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L'ennui n'est pas le problème: c'est la distraction

Vanité | Pieter van Steenwyck via Wikimedia CC License by

Vanité | Pieter van Steenwyck via Wikimedia CC License by

Les nouvelles technologies s'associent à la peur de la solitude poussant à ne plus penser qu'à se divertir, ou presque.

On se souvient de cette formule de Blaise Pascal, reprise sous un angle encore plus sombre par Jean Giono: «Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » Et cette phrase devrait s’inscrire en lettres de feu dans l’esprit de l’internaute ouvrant et fermant alternativement une quinzaine d’onglets sans en lire vraiment aucun. C’est surtout une idée qu’il faudrait partager avec Joshua Rotman qui propose sa nouvelle théorie de la distraction dans le New Yorker.

Tout part d’un livre, The World beyond your head, de Matthew Crawford, et d’un constat: l’ennui n’est plus vraiment un souci car la distraction est partout. Avec Internet, les connexions tous azimuts chez soi ou ses amis ainsi qu’en plein air, se changer les idées (si tant est qu’on ait eu initialement) n’a jamais été aussi simple. 

L’article pointe deux explications principales possibles: l’homme ne supportant pas la solitude, garder les yeux rivés sur son smartphone en permanence est un bon remède à notre maladie. Puis, à la suite de Georg Simmel, l’origine matérialiste: pour le philosophe, l’urbanisation du monde et l’essor des nouvelles technologies transforment la vie de tous en un courant qui requiert l’effort de chacun.

Accros à l’émancipation

Alors, ce culte du divertissement auquel tout le monde sacrifie serait donc soit l’expression d’un mal-être existentiel, soit la conséquence de la sophistication de la vie citadine? Bien sûr, le phénomène n’est pas si binaire, rappelle Rotman. Parfois, écouter les morceaux de son propre mp3 nous protège des annonces ou de la musique d’ascenseur diffusée dans les lieux publics. De plus, l’amour de la distraction s’enracine profondément dans l’homme moderne. La pensée occidentale a fait de l’autonomie individuelle (la capacité d’un être à agir en fonction de son intérêt personnel et indépendamment des circonstances extérieures) la valeur cardinale de notre civilisation.

Problème, selon Crawford et que relaie Rotman: nous sommes à présent accros à l’émancipation et toute situation peu ou prou contraignante nous oppresse. Alors, advient que «la distraction est un moyen d’affirmer un contrôle». Regarder une vidéo tout en travaillant, ou en attendant dans une file d’attente devient alors noble car il s’agit d’exprimer son choix:

«La distraction est attirante car elle nous fait nous sentir actifs et rebelles.»

Société du spectacle

D’après un tel tableau, on n’est pas loin de la société du spectacle chroniquée par Guy Debord dans lequel il est dit que «toute la vie des sociétés modernes s’annonce comme une immense accumulation de spectacles». Il ne resterait donc plus qu’à écraser une larme dans un morne ennui pour échapper à cette chape de distraction. 

Non, car l’article rappelle l’opposition fondamentale entre la distraction et la joie, cette félicité physique et intellectuelle ressentie dans les relations sociales ou l’activité concrète, qui n’est pas sans rappeler la supériorité de l’esclave sur le maître dans la dialectique hégélienne: loin de la futile distraction d’un maître habitué à se faire obéir, l’esclave qui transforme le monde de ses mains gagne en puissance.

En ce jour d’épreuve de philosophie au bac, il est rassurant de se dire que les grands auteurs sont encore en première ligne pour nous aider à éviter les travers de notre temps. 

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