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Piña colada, bienvenue à bord du «Pineapple Excess»

Piña Colada | Maëlick via Flickr CC License by CC

Piña Colada | Maëlick via Flickr CC License by CC

Petit guide de la piña colada, le plus doux et le plus absurde de tous les cocktails estivaux. À consommer avec modération.

Disons le tout net: la piña colada a plus d'un défaut. Comme tous les cocktails d'été les plus frivoles, elle ne parvient pas réellement à étancher la soif. À l'image des margaritas aux fraises glacées qui tournent inlassablement dans leurs machines telles des tourbillons s'enfonçant  dans les abysses, la piña colada est plus une friandise sucrée qu'une véritable boisson. Les breuvages de ce type ressemblent à des sucettes liquéfiées, que l'on vend à des personnes trop paresseuses pour lécher. Leur principal effet? L'euphorie glycémique, avec juste assez d'alcool pour vous déshydrater et vous infliger une gueule de bois surprise. Certains dentistes proposent du fluorure goût piña colada, ce qui est parfaitement logique: quel meilleur médium qu'un gel buccal pour ce concentré de rage de dents?

La piña colada a ceci de différent avec ses écœurantes cousines qu'elle est à demi laiteuse en bouche. Cette interaction texture-goût des plus régressives est sans doute délibérée: c'est la conséquence naturelle du mélange de jus d'ananas et de crème de noix de coco, élément central de la piña colada traditionnelle. Aux États-Unis, on utilise généralement de la crème de marque Coco López, boites de conserves remplies d'une substance épaisse et gluante frappées d'une mascotte colorée, Coco le Perroquet, volatile passablement éméché. Qu'elle soit réalisée au shaker ou au mixer, l'alliance du jus et de la crème génère un sentiment juvénile, ce qui renforce l'impression selon laquelle ce breuvage conviendrait mieux aux personnes de moins de dix ans. Ou de dix semaines.

Commencez par en avaler une rasade

Pour réaliser une piña colada, commencez par choisir un rhum et par en avaler une rasade dans l'espoir d'oublier votre honte. De nombreux écrits recommandent d'utiliser du rhum blanc, d'autres préconisent de l'ambré. Certains barmen mélangent un peu des deux. N'utilisez surtout pas un rhum assez savoureux pour être dégusté seul. Conseil: optez pour de l'overproof, plus fortement alcoolisé que ses pairs. Pas la peine de faire dans le délicat. N'importe quelle gnôle bien cognée fera l'affaire. Face au mélange sirupeux, la chaleur de l'alcool rendra coup pour coup. 

Résumons: vous avez votre jus (j'espère qu'il est frais), votre Coco López (j'espère que le perroquet ne prendra pas la route dans cet état) et votre rhum (je n'ai jamais vu du Bacardi 151 connaître plus noble destinée). Ne reste plus qu'à mélanger ces trois ingrédients à votre guise (le but étant de limiter autant que possible les haut-le-cœur chez vos invités).

Sur la plage, dans
la fraîche brise
du crépuscule, sous
les palmiers qui bordent la piscine, vous pourrez y boire une authentique piña colada dans
un énorme verre
à cocktail

 

Vous devriez mélanger les ingrédients à l'aide d'un mixer (en y ajoutant un petit iceberg pilé), et ce pour deux raisons. D'une, parce que cela pourrait améliorer la texture. De deux, parce qu'il arrive qu'en mélangeant l'ananas et la crème avant de verser l'alcool, ce dernier refuse d'être ajouté au reste (et qui pourrait lui en vouloir?). Le rhum récalcitrant s'agglutine alors au dessus ou en dessous du liquide beige et mousseux. Mieux vaut s'en remettre au mixeur, donc (il faudra le nettoyer ensuite; autre point noir de la piña colada).

Euphorie extatique

La piña colada la plus célèbre est née à Porto Rico – à ne pas confondre avec la « piña colada à la cubaine », qui est un cocktail tout à fait convenable (l'alternative portoricaine devrait s'estimer heureuse de pouvoir être confondue avec elle). Certain affirment que le cocktail est né dans les années 1950, à l'hôtel Caribe Hilton de San Juan –et l'équipe du Caribe Hilton est la première à le crier haut et fort. Vous pouvez y descendre à l'occasion: sur la plage, dans la fraîche brise du crépuscule, sous les palmiers qui bordent la piscine, vous pourrez y boire une authentique piña colada dans un énorme verre à cocktail. En buvant, vous comprendrez le sentiment d'euphorie exotique qu'a pu générer ce breuvage lorsqu'on le buvait dans une noix de coco ou dans une écorce d'ananas à l'époque de Ring-a-ding-ding, où les palais s’accommodaient parfaitement de côtes de veau noyées dans de la crème épaisse et du vin de xérès. 

Jetez un œil au menu pour revivre «l'évolution de la Piña Colada» telle que la présente la maison Hilton: on y trouve le «Painkiller» (un classique à part entière) et la «Clear Colada» (vestige d'une époque où l'eau de coco était encore à la mode). L'hôtel propose également sa «Pinold Colashioned», un digestif: rhum vieux, rhum infusé à l'huile de coco, sirop d'ananas maison, Angostura, liqueur de chocolat, servi avec une «boule de glace coco».

La bataille des origines

Mais la piña colada a un deuxième lieu de naissance supposé: le Barrachina Restaurant, piège à touristes plutôt correct du vieux San Juan. Et celui-ci rejette la version du Hilton en bloc (qu'il s'agisse de sa prétendue primauté ou de ses ambitions mixologiques). L'approche du Barrachina est si directe qu'elle représente en quelque sorte une merveille de cette industrie: elle rappelle  une chaîne de montage ou des mangeoires d'élevage intensif. 

Tout pèlerinage dédié à la piña colada mériterait un détour par le Barrachina. Assurez-vous de bien préparer votre visite. Si vous arrivez au mauvais moment, il vous faudra attendre une heure pour avoir une table –et vous devrez subir le spectacle  des clients occupés à reprendre des forces avant de remonter sur leurs horribles bateaux de croisière. La bonne nouvelle, c'est que vous pouvez boire à peu près n'importe où à San juan, et que le Barrachina vend également ses breuvages à emporter. Emportez votre verre du côté ensoleillé de la rue, pour admirer l'ombre que projette le petit parasol sur le bout d'ananas et la cerise rouge-bonbon qui ornent votre piña colada, et méditez sur l'absence totale de nuances du cocktail en lui-même.

Ambiance lounge

Dans la culture populaire, la personnalité de la piña colada demeure rattachée à la place centrale qu'elle occupe dans «Escape (The Piña Colada Song)», de Rupert Holmes. Cette chanson (lounge music pour bars à concept bobo) s'est hissée à la tête du classement Billboard à la toute fin des années 1970; l'histoire qu'elle raconte semble tout droit sortie d'une nouvelle de O. Henry

Le narrateur, lassé de sa «bourgeoise», remarque une petite annonce romantique et organise une rencontre avec l'inconnue, prêt à s'enfuir sans jamais revenir –mais découvre que c'est sa moitié qui a placé l'annonce. Et les conjoints de réaliser que leur moitié recelait des mystères insoupçonnés. Mazette, quel coup de théâtre! Voici la petite annonce en question:

Si tu aimes boire des piña coladas et que la pluie te donne des ailes
Si tu n'aimes pas le yoga et que tu as un peu de cervelle 
Si tu aimes faire l'amour à minuit dans les dunes du cap
Je suis l'amour dont tu rêvais, écris-moi, que l'on s'échappe*


Si vous ignoriez que votre partenaire appréciait la piña colada, votre couple souffre manifestement d'un grave problème de communication: cet absurde (et attachant) breuvage ne souffre aucune demi-mesure, on l'aime ou on le déteste. Si le fait de vous laissez surprendre par la pluie vous donne des ailes, c'est sans doute que vous avez regardé un peu trop de comédies romantiques. Et si vous n'avez qu'un peu de cervelle, c'est que vous avez été lobotomisé. Par une piña colada, peut-être ? 

Enchaîner plusieurs de ces cocktails à la suite peut vous envoyer une décharge glacée le long du nez, vive douleur nerveuse qui vous laissera KO. Reste à déterminer ce qui pousse le buveur à adopter ce rythme aussi douloureux qu'infernal. L'ardeur insouciante, parfois ; dans d'autres cas, il s'agit simplement du désir d'en finir avec la frivolité fruitière de ce frappé pour amateurs de dépaysement.

  • * Version originale :
  • If you like piña coladas, and getting caught in the rain.
    If you’re not into yoga, if you have half a brain.
    If you like making love at midnight, in the dunes of the cape.
    I’m the love that you’ve looked for, write to me, and escape.
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