demandé: “Qu’est-ce qu’on sait sur les préservatifs? Qu’est-ce qu’on sait sur le latex?” On ne savait rien», se rappelle Don Marlowe, ancien directeur du Center for Devices and Radiological Health de la FDA, la branche chargée de réglementer les préservatifs.

La FDA est donc partie à la pêche aux réponses. «En l’espace de quatre mois, j’ai pris l’avion et j’ai rendu visite à tous les fabricants de préservatifs des États-Unis», m’a récemment relaté Marlowe devant sa table de cuisine, chez lui, à Rockville dans le Maryland. Il a découvert que les fabricants avaient tous des techniques de fabrication et des méthodes de test différentes, et que ces dernières n’avaient pas forcément de fondements scientifiques. La FDA a alors décidé d’essayer d’améliorer les tests.

À l’époque, les entreprises qui fabriquaient des préservatifs étaient censées obéir à une norme créée par un organisme de normalisation à but non lucratif appelé American Society for Testing and Materials (ASTM), dont les règles n’avaient pas beaucoup changé depuis les années 1940. Le sous-comité de l’ASTM chargé des préservatifs était, à l’époque, principalement constitué de scientifiques et de représentants de fabricants ayant tous intérêt à garder une norme favorable à leurs entreprises. Lorsque, dans le sillage de l’appel du ministre de la Santé, des représentants de la FDA ont rejoint le sous-comité de l’ASTM à la fin des années 1980, une menace implicite y est entrée avec eux. La FDA, qui avait le pouvoir de changer les étiquettes et de rappeler les produits, «devint toute-puissante», explique Marlowe.

Avant que des représentants de la FDA ne rejoignent le groupe de l’ASTM chargé des préservatifs, l’assurance qualité était à peu près laissée à la discrétion du fabricant: certains remplissaient les préservatifs d’eau, d’autres d’air pour rechercher des trous, certains pratiquaient des examens visuels mais les détails précis de chaque test étaient ouverts aux interprétations. À présent, les normes de l’ASTM étaient réécrites à l’instigation de la FDA afin de systématiser différentes méthodes de test. Pour s’assurer que les préservatifs n’étaient pas percés, des instructions furent transmises pour le test de l’eau, qui, selon la norme ATSM actuelle, «est plus efficace lorsque le préservatif est rempli d’eau, accroché en position verticale, le haut refermé et qu’il est déplacé horizontalement et pressé pour déceler les éventuelles fuites». Pour tester leur solidité, le test de l’éclatement, où des préservatifs sélectionnés au hasard sont remplis d’air pour déterminer le volume et la pression auxquels ils éclatent, a évincé le test de traction qui les étirait mécaniquement afin de déterminer la force nécessaire pour les déchirer. La longueur et la largeur minimum, l’épaisseur maximale, les conditions de stockage et la teneur en protéines du latex furent toutes définies avec précision.

L’assurance qualité était laissée à la discrétion du fabricant: certains remplissaient les préservatifs d’eau, d’autres d’air pour rechercher des trous

Lorsque j’ai découvert que le gouvernement forçait les fabricants de préservatifs à les faire exploser comme des ballons pour éprouver leur solidité, j’ai bien ri. Mais de l’opinion générale, la qualité des préservatifs en latex est devenue bien meilleure et plus constante grâce au renforcement des normes de l’ASTM. L’époque des gigantesques rappels de préservatifs et des tests de laboratoire montrant qu’un préservatif en latex sur huit laissait passer le VIH est révolue (si le latex bien conçu est imperméable aux virus, des pratiques industrielles bâclées peuvent laisser de minuscules trous dans les préservatifs, ce qui est déjà arrivé une fois).

«Pas vu plus loin que le bout de leur réglementation»

Mais ce contrôle très strict de la qualité, qui insiste sur des tests en laboratoire facilement reproductibles, a un inconvénient qu’ont découvert en 2006 Adam Glickman, fondateur de Condomania, et un inventeur de préservatif du nom de Frank Sadlo.

En août 2003, trois ans auparavant, Glickman avait commencé à vendre une gamme de préservatifs en latex sur mesure, appelée TheyFit, inventée par Sadlo et autorisée par la FDA en 2001. Le TheyFit était proposé en cinquante-cinq tailles, de 3 pouces (7,62 cm) à 10 pouces (25,4 cm) de long et de 1,5 pouces (3,81 cm) à 2,5 pouces (6,35 cm) de large (à plat). Les hommes pouvaient trouver la taille qu’il leur fallait en téléchargeant un patron en forme de règle sur Internet, à imprimer et découper, qui leur servait à déterminer la longueur et la circonférence de leur pénis en érection.

Le TheyFit était un grand succès de Condomania, ce qui se comprend aisément: la taille du pénis humain varie énormément et si le latex est élastique, il est beaucoup plus agréable de porter un préservatif confortablement posé sur le pénis, qui ne le comprime pas ni ne lui fait mal à la base quand il est trop long. En outre, un essai clinique conduit par l'université de l'Indiana indique que les préservatifs TheyFit se déchiraient deux fois moins souvent que les préservatifs traditionnels, avec une différence du taux de rupture particulièrement remarquable chez les hommes aux pénis les plus grands.

Les préservatifs TheyFit se sont vendus plus rapidement que n’importe quel autre produit de toute l’histoire de Condomania, et Glickman affirme n’avoir jamais reçu la moindre plainte à leur sujet (Glickman n’est pas un observateur impartial –Condomania avait passé un accord d’exclusivité avec TheyFit et était la seule entreprise à en vendre et à faire de la publicité; ceci dit, je n’ai pas trouvé la moindre mention de TheyFit dans la base de données de la FDA recensant les plaintes au sujet de dispositifs médicaux). Dans les sondages menés par Glickman, les consommateurs ne tarissent pas d’éloges et écrivent des commentaires du type: «Ça a changé ma vie sexuelle. J’étouffais toujours avec les préservatifs des autres marques, ou alors ils étaient assez larges mais trop longs» et «Pour la première fois, après avoir fait l’amour, je n’avais pas une marque violette tout autour de la base du pénis à cause de l’anneau du préservatif» et «Excellent produit qui permet d’utiliser pleinement mon pénis pendant l’expérience amoureuse».

Pour la première fois, après avoir fait l’amour, je n’avais pas une marque violette tout autour de la base du pénis à cause de l’anneau du préservatif

Utilisateur d’un préservatif TheyFit

Malgré leur popularité de niche et leurs excellents résultats lors des essais cliniques, la FDA a mis en doute l'acceptabilité des préservatifs TheyFit en décembre 2006 après avoir apparemment remarqué –plus de cinq ans après avoir autorisé leur mise sur le marché– que certaines des cinquante-cinq tailles ne répondaient pas aux exigences de l’ASTM en matière de dimensions. Les plus petites tailles, en particulier, ne contenaient pas les volumes d’air et d’eau requis dans les tests d’explosion et d’étanchéité, vu qu’ils étaient, eh bien, plus petits, forcément. Sadlo, qui confirme le récit de Glickman, se vit enjoint de retirer son préservatif du marché dans les trente jours et, après avoir consulté un avocat, obtempéra. («La FDA n’est pas en capacité de faire des commentaires sur la raison pour laquelle un fabricant cesse de vendre un dispositif», m’a opposé le porte-parole de la FDA lorsque j’ai voulu me faire confirmer l’histoire de Glickman et Sadlo.)

Cette expérience fut une immense frustration pour Glickman. Cela faisait longtemps qu’il essayait de gagner de l’argent en vendant des préservatifs, depuis la fin des années 1980 en réalité, à l’époque où il avait marqué tout un tas de préservatif en latex avec Jumbo l’éléphant, la mascotte de sa fac, pour les vendre au porte-à-porte dans le campus. Pour Glickman, TheyFit était l’occasion rêvée d’inciter les gens à mettre des préservatifs. Mais la FDA a vu les choses autrement. «Ils n’ont pas vu plus loin que le bout de leur réglementation», déplore Glickman. Selon lui, la FDA «ne savait pas comment modifier la règlementation; elle ne semblait pas se soucier de la changer».

Sodomie mise de côté

En 2011, l’équivalent international de l’ASTM, l’International Standards Organization, a enfin fixé des méthodes de test pour un éventail de tailles plus étendu. Cette même année, TheyFit a lancé sur le marché européen une vaste gamme de produits comptant quatre-vingt-quinze tailles. Mais l’ASTM a mis du temps à évoluer sur la question. En décembre 2013, quand l’extension de la gamme de tailles autorisées a été soumise au vote par le sous-comité de l’ASTM, tout le monde a voté pour, exceptés les représentants de la FDA qui s’inquiétaient à l’idée que les petits préservatifs puissent ne pas tenir sur les mandrins utilisés pour conduire les tests de gonflement et d’explosion, rapporta un membre du comité de l’ASTM.

Pour Glickman, ce qui est arrivé à TheyFit montre que la FDA ne se soucie pas de la réalité de l’activité sexuelle des Américains. Et en voici une preuve supplémentaire: la FDA n’approuve pas de préservatifs pour le sexe anal.

Les préservatifs en latex ne bénéficient pas, et n’ont jamais bénéficié, de l’approbation de la FDA pour une utilisation dans le cadre de relations anales. Les essais cliniques comparant des préservatifs expérimentaux avec leurs homologues en latex déjà commercialisés ne recrutent que des couples hétérosexuels et leur demandent de ne les utiliser que lors de rapports vaginaux (le taux d’échec de 2% des préservatifs qu’on cite généralement provient de ces essais cliniques).

Quand Marlowe et ses collègues de la FDA ont voulu essayer d’améliorer les normes pour les préservatifs à la fin des années 1980 et au début des années 1990, ils ont consulté la littérature scientifique sur la physique du sexe et découvert qu’il n’y avait quasiment aucune étude sur les relations anales. «Il règne une certaine incertitude sur le niveau de protection que les préservatifs conçus pour les RV (rapports vaginaux) peuvent fournir pendant les RA (rapports anaux)», écrivirent les auteurs d’une étude de la FDA réalisée en 1997 portant sur la littérature scientifique autour des rapports anaux. Depuis, seule une petite poignée d'études a été réalisée par des chercheurs américains sur les rapports anaux avec préservatifs, en plus de l'essai clinique pour les préservatifs TheyFit qui étudie le taux de rupture et de glissement à la fois pendant les rapports anaux et vaginaux.

Une de ces études suggère que le taux d’échec pendant les rapports anaux est comparable à celui des rapports vaginaux –environ 2%–, ce qui s’aligne avec les résultats d’un essai européen. Mais, dans l’étude TheyFit, 7,4% des préservatifs en latex de taille standard ont craqué pendant un rapport anal, contre 5,7% des préservatifs sur mesure. En outre, une analyse publiée récemment suggère que les préservatifs sont moins efficaces contre le VIH lorsqu’ils sont utilisés par des hommes gays que par des couples hétéros. Il est clair que davantage de recherches sont nécessaires.

Fabricants et politiques

Les essais cliniques ne recrutent que des couples hétérosexuels et leur demandent de ne les utiliser que lors de rapports vaginaux

Il est inconcevable que l’efficacité des préservatifs en latex pendant un acte sexuel pratiqué par un tiers des Américains, selon les estimations –l’acte sexuel associé au risque le plus élevé de transmission du VIH– soit pratiquement inconnue. Le sida/VIH, qui, dans les années 1980, était avant tout transmis par les rapports anaux entre hommes homosexuels, est la raison qui a poussé le gouvernement américain à réglementer sérieusement les préservatifs. Qu’est-ce qui a bien pu se passer? Ron Frezieres, chercheur au California Family Health Council qui a contribué à tester Avanti et à mettre au point les essais standards sur 1.000 utilisations dans les années 1990 (et qui a lui aussi bénéficié d’une subvention Gates), estime que l’absence de recherches sur les relations anales est due au fait que les fabricants de préservatifs ne veulent pas être associés aux rapports homosexuels aux yeux du public:

«C’est une question un peu politique, parce que je ne crois pas que les sponsors [c’est-à-dire les fabricants de préservatifs] veulent nécessairement que leur nom soit associé à des publications révélant qu’ils ont mené de grandes études sur les recherches anales, m’a expliqué Frezieres. La FDA aimerait beaucoup avoir cette information, et je pense que ce serait aussi le cas du NIH, mais eux non plus ne veulent pas qu’on sache qu’ils financent des études sur les relations sexuelles anales.»

Imaginez un instant la réaction des Républicains du Congrès si le NIH utilisait les dollars des contribuables pour étudier les mécanismes de la sodomie.

Marlowe, l’ancien directeur chargé des normes à la FDA, estime que c’est aussi de la faute des fabricants. «C’est celui qui commercialise le produit qui va promouvoir ce changement dans l’étiquetage pour évoquer les relations anales. Quel est son avantage à faire ça? Qu’est-ce qui le va le motiver? Le produit qu’il vend a déjà du succès.»

Carol Carrozza, qui représente Ansell, fabricant de LifeStyles, estime quant à elle que c’est de la faute de la FDA. «Il n’existe pas de préservatifs spécifiquement destinés aux rapports anaux parce qu’ils n’ont pas de critères de tests pour cet usage spécifique», m’a-t-elle expliqué.

J’ai demandé à Marlowe son opinion sur l’absence de préservatifs approuvés pour les relations anales. Il a réfléchi un long moment avant de répondre:

«Je crois que la sécurité dans la conception du produit dont nous disposons est suffisante pour ne pas me faire de souci. Mais de là à en être certain? Non.»

Le polyisoprène, du latex synthétique

Une jeune femme souriante et aux yeux pétillants, allongée sur un lit en ensemble culotte-soutien-gorge bleu marine, regarde droit dans la caméra et déclare: «J’aime le sexe. Et je n’aime pas les préservatifs.» Son sourire s’agrandit alors quelle se remémore son dernier rendez-vous amoureux. «Mais ces préservatifs-là ne sont pas comme les autres.»

C’est une publicité pour Skyn Condoms, le premier préservatif en polyisoprène autorisé par la FDA. Ansell, le fabricant de Skyn (et de Lifestyles), explique en petits caractères à la fin de la publicité que le polyisoprène est un «matériau révolutionnaire». Il n’existe pas de normes à la FDA permettant d’utiliser le terme «révolutionnaire» pour qualifier un préservatif. «Ne me demandez pas de détails, annonce l’actrice de la publicité. Franchement, je m’en fiche. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ne ressemblent à rien de ce que j’ai déjà essayé.»

Si cette actrice connaissait les détails, elle pourrait bien être déçue. Le polyisoprène, c’est du latex synthétique. Chimiquement, il est presque identique au latex mais, comme il est fait de produits pétrochimiques plutôt que de la sève d’un arbre, il est dépourvu des protéines qui provoquent des allergies chez certaines personnes. Pour comprendre à quel point les préservatifs Skyn ne sont pas révolutionnaires, jetez un œil au descriptif de leur demande d'autorisation à la FDA, qui qualifie le produit de «préservatif masculin lubrifié en polyisoprène» et confirme qu’il répond à la fois aux normes des tests ASTM et ISO des préservatifs en latex.

Quand j’ai commencé à dire aux gens que je mettais au point un nouveau préservatif, il m’ont dit: ‘Mais qu’est-ce qu’un préservatif pourrait avoir de différent?’ Ils étaient incapables d’imaginer autre chose parce qu’il n’y a jamais rien eu de différent avant

Danny Resnic, qui travaille sur le préservatif Origami

Il ne s’agit pas de disqualifier les préservatifs en polyisoprène: ce matériau est légèrement plus doux et plus élastique que le latex naturel et lors d’une étude marketing dirigé par Ansell, 97% des gens qui l’ont essayé ont déclaré qu’ils recommanderaient le préservatif Skyn. Ansell explique également que, lors d’un test clinique, les participants ont donné à Skyn une bien meilleure note en termes de sensations et de confort qu’aux préservatifs en latex ou polyuréthane. Le représentant d’Ansell a cependant refusé de me montrer les détails de cet essai.

Mais qualifier le polyisoprène de «révolutionnaire» –terme également utilisé par Durex dans sa campagne de marketing pour son nouveau préservatif dans ce matériau– est à la fois drôle et affligeant. Plus de trente ans après le début de la crise du sida –plus de trente ans après l’avènement du mouvement pour le safe sex–, un préservatif en latex synthétique serait révolutionnaire?

À en croire Danny Resnic, qui travaille dur sur son préservatif Origami, le polyisoprène est un symptôme du manque d’imagination de l’Amérique en termes de préservatifs:

«Quand j’ai commencé à dire aux gens que je mettais au point un nouveau préservatif, il m’ont dit: “Mais qu’est-ce qu’un préservatif pourrait avoir de différent?” rapporte-t-il. Ils étaient incapables d’imaginer autre chose parce qu’il n’y a jamais rien eu de différent avant.»

À ses yeux, les préservatifs en latex ont désensibilisé les hommes. «Ils en sont venus à accepter que ce niveau de sensation soit le maximum possible.» En tout cas, ceux qui utilisent des préservatifs.

Sexe en nuances

Au départ, l’idée de Resnic était de fabriquer le préservatif parfait, qui ne se déchirerait pas, protégerait contre tous les virus, procurerait à celui qui le porte des sensations aussi agréables que des relations non protégées et serait abordable et approuvé par la FDA pour les relations anales.

Mais fabriquer un préservatif parfait est plus compliqué qu’il ne le pensait. Il a conduit quelques petits essais cliniques de son modèle en silicone avec des financements du NIH, et après avoir pris en compte les retours de ces essais dans son invention, a décidé d’emmener son préservatif masculin dans une direction surprenante: il va le fabriquer en latex. Resnic espère encore incorporer du silicone dans un préservatif interne –destiné à être introduit dans le vagin ou dans l’anus, comme un préservatif féminin– qu’il va tester en Afrique du Sud cette année grâce aux 100.000 dollars attribués par la Gates Foundation. Mais pour son préservatif masculin –qui restera plus lâche que ses homologues classiques et se posera en tirant dessus plutôt qu’en le déroulant–, Resnic avance qu’il est simplement plus logique d’utiliser du latex, ce qui permettra de le fabriquer dans des usines de préservatifs existant déjà.

Resnic espère également qu’en fabriquant l’Origami en latex il obtiendra facilement l’autorisation de la FDA. S’il peut lui prouver que ce préservatif est «essentiellement équivalent» aux préservatifs en latex déjà sur le marché et qu’il répond aux normes ASTM et ISO pour les préservatifs en latex, il ne sera pas obligé de mener un essai clinique onéreux sur 1.000 utilisations –il pourra le vendre directement.

Le gouvernement fédéral a passé les vingt-cinq dernières années à asséner aux Américains que les préservatifs en latex étaient la seule protection possible contre les grossesses et les maladies. L’intérêt du mantra «utilisez correctement un préservatif en latex à chaque rapport sexuel» –comme le dit un rapport du ministère de la Santé américain de 1992 et comme le répètent d’innombrables brochures et intervenants en milieu scolaire depuis–, c’est sa simplicité. En approuvant un modèle en latex taille unique sans propriétés particulières, la FDA n’est pas obligée de réfléchir aux nuances et aux réalités embarrassantes des habitudes sexuelles des gens: au fait que le sexe anal est différent du sexe vaginal, que les pénis existent dans toutes les tailles et que le safe sex est un calcul risques-gratification, pas une solution parfaite.

Depuis que j’ai commencé à travailler sur cet article, je suis devenu fan des préservatifs en polyuréthane qui transmettent la chaleur du corps de mon partenaire et ne sèchent pas. Ce calcul risque-gratification m’est tout à fait personnel –vous pouvez en faire un autre, et même rester fidèle au latex. L’idée, c’est qu’il nous faut à tous un préservatif que nous allons vraiment sortir de notre tiroir de table de nuit ou de notre portefeuille –ce qui est bien plus envisageable lorsque l’on sait que l’expérience sexuelle n’en procurera pas moins de plaisir.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte