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Alexandre Jardin sera-t-il le Nicolas Hulot de 2017?

Un zèbre au zoo de Tbilisi, le 8 janvier 2012. REUTERS/David Mdzinarishvili

Un zèbre au zoo de Tbilisi, le 8 janvier 2012. REUTERS/David Mdzinarishvili

Le romancier lève une armée de «zèbres» pour faire pression sur les candidats à la présidentielle. Un curieux assemblage idéologique, entre de Gaulle, la droite libérale et la gauche associative.

Voici 9 points. Seriez-vous capable de les relier entre eux avec 4 lignes droites, sans lever votre stylo?

Si vous avez trouvé la solution, vous êtes de cette race supérieure de citoyens qu’on appelle les «Faizeux», ces bâtisseurs qui refusent la pensée cadrée, par opposition aux «Diseux», ces politiques, incapables de penser «out of the box».

Cette analyse —digne des pires Powerpoints en séminaire de management— est signée d’un possible candidat à la présidentielle 2017, l’écrivain Alexandre Jardin, pour qui la découverte de ce jeu a «agrandi considérablement» la vision de la politique.

Quelques années plus tard, émancipé de son carré, il se lance dans le grand bain avec un mouvement destiné à faire pression sur la campagne présidentielle, Bleu Blanc Zèbre. Pourquoi le zèbre? Précisément parce que c’est un animal capable de résoudre le dilemme des 9 points, un équidé «qui n'est pas dressable, qui raisonne hors cadre et qui galope en liberté». Le zèbre est aussi le titre du roman pour lequel Jardin a obtenu le Fémina en 1988.

Soutenu par Juppé et Hidalgo

Alexandre Jardin se voit comme le nouveau Nicolas Hulot, mobilisant la société civile pour exercer un chantage au vote sur les candidats. Présenté de la sorte, on pourrait croire à une vaste blague. Mais le romancier a déjà plus que réussi son coup. Le mouvement a été lancé en mai 2014 en présence d’Alain Juppé et d’Anne Hidalgo, sous l’oeil bienveillant de Jean-Paul Delevoye, président du Conseil Economique Social et Environnemental qui hébergeait l’événement.

En avril dernier, il était reçu comme une star hollywoodienne dans le Grand Journal de Canal+, escorté de 50 maires ruraux qui finirent par chanter la Marseillaise avec Antoine de Caunes, sous les yeux d’un Jean-Michel Aphatie atterré.

 

Ce double succès, politique et médiatique, me laisse perplexe. Comment ce romancier, drapé d’une écharpe zébrée, a-t-il pu s’imposer dans le débat public avec un discours politique si naïf? Il faut lire les oeuvres politiques complètes d'Alexandre Jardin pour mieux comprendre.

Le mal français? Les «mini-Colbert»

L'écrivain a résumé le programme des Zèbres dans son dernier livre Laissez nous faire! On a déjà commencé. Ce «manifeste pour les Faizeux» exhorte la société civile à se lever contre la dictature des «mini-Colbert» (expression utilisée 28 fois dans le livre), ces hauts fonctionnaires qui «cherchent à vivre votre vie à votre place» et «se donnent l’illusion d’agir en interdisant à peu près tout».

L’écrivain en fait les boucs émissaires de tous les maux de la société française. Il ne croit pas à la puissance de la loi, mais seulement à l'efficacité du terrain. Face à cette administration «diseuse», Alexandre Jardin a levé une armée hétéroclite de «Faizeux», composée de personnalités du monde associatif, du monde de l’entreprise et de petits maires.

C’est l’Association des maires ruraux de France qui a garni le public du Grand Journal, trouvant en Alexandre Jardin un porte-parole idéal pour la défense d’une France des villages en lutte contre un Paris jacobin et centralisateur. Les maires sont les seuls hommes politiques qui trouvent grâce aux yeux du romancier, ce qui explique la présence de Juppé et Hidalgo au lancement du mouvement. Tous les autres responsables publics sont rejetés dans le camp de l’impuissance.

Un «gouvernement civil» pour se substituer à l'Etat

Les Zèbres n’ont pas de programme, ils n’ont que des projets. Ils ne croient pas au pouvoir de la loi. Ils s’avancent vers la bataille de 2017 avec des «solutions», des initiatives associatives ou entreprenariales: une banque sans banque à 20 euros par an, un réseau d’épiceries solidaires, une mutuelle de proximité, un site bien connu de co-voiturage

En fédérant ces divers projets, souvent très positifs, Alexandre Jardin aspire à créer un «gouvernement civil» et à se substituer à l’Etat dans un certain nombre de domaines: l’éducation, le logement ou l’entrepreunariat pour tous. Concrètement, il exigera des transferts de compétence en signant des «contrats de mission» avec l’administration. L’Etat devra verser «un à deux milliards d’euros» à ces projets tout en s’engageant à faire sauter un certain nombre de «normes» —son obsession— qui entravent l’action des citoyens.

Sabordage prévu à Noël 2017

Alexandre Jardin a tiré les leçons de l’expérience malheureuse de Nicolas Hulot en 2007, dont de nombreux candidats avaient signé le Pacte et que Nicolas Sarkozy s’était ensuite appliqué à oublier.

Pour les Zèbres, ce ne sera donc pas «Signez et faites-le!» mais «Signez et laissez-nous faire!». Ils s’engageront au côté du (ou des) candidat(s) qui leur promettra de leur laisser les clés du camion une fois élu. Mais pas question d’accepter un maroquin ministériel pour la société civile, comme Luc Ferry ou Francis Mer en d’autres temps. La vraie place des «Faizeux» est sur le terrain, pas dans le confort ouaté des ministères, repères de «mini-Colbert».

Les Zèbres ont prévu de se saborder à Noël 2017, fiers d’avoir accompli «cette mutation historique». Si, toutefois, aucun candidat ne signe leur pacte, un Zèbre, Alexandre Jardin «ou un(e) autre plus capé(e)», se présentera au suffrage du peuple. Avec une chance certaine de récolter les 500 signatures, grâce au soutien précieux de l’Association des maires ruraux de France.

D’ici là, le mouvement pourrait aussi mourir de lui-même, comme le D.A.R.D. de Patrick Sébastien en 2010, qui rêvait comme Alexandre Jardin de faire pression sur les candidats à la présidentielle.

Un apolitisme qui penche à droite

J’ai presque envie de m’excuser de poser une question si typique de la pensée «diseuse» mais tant pis: le zébrisme, cet humanisme, est-il de gauche ou de droite?

Alexandre Jardin se revendique farouchement apolitique. Pour lui, le clivage gauche/droite est dépassé. Non pas par la ligne de fracture du moment, européens/souverainistes, mais plutôt par l’opposition cardinale Faizeux/Diseux: 

«Qui désespère les Français? La gauche? La droite? Non, l’acrimonie de la rue s’adresse en vérité à ceux qui à gauche et à droite incarnent l’impuissance, pas aux autres!».

Alexandre Jardin rêve de marier la gauche mutualiste de Benoît Hamon et la droite entrepreunariale d’Hervé Mariton, et d'enjamber ainsi l’alliance objective des «Diseux». Apolitique, le combat des Zèbres penche tout de même plutôt du côté de la droite libérale. Son état-major aussi: le Président de l’association, Guillaume Villemot, est adjoint au maire UMP d’Asnières, le Délégué général Aurélien Sallé est un ancien «mini-Colbert» du cabinet du très libéral secrétaire d’Etat au Commerce de Fillon, Hervé Novelli.

Les Bonnets Rouges et les notaires

Le mix idéologique des Zèbres est assez comparable à celui des Bonnets Rouges, dont le combat contre les «mini-Colbert parisiens» installant des portiques payants sur leurs terres a «subjugué» Alexandre Jardin. Comme les Zèbres, les Bonnets Rouges réunissaient autour d’un ennemi commun élus de gauche et de droite, syndicalistes et entrepreneurs.

La distinction Faizeux/Diseux oblige à quelques délicats grands écarts idéologiques. Ainsi les Zèbres accueillent un groupe de notaires en colère contre la moi Macron, qui vise précisément à faire sauter les «normes» que fustige sans cesse Alexandre Jardin. Contradictoire? Non, car pour faire parler de leur combat, ils ont monté une action de notariat gratuit dans un café populaire, ce qui fait d’eux d’incontestables «Faizeux». Tout le monde est gentil dans le monde merveilleux des Zèbres.

Le Grand Charles

Bleu Blanc Zèbre est placé sous le haut patronage du Général de Gaulle, modèle absolu d’Alexandre Jardin (pour troller, on pourrait avancer qu'il fût un maxi-Colbert). Une certaine idée de la France qu’il a croisé, comme il le raconte dans son livre, le soir de ses 15 ans dans le Combi Volkswagen d’une prostituée du bois de Boulogne. Une édition de poche des Mémoires de guerre traîne près du volant crasseux et sa partenaire d’un soir lui lit alors quelques extraits qui le marqueront à vie.

La passion gaulliste d’Alexandre Jardin lui fait parfois quelque peu surestimer l’importance de son combat: «Ne l'oublions jamais: il y a 70 ans, 30.000 Français libres désobéissants nous sauvèrent du déshonneur face à l'Etat compromis», rappelle-t-il aux zébro-sceptiques.

Les Résistants étaient d’authentiques «Faizeux». On reconnaît d'ailleurs ces esprits purs à leur absence de notes de frais: «Il y a un esprit moi qui m'émeut: c'est l'esprit des Français libres. Les gens qui filaient à Londres, ils ne se faisaient pas rembourser leurs notes de frais».

Les Zèbres contre le FN

La lumière en Alexandre Jardin ne date pas que de ce fameux soir au Bois de Boulogne. L’écrivain a développé un combat sincère et acharné contre le Front National. Son grand-père, Jean Jardin, fût le bras droit de Laval pendant la Guerre et il en garde une grande culpabilité. Pour lui, rien n’a vraiment changé à l’extrême-droite et Marine Le Pen veut toujours «trier les hommes». Les Zèbres se veulent une réponse directe à la menace FN.

Alexandre Jardin, pas à une contradiction près, pourfend aussi le FN pour son virage gaulliste, incarné par Florian Philippot: 

«Je hais ce parti qui incarne désormais l’hyper-étatisme le plus rétrograde, le recours à tous les archaïsmes autoritaires dont raffolent les étatophiles».

Les Zèbres partagent toutefois avec le FN le même discours anti-élites aux accents populistes. Ce dont se défend Alexandre Jardin:

«Le populisme est toujours issu de mauvais sentiments. Notre mouvement est fondamentalement altruiste et positif.»

Internet, centre opérationnel des Zèbres

Autre point commun, classique des populismes contemporains: l’importance accordée à Internet, média des marges par excellence. «La France qui parle à mots feutrés à la télévision s'est trouvée supplantée par celle qui parle dru sur Internet», analyse Jardin. La vitrine des Zèbres est avant tout leur site, très soigné.

Alexandre Jardin est soutenu par plusieurs personnalités de l’Internet français: Gilles Babinet, Benoît Raphaël, Nicolas Voisin ou Natacha Quester-Séméon. Pas si surprenant: le projet des Zèbres se rapproche de la pensée magique Internet, le «solutionnisme» comme l'appelle  Evgeny Morozov. Tous les problèmes de la société seraient résolubles avec un peu de bon sens: au «Il y a une app pour ça» d’Apple répond le «Il y a un Zèbre pour ça» d’Alexandre Jardin.

Les Zèbres, qui fédèrent plusieurs acteurs de l’économie du partage comme Blablacar, ont le mérite de réfléchir aux manières d'utiliser le numérique pour huiler les rouages de la société. Mais à l’exemple d’Uber ou d’Airbnb, la proverbiale philanthropie des internautes fait aussi émerger un nouveau capitalisme qui encaisse les commissions de ce grand partage.

MacDo au secours de la France

Peu importe pour Alexandre Jardin, peu regardant sur la motivation d’un Zèbre tant qu’il FAIT. Ainsi un des équidés les plus éminents est le directeur marketing de MacDonald’s France qui, par son action résolue en faveur de la lecture des jeunes, fait bien plus que Najat Vallaud-Belkacem.

Son fait d’armes? Proposer une collection de douze albums jeunesse écrits par Alexandre Jardin dans les menus Happy Meal. Vous êtes sceptiques sur ses réelles intentions? Vous avez tort: 

«Les éternels dubitatifs ne me croiront pas, écrit Jardin, mais je sais reconnaître un franc cynique d’un citoyen qui cherche un bénéfice commun pour son entreprise et son pays; ce qui est à la fois beau et légitime.»

Les Zèbres sont avant tout de grands naïfs.

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