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Ce que cela fait de frapper quelqu’un

L’euphorie de la boxe | A Rod via Flickr CC License by

L’euphorie de la boxe | A Rod via Flickr CC License by

J’ai essayé la boxe. J’ai aimé ça à un point… effrayant!

Lors d’une visite à Los Angeles, il y a quelque temps, un ami m’a invité à visiter la salle de boxe dans laquelle il s’entraîne. Je n’avais jamais fait de boxe et j’adore essayer de nouveaux sports. En outre, sa salle, Wild Card Boxing, est quasi légendaire. Elle est tenue par l’entraîneur superstar Freddie Roach et c’est là que l’ancien «boxeur de la décennie» Manny Pacquiao prépare régulièrement ses combats (c’est notamment ici qu’il s’est entraîné pour le «match du siècle», qui l’a opposé au champion du monde, encore invaincu à ce jour, Floyd Mayweather, le 2 mai dernier). J’ai eu envie de découvrir l’endroit.

Nous y sommes allés un après-midi en semaine, à l’heure où Wild Card n’est fréquenté que par quelques jeunes qui rêvent de devenir le prochain Pacquiao et une poignée de quadras qui espèrent perdre leurs poignées d’amour. Mon ami, Mike, m’a présenté son entraîneur, qui m’a rapidement expliqué la bonne façon de se tenir avant de me demander de donner quelques coups dans le vide. Cela l’a fait sourire. Je me suis observé dans le grand miroir qui couvre tout le mur –raide, hésitant, manquant d’équilibre– et je n’ai pas pu m’empêcher de sourire aussi.

Je n’étais pas du tout prêt à me lancer dans de la vraie boxe et cela m’allait très bien. L’entraîneur me demanda seulement de sauter à la corde, avant de faire quelques abdos et quelques pompes. Je chaussai des gants empruntés pour frapper dans les lourds sacs de sable suspendus au plafond. L’exercice était assez éprouvant physiquement, mais beaucoup plus intéressant que de courir sur un tapis. J’y suis retourné plusieurs fois dans les semaines qui ont suivi. À chaque fois que Mike m’invitait.

Expérience jubilatoire

La veille de mon retour à New York, Mike a pris notre entraîneur à part vers la fin de notre séance. J’avais beaucoup posé de questions à Mike sur ce que cela faisait de faire face à un autre être humain au lieu d’un sac de sable. Mike avait décidé qu’il fallait que j’essaie avant de partir. Il alla donc plaider ma cause auprès de l’entraîneur, afin que je puisse combattre, ne serait-ce qu’un petit peu. L’entraîneur se montra réticent. Toutefois, il accepta de nous laisser échanger quelques coups, à la seule condition que tout soit soigneusement chorégraphié. Nous devions tout faire en douceur, en sachant exactement ce qui allait se passer.

J’enfilai un casque, une paire de gants, puis je montai sur le ring. Face à mon ami, je décidai d’assumer mon air ridicule. Puis, au top de notre entraîneur, je regardai Mike dans les yeux et balançai mon poing vers son visage.

Il n’y eut pas de vrai coup porté ce jour-ci. Aucun dégât. Nous avons échangé des coups téléphonés d’avance durant un moment, puis nous nous sommes touché les gants pour nous saluer avant de descendre du ring. En me raccompagnant à mon appartement, Mike m’a demandé ce que j’en avais pensé. Je lui ai avoué que le moment où je lui avais envoyé mon premier coup avait été l’une des expériences les plus étranges et les plus jubilatoires de ma vie. Et puis je lui ai dit que j’allais essayer de trouver une salle de boxe à New York.

Floyd Mayweather et Manny Pacquiao le 2 mai 2015 à Las Vegas (États-Unis) lors du Championnat du monde des poids légers | REUTERS/Joe Camporeale/USA TODAY Sports

J’ai la chance d’avoir été très peu confronté à la violence durant ma vie. Je me suis bagarré une fois dans la cour de récréation en primaire. Je me suis fait agresser par des ados d’une autre ville lorsque j’étais au collège et m’en suis sorti avec un œil au beurre noir. J’ai participé à quelques bousculades lors de fêtes étudiantes alcoolisées, se terminant au pire par une grosse mêlée sur la pelouse. À une époque, je traînais aussi avec une personne à qui il arrivait (sous l’influence de diverses substances chimiques) de péter les plombs et de me menacer physiquement. J’ai arrêté de la voir.

Personnellement, je n’ai jamais ressenti le besoin de frapper quelqu’un. Juste avant d’envoyer mon poing pour la première fois vers le visage de Mike, j’ai eu l’impression de trahir d’un seul coup des millénaires de contrats sociaux, les années de conditionnement de la part de mes parents et de mes professeurs, sans parler du pacifisme profondément ancré au fond de moi (traitez-moi de mauviette si cela vous chante).

Et pourtant, lorsque mon bras s’est tendu et que Mike a dévié mon gant, cela ne me semblait déjà plus bizarre. Lorsque j’ai envoyé mon deuxième coup, j’ai vu à quel point cela semble naturel, à quel point nous sommes génétiquement équipés pour frapper. Il m’est non seulement apparu normal de balancer mon poing vers le visage de quelqu’un, mais, pour tout dire, j’ai même réalisé avec une certaine inquiétude que je trouvais ça… formidable. Cela titillait en moi quelque chose de primitif, profondément enfoui dans un recoin sombre de mon cerveau.

Envie de taper

Voici donc que les choses se compliquent pour moi. Il est vrai que –hormis peut-être à une ou deux exceptions près, dans des situations extrêmes– je n’ai jamais voulu frapper personne. Mais maintenant, au moins une fois par semaine, voire plus, j’ai envie de taper.

Une pulsion jaillit en moi, si forte que je la sens presque durcir mon biceps

Lorsque je suis énervé par mon travail, ou par un rendez-vous amoureux raté, ou par un commentaire idiot que j’ai fait lors d’une soirée la veille, une pulsion jaillit en moi. C’est l’envie de frapper du poing contre quelque chose de dur. Elle est si forte que je la sens presque durcir mon biceps.

J’y cède rarement. Et je ne le fais absolument jamais si quelqu’un risque de me voir. Mais je ne peux pas faire semblant de ne pas la ressentir.

Je sais que je ne suis pas le seul. Tout le monde a déjà vu un conducteur taper sur son volant, un joueur de tennis lancer sa raquette de rage ou un enfant balancer son jouet en plastique au visage de sa mère.

Vous l’avez aussi déjà ressenti. J’ai demandé autour de moi. Tous les amis hommes à qui j’ai posé la question ont admis que, oui, lors de moments de frustration intense, ils avaient eu l’envie de frapper quelque chose. Et la plupart de mes amies femmes, mais pas toutes, m’ont aussi avoué avoir déjà eu envie de taper sur quelque chose.

Quel désir étrange et contreproductif. Il y a tout de même un lien hautement illogique entre, disons, les problèmes psychologiques auxquels je dois faire face dans mon travail et la solution physique de donner un grand coup de poing sur mon bureau. Ce n’est pas du tout une solution. Ça n’arrange rien. Les gens qui me connaissent savent que je ne suis pas particulièrement colérique. Pourtant, je ne saurais vous dire le nombre de fois où –aux prises avec un texte récalcitrant, qui me confrontait à mes limites en tant qu’auteur– j’ai ressenti l’envie d’éclater mon ordinateur contre le mur.

Désir étrange et contreproductif

Je ne m’attendais pas à ce que balancer son poing sur un véritable être humain se rapproche autant de ce type de sensations. Ce sont des sentiments que nous avons, en tant qu’Homo sapiens, profondément ancrés dans notre ADN. Oh, nous ne les montrons pas (je parle, en tous cas, pour moi et les gens que je connais). Mais ils sont bien là. En dessous. Et je n’étais pas prêt d’arrêter de les explorer.

«Pattes d’ours»

Le Gleason’s Gym est au centre de la boxe à New York depuis 1937. Jake LaMotta, Mohamed Ali, Mike Tyson et des dizaines d’autres boxeurs s’y sont entraînés au fil des décennies. Il a servi de cadre à d’innombrables scènes de films et d’émissions de télévision. Son emplacement actuel, dans un quartier de Brooklyn à quelques minutes à vélo de chez moi, l’a définitivement imposé à mes yeux.

J’ai cherché un entraîneur sur le site du club, mais sans savoir exactement à quoi m’attendre (je savais juste que je ne voulais pas payer une fortune pour avoir un entraîneur connu). Quelque chose dans l’annonce de Shawn Raysor m’a immédiatement séduit. Ses lunettes aux verres teintés, ses tarifs «spécial crise», sa prétention d’être à la fois «de la vieille et la nouvelle école», ainsi qu’un «entraîneur de lions, de tigres et d’ours». Je lui ai envoyé un email et nous avons convenu d’un rendez-vous, un matin en semaine.

«Maintenant, que celui qui a dans sa poitrine ranimé son courage et rassemblé ses esprits avance, enfile ses gants et lève ses mains.» Virgile - Gleason’s Gym | Carlos Pacheco via Flickr CC License by

La salle de Gleason est loin d’être glamour: elle est tout en béton, avec de la peinture qui s’écaille, et l’air est empli d’une odeur de sueur âcre, qui s’échappe de l’intérieur des gants. Les gens portent des sweats gris et des T-shirts blancs tachés. N’arrivant pas à trouver Shawn, je me suis assis sur un banc à côté de l’un des rings surélevés pour regarder les deux types qui s’y observaient en se tournant autour. Ils se sont balancé plusieurs coups puis ont fini, épuisés, en corps à corps.

Shawn est arrivé avec vingt minutes de retard, en traînant des pieds, l’air désolé. Il était maigre et voûté, et parlait d’une voix haletante. Il me mit immédiatement à la corde à sauter. Lorsqu’il eut trouvé que j’avais assez sauté, il m’envoya faire un peu de shadow-boxing sur un ring vide, afin de m’examiner. Après un moment, nous sommes passés au pad. J’ai enfilé une paire de gants et Shawn des gants plats, dits «pattes d’ours». Il les tenait en l’air pour me montrer où frapper, en m’indiquant des combinaisons simples –direct avant, direct avant, direct arrière; direct avant, direct arrière, crochet avant. De temps en temps, il me frappait rapidement pour me montrer lorsque je laissais exposées certaines parties de mon corps. Cela m’a choqué lorsqu’il l’a fait pour la première fois. J’ai reculé et je me suis replié sur moi-même, tant j’étais peu habitué à ce que quelqu’un me frappe.

Au bout d’une heure, il me renvoya chez moi (trempé de sueur, les mains sur les hanches, exténué) en me disant de revenir le lendemain. C’est ce que j’ai fait. Et je suis encore revenu quelques jours plus tard. Et cela a continué comme ça, deux ou trois fois par semaine, durant des mois.

Trois minutes de furie

Tout en boxe fonctionne par tranches de trois minutes, avec une minute de repos. C’est le temps d’un round et c’est la manière dont on s’entraîne. Le gong électronique accroché au mur de la salle égraine ces rounds, les uns après les autres, toute la journée, jusqu’à ce que la salle ferme pour la nuit. Lorsqu’il sonne le début de chaque round, la salle se remplit du cliquetis des cordes à sauter, du bruit sourd des gants et du «tapita-tapita» des petites poires de vitesse, suspendues comme des figues. Lorsque sonne la fin du round, la salle connaît une minute de relative tranquillité, puis revient de nouveau le «ding» qui nous replonge dans trois minutes de furie.

Garde baissée, homme au tapis

Shawn Raysor à son élève à chaque fois que ses épaules se baissent

Au début, tout est un peu rabaissant. Les choses que vous pensiez être faciles s’avèrent loin de l’être. Vous avez déjà essayé de sauter à la corde pendant trois minutes d’affilée? Vous vous dites que ça ne doit pas être bien difficile… on voit des petites filles faire ça dans les cours de récréation. Et vous voilà au bout de 45 secondes en train de chercher votre respiration, les pieds empêtrés dans la corde et le cœur qui bat la chamade.

Ou essayez de garder vos poings au niveau de vos joues durant trois minutes, sans vous arrêter, comme vous le feriez durant un combat. Allez-y, essayez à votre bureau. À la rigueur, prenez une agrafeuse dans chaque main pour simuler le poids des gants. Ne baissez pas la garde avant la fin du round (c’est comme ça qu’on se prend des coups dans la mâchoire). Et à chaque fois que vos épaules se baissent, entendez la voix de Shawn vous crier «garde baissée, homme au tapis».

Au départ, j’étais exténué après seulement quelques rounds d’activité. Mais, petit à petit, je me suis amélioré. J’ai gagné en muscles et en endurance. Les entraînements étaient plus difficiles que tout ce que j’avais pu faire auparavant en sports d’équipe. Et il le fallait. Il n’est pas particulièrement agréable de se prendre un coup dans le ventre lorsque l’on a des abdominaux en gélatine. Et il est impossible de combattre si l’on est trop essoufflé pour envoyer le moindre coup.

Enfin… ce n’était pas non plus comme si j’avais déjà fait de vrais combats. Je n’avais pas encore le droit de boxer contre quelqu’un. Shawn disait que je n’étais pas prêt.

«On y va LSD, me dit-il dans un sourire. Lentement mais Sûrement, Darling

(Les enseignements de Shawn étaient souvent enrobés de blagues à base de drogue ou de sexe. Il me montra, par exemple, comment bien utiliser la poire de vitesse en mimant une masturbation: «Comme quand ta copine te branle, Seth.»)

Encaisser les coups

Plus je m’entraînais, plus j’avais envie de combattre pour de vrai. C’était comme s’entraîner à jouer au tennis six mois durant sans jamais pouvoir jouer un set. Je brûlais (à un tel point que cela en devenait gênant) de savoir ce que cela faisait de solidement planter son poing dans la joue de quelqu’un. Je rêvais (et cela me semblait encore plus malsain, mais je ne pouvais le nier) de sentir ce que cela fait de se prendre un coup non retenu en plein ventre.

Un jour, j’ai vu une publicité annonçant un stage organisé par ma salle. C’était un week-end de quatre jours qui allait se tenir dans un hôtel-club des Catskills. Il allait y avoir plein de boxeurs pros ou anciens pros avec lesquels j’allais pouvoir m’entraîner. Le dernier soir, d’après la brochure, je pourrais faire un match contre un autre stagiaire durant trois rounds (avec présentateur, arbitre et un entraîneur dans mon coin du ring).

Je me suis inscrit. C’était dans un mois, mais j’avais déjà le trac. Lorsque j’en ai parlé à Shawn, pour lui demander de m’aider à me préparer, il a eu l’air de penser que c’était une idée idiote. Mais il a accepté.

«On va te préparer, mon grand, m’a-t-il dit. Tu vas botter le cul de quelqu’un, Seth

Il a commencé à me pousser plus fort pour améliorer mon cardio. Il a aussi commencé à me frapper plus fort avec les pattes d’ours lorsque je laissais sortir mon menton, ce qui m’a peu à peu habitué à recevoir des coups forts. Quelques jours avant le début du stage, ne voulant pas que j’aille là-bas en étant totalement vierge, Shawn finit par accepter de me laisser combattre contre certains de ses autres clients. Mon premier adversaire était un jeune cadre asiatique mince et souriant baptisé Vik.

Je brûlais de savoir ce que cela faisait de solidement planter son poing dans la joue de quelqu’un

Dès que le gong sonna le début de notre round, je fus submergé sous une avalanche de coups. Je n’étais pas prêt. J’avais oublié d’un seul coup tout ce que Shawn m’avait appris. Suite à un coup, mon casque s’était retrouvé de travers et je ne pouvais plus rien voir. Mais je continuais à prendre les coups de Vik. C’était le chaos total, mêlé d’une forte dose d’adrénaline. J’étais quasiment en état d’hyperventilation. Shawn finit par me crier de laisser tomber et de faire une pause.

Vik était étonné par le mélange d’intrépidité et d’incompétence dont j’avais fait preuve. «Pour un débutant, il encaisse bien les coups,» dit-il à Shawn d’un air émerveillé pendant que, chancelant et toussant, j’essayais tant bien que mal de remettre mon casque avec mes mains gantées.

Je fis d’autres rounds, ce soir-là, contre d’autres types, tous relativement plus musclés et expérimentés que moi. Ça allait mieux, je réussis même à porter quelques bons coups. Mais chaque combat se fit dans un certain flou. La plupart du temps, je m’en sortait mal. Dans le métro qui me ramenait chez moi, je découvris que j’avais très mal sur le côté du ventre, comme si j’avais pris un coup de couteau. C’était un endroit où je m’étais pris un violent crochet. Cela me faisait plus mal que je ne l’aurais pensé. L’excitation que je ressentais par rapport au stage commença à céder la place à de l’appréhension.

Dégât chez l’adversaire

«Je ne veux pas juste les frapper. Je veux que ça fasse mal,» nous a dit Heather Hardy, boxeuse professionnelle d’apparence fluette, alors qu’elle nous enseignait l’art subtil de faire du dégât chez l’adversaire lors du premier jour du stage. «Je veux qu’elles aient peur de mes mains», ajouta-t-elle. Nous étions tous rassemblés en cercle autour d’elle sur un terrain de tennis vide lorsqu’elle me prit comme cobaye pour montrer comment me frapper au côté –pas de grands mouvements, mais un coup précis sous les côtes, pour infliger le plus d’inconfort possible.

«De retour au travaiiiiil»

Les pros et anciens pros du stage étaient d’un niveau physique impressionnant, qui permettait de les distinguer instantanément des stagiaires. Hardy bougeait avec l’agilité d’un électron —aucune chance de réussir à poser le gant sur elle. Juan Laporte, un ancien champion du monde poids-plume, était bâti comme un rock, mais il se déplaçait comme une pieuvre. Même Iran Barkley, ancien champion du monde poids moyens, mi-lourds, devenu depuis un impressionnant mastodonte légèrement bedonnant, semblait flotter à travers les lieux avec la grâce d’un placide cachalot.

Nous, les stagiaires, étions moins gracieux dans nos mouvements mais nous compensions cela par notre enthousiasme. Nous venions tous de milieux différents. Evan, de loin le plus doué et expérimenté d’entre nous (il combattait toutes les semaines et se montrait ultra confiant sur le ring), était un réalisateur de clips new-yorkais de 34 ans, avec les bras et le cou couverts de tatouages. Jeanine, la cinquantaine, était une avocate de St. Louis qui participait à des matches amateurs le week-end. Al était bien parti pour devenir professionnel jusqu’à ce qu’il lâche la boxe à l’âge de 26 et se lance dans le commerce, plus lucratif, de la lingerie. À 66 ans, il avait signé son retour sur les rings, notamment au travers de combats amateurs locaux. Un jour, un jeune de 21 ans lui avait cassé l’os occipital. «Il m’a frappé alors que le gong avait sonné la fin du match», nous déclara-t-il un soir au restaurant de l’hôtel, l’air encore amer. «Sur le ring, Al est comme un train lancé à pleine vitesse, nous dit sa femme avec, dans les yeux, la même admiration pour son mari qu’ont les adolescentes pour le capitaine de l’équipe de foot du lycée. Le gosse avait peur de lui.» Approchant aujourd’hui les 80 ans, Al vient toujours aux stages mais principalement pour jouer les arbitres.

Coup précis sous les côtes, pour infliger le plus d’inconfort possible

On ne fait pas de boxe pour apprendre à se défendre (si c’est ce que vous cherchez, mieux vaut vous rabattre vers le krav maga, la violente technique de combat israélienne choisie par les professionnels de la sécurité dans le monde entier). Il y a, à n’en pas douter, quelque chose de la danse dans la boxe, sans parler d’une complexité stratégique qui incite à la perspicacité. Mais l’on retrouve aussi ces éléments dans des sports qui n’ont pas pour objectif de casser la figure de l’autre. Qu’est-ce qui pousse les boxeurs amateurs à monter sur le ring et à faire ce stage? Pourquoi ces gens sont-ils prêts à passer un long week-end et à dépenser deux ou trois centaines de dollars pour apprendre les meilleures manières de frapper un crâne humain?

Al m’a dit qu’en atteignant l’âge de 60 ans, il avait senti le besoin de se «prouver quelque chose» à lui-même et que c’était comme cela qu’il était revenu à la boxe. Plusieurs des stagiaires masculins m’ont dit aussi qu’ils avaient été malmenés par des petits durs lorsqu’ils étaient enfants et qu’ils étaient depuis devenus obsédés par l’idée de se sentir forts et invincibles. Dave, un commercial d’une trentaine d’années, m’a dit que, pour lui, il s’agissait de «faire sortir quelque chose» —après avoir cogné pendant une heure dans un sac à la salle de boxe, il se sentait beaucoup plus détendu, du moins pour un petit moment. Jeanine, l’avocate, semblait la plus enthousiaste à propos de la force que lui apportait la boxe. Elle disait adorer l’excitation ressentie par le fait d’être sur le ring face à une autre femme.

Le stagiaire dont je suis devenu le plus proche, en discutant lors des repas et entre les séances d’entraînement, était un psychiatre aux cheveux blancs de 65 ans baptisé Scott. Nous avons rapidement sympathisé. Nous aimions tous deux parler des subtilités plus ataviques, émotionnelles du sport. Scott me dit qu’il lui arrivait parfois de «travailler sur la rage» avec certains de ses patients en psychothérapie, en les laissant exprimer leur colère, par exemple en frappant dans un coussin.

Double sac élastique | Mo Riza via Flickr CC License by

À un moment, Scott m’a révélé qu’il avait été victime de violences dans sa jeunesse. Il avait encore des «souvenirs physiques» de sa petite enfance —des frayeurs profondément ancrées. Il était venu au stage pour la première fois l’année dernière. Lorsqu’il était monté sur le ring pour son combat de fin de stage, cela avait ravivé toutes sortes de problèmes non résolus. «J’ai été estomaqué par la profondeur de cette frayeur et la manière dont elle a pris le contrôle de mon corps», m’a-t-il expliqué. Mais il était néanmoins revenu cette année pour remettre ça.

Boule de peur

Le deuxième jour, les instructeurs ont décidé de m’envoyer sur le ring pour un round d’essai, afin de voir un peu mon niveau et pour commencer à choisir contre qui ils me mettraient pour le grand combat le lendemain soir. «C’est bon, t’es prêt?» m’a demandé Terry Southerland, l’ancien pro qui serait mon «homme de coin» durant le match.

J’ai jeté un œil au ring qui avait été installé à l’une des extrémités des courts de tennis pour l’occasion. Mon adversaire pour cette session d’évaluation serait Sonya Lamonakis. Elle est actuellement la championne du monde poids lourds de l’International Boxing Organization. Elle pèse presque 100 kg pour 1,70 mètre. Elle est bâtie comme un char d’assaut. Un char d’assaut très agressif. Je n’étais vraiment pas prêt du tout.

«On va juste un peu s’amuser, on n’est pas là pour s’entretuer», m’a dit Sonya alors que nous nous touchions les gants. Elle avait dû remarquer la terreur dans mon regard. Le gong sonna et j’essayai de me souvenir de tout ce que j’avais appris (enchaînements, techniques…). Sonya me laissa lui balancer quelques coups. Il me fallut une dizaine de tentatives avant de parvenir à en porter un correct. «Bien!» me dit-elle. Et puis elle répliqua.

On va juste un peu s’amuser, on n’est pas là pour s’entretuer

Sonya Lamonakis, championne du monde poids lourds de l’International Boxing Organization

Avez-vous déjà reçu un coup de traversin bien lourd en pleine tête? Imaginez la même chose, mais multipliée par 30. C’est à peu près ce que cela fait lorsqu’une championne de boxe de près de 100 kg vous frappe à la tempe et que vous portez un casque de protection. J’ai littéralement vu les 36 chandelles du dicton. J’ai bien essayé de parer son deuxième coup mais j’étais trop assommé par le premier pour faire quelque chose d’efficace. Et ses coups étaient tellement rapides… Je n’arrivais pas à les voir venir. Et elle continuait de me frapper. Le ring paraissait tout petit. J’avais envie de fuir, mais il n’y avait nulle part où aller et je n’avais pas envie d’avoir l’air d’une poule mouillée. Je n’étais plus qu’une boule de peur. N’étant pas habitué à me sentir physiquement menacé par une autre personne, j’avais eu un trop-plein d’adrénaline et de réflexes émotionnels. Je priais pour que le gong sonne.

De retour dans ma chambre, après coup, alors que je prenais ma douche et que je me préparais à aller dîner, je me suis senti mou, dans les vapes. J’avais un mal de crâne abominable. J’avais mal aux côtes. J’avais presque envie de reprendre ma voiture et de rentrer chez moi. De zapper la fin du weekend. De ne plus jamais reposer le pied sur un ring.

Ring du Gleason’s Gym | Carlos Pacheco via Flickr CC License by

Le lendemain matin, au petit déjeuner, lorsque j’ai croisé le regard de Sonya alors que je faisais la queue au buffet, j’ai ressenti un reste de peur me parcourir le corps. C’était absurde. Tous les pros que j’ai rencontrés lors du stage étaient gentils et chaleureux. Et, «dans la vraie vie», Sonya est adorable, comme j’ai pu m’en rendre compte en discutant avec elle plus tard. Elle est enseignante dans une école du Bronx (d’où son surnom de «prof» auprès des autres boxeurs) et je ne craignais rien à manger mes tartines avec elle à côté de moi. Mais la violence physique est ainsi. Les poings de Sonya m’avaient rendu craintif d’une manière primale.

Nervosité

Ce matin là, après le petit déjeuner, on nous a dit contre qui nous allions nous affronter. Les stagiaires comme Evan, avec des années de pratique derrière eux, combattraient un ancien pro. Le rêve. Les stagiaires comme moi, qui boxaient depuis moins d’un an, affronteraient un autre stagiaire. J’ai regardé le programme scotché sur le mur et me suis senti partagé lorsque j’ai vu que j’allais combattre contre Scott, le stagiaire dont j’étais le plus proche.

D’un côté, j’étais déçu de ne pas combattre une personne plus forte et intimidante que moi. Cela m’aurait permis de me rassurer, de me dire que je m’étais remis de mes frayeurs de la veille. Et cela aurait couronné de manière plus glorieuse la quête entamée lors de ce jour où j’avais lancé mon poing pour la première fois, à Los Angeles.

Mais j’avais encore mal à la tête. Je dois avouer que, intérieurement, j’ai aussi poussé un soupir de soulagement en voyant que j’allais combattre Scott et non quelqu’un de plus intimidant. Tout comme Sonya pesait 20 kg de plus que moi, je pesais 20 kg de plus que Scott. J’avais aussi 25 ans de moins. J’avais beaucoup de respect pour ses talents de boxeur, mais du fait de nos différences physiques, j’avais beaucoup moins peur qu’il me fasse vraiment mal. J’éprouvais de l’appréhension mais pas de la peur.

Avez-vous déjà reçu un coup de traversin bien lourd en pleine tête? Imaginez la même chose, mais multipliée par 30

Quant à Scott, il m’avoua plus tard que toute la période ayant précédé notre match n’avait été qu’angoisse.

«Le fait de l’avoir déjà fait l’année dernière n’empêche pas la peur cette année, m’a-t-il expliqué. La peur n’a fait que grandir durant la journée

Le juge et présentateur des combats du soir était un véritable officiel du World Boxing Council baptisé Chuck Williams. Chuck était octogénaire. À un moment, il me raconta comment, quand il avait dans les 70 ans, il avait aidé une hôtesse de l’air en mettant KO un passager difficile dans un avion. Chuck était intarissable sur le fait que la boxe met le courage à l’épreuve.

«N’importe qui peut monter sur un ring une première fois, parce qu’il ne sait pas à quoi s’attendre, m’a-t-il dit alors que nous déjeunions, quelques heures avant mon match. Mais celui qui monte sur le ring une deuxième fois… il peut être sûr qu’il n’a pas à douter de son courage.»

J’ai essayé de regarder les premiers matches au programme, mais j’étais trop nerveux pour vraiment y faire attention. Me voyant seul en train de mettre nerveusement mes bandages, l’un des ados qui avaient été là tout le week-end se proposa de m’aider (le club de Gleason gère un programme en faveur des enfants désavantagés baptisé Give a Kid a Dream et des bus entiers de gamins viennent chaque année assister au stage). Les bandages sont les bandes de tissus que l’on s’enroule autour des mains pour les protéger sous les gants. Kevin les enroula autour de mes paumes, de mes jointures, puis entre mes doigts et autour de mes pouces, à la base. J’essayais de respirer profondément et de relâcher la tension dans mes épaules.

Culpabilité

Puis vint l’heure du match. Terry, mon homme de coin, m’aida à mettre ma coquille en place tout en m’enfilant le casque sur la tête. Je mis mon protège-dents et passai entre les cordes pour monter sur le ring.

«Frappe et bouge, me dit Terry en mimant ce que je devais faire. Tu vas l’avoir

Celui qui monte sur le ring une deuxième fois, il peut être sûr qu’il n’a pas à douter de son courage

Chuck Williams, du World Boxing Council

Lorsque le gong a sonné, Scott et moi avons avancé vers le milieu du ring et avons commencé à tourner l’un autour de l’autre. Nous nous balancions des coups sans grande conviction. On essayait. Pour être honnête, je crois qu’il se passait quelque chose de très émotionnel au début du combat. Scott se battait contre les démons de son enfance. Moi, je me battais contre les vestiges de la frousse que Sonya m’avait refilée. Il y avait aussi cette coïncidence malheureuse: Scott est un psychiatre de 65 ans aux cheveux blancs… comme mon père (je n’ai vraiment pas envie de me plonger dès maintenant dans les complexités de la pensée freudienne que cela implique).

Je parvins à placer quelques combos vers la fin du round et mes mouvements se détendirent. Je revins dans mon coin au gong et Terry m’aspergea de l’eau dans la bouche avec une gourde.

«Continue comme ça, me dit-il. Tu le domines.»

Au deuxième round, j’y suis allé un peu plus fort. Compte tenu de notre différence de taille, je n’avais pas envie de frapper Scott de toutes mes forces, mais je commençai à accélérer le rythme. Je devenais plus «autoritaire».

Arriva alors un moment où, en reculant, Scott s’exposa intégralement, en plein face à moi. Je lui envoyai un direct du droit en plein dans son casque, au niveau du front. Il perdit l’équilibre et tomba sur le tapis.

Je n’arrivais pas à y croire: je venais de mettre au tapis un homme de 65 ans. Je me suis précipité pour voir s’il allait bien, levant les mains en l’air en signe d’excuse. Malheureusement, n’ayant pas retiré mes gants, je compris que je devais en fait avoir l’air de le menacer. Al, l’arbitre, s’interposa et me renvoya dans mon coin.

«Joli! me dit Terry. T’avais l’air d’un vrai champion!»

Concentration | keith ellwood via Flickr CC License byi

Scott allait bien. Il n’était pas KO, il avait juste perdu l’équilibre. Néanmoins, j’ai ensuite retenu mes coups jusqu’au dernier round. J’utilisais les bonnes techniques et je cherchais des ouvertures, mais je touchais Scott plus que je ne le frappais. Toute la peur que j’avais pu ressentir auparavant durant le week-end s’était envolée. Elle avait cédé la place à un sentiment grandissant de culpabilité.

Camaraderie

Le lendemain matin, lors de notre dernier petit déjeuner avant le retour, Heather Hardy me complimenta sur ma performance. «Tu avais l’air à l’aise», me dit-elle, et tout le monde semblait d’accord avec elle à table.

«Je n’en suis pas très fier», dis-je en jetant un œil par-dessus mon épaule pour m’assurer que Scott ne pouvait pas m’entendre.

«Pourquoi? Parce qu’il est plus âgé que toi? me demanda Terry. Il est monté sur le ring. Il t’a envoyé des coups. Il savait à quoi s’attendre. Si tu veux, je peux te trouver un type de 65 ans capable de te mettre une branlée. Ce n’est pas ça qui manque.»

Scott ne m’en voulait pas. Nous eûmes une conversation très sympathique avant que nos chemins ne se séparent. Nous échangeâmes nos coordonnées. Il disait prévoir de revenir au stage l’année prochaine. Ce n’était qu’une étape pour lui.

Mais pour moi, c’était fini.

Quelques jours après mon retour, Shawn m’envoya un SMS pour me demander comment cela s’était passé et si je souhaitais réserver une nouvelle séance d’entraînement. Je lui répondis que j’avais besoin de faire une pause, que je le recontacterais dans quelques mois.

Je ne voulais plus être frappé à la tête. J’avais trop peur que cela finisse par être mauvais pour le cerveau

Mais quelques mois après, Shawn était mort. Il avait eu des tumeurs au cerveau et sa santé s’était rapidement détériorée. Je l’ai appris via Facebook, par l’un de ses autres clients avec qui je m’étais entraîné quelques fois. J’aurais aimé revoir Shawn au moins une fois. Je voulais lui payer un verre pour le remercier. Il m’avait bien préparé.

S’il m’avait demandé pourquoi je voulais arrêter la boxe, voici ce que je lui aurais répondu.

J’avais aimé la chorégraphie, l’enchaînement des mouvements. J’avais aimé la force et l’endurance que cela m’avait apportées (étonnamment, je n’avais jamais été en meilleure forme de ma vie que cette année, à 40 ans). J’avais aimé la camaraderie après les entraînements ou les combats, lorsque l’on est encore plein d’adrénaline et que l’on a envie de revenir sur tous les coups échangés.

Discipline martiale

En revanche, je ne voulais plus être frappé à la tête. J’avais trop peur que cela finisse par être mauvais pour le cerveau. Je ne voulais plus, non plus, être frappé au ventre, parce que ça faisait mal durant des jours. Par-dessus tout: je ne voulais plus avoir peur. Et je ne voulais pas non plus faire peur aux autres.

L’envie de violence que je ressens dans mon biceps lorsque j’éprouve une frustration, cette envie abstraite de frapper… cela ne m’a pas quitté. Au pire, si je dois taper dans quelque chose, aujourd’hui, au moins, je le fais «bien». Avec une certaine technique. Mes envies violentes se sont teintées de discipline martiale, mais elles restent aussi incohérentes qu’auparavant. J’ai demandé à un psychologue avec lequel mon père m’a mis en contact (un dénommé Brad Bushman, qui étudie précisément ce type de problème) si la boxe était un bon moyen de se débarrasser de ces sentiments ou si elle permettait seulement de les exprimer de manière plus tangible.

«Faire de la boxe pour diminuer sa colère, c’est comme essayer d’éteindre un feu en jetant de l’essence dessus, m’a-t-il écrit par e-mail. Ça ne fait qu’alimenter les flammes.»

Je continue à faire les exercices que Shawn m’a enseignés. Je continue à faire du «shadow-boxing» pour me maintenir en forme. J’ai regardé le fameux match Pacquiao-Mayweather avec plus d’intérêt que je ne l’aurais fait avant d’essayer la boxe moi-même.

Mais il est peu probable que j’envoie à nouveau un direct à quelqu’un. Du moins, si je peux l’éviter. Je n’ai rien à prouver.

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