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Quels sont les risques lorsque l'on alimente de force des grévistes de la faim?

Une femme palestinienne tient dans sa main le portrait du prisonnier Khader Adnan, lors d'une manifestation dans la ville de Gaza, le 13 février 2012. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Une femme palestinienne tient dans sa main le portrait du prisonnier Khader Adnan, lors d'une manifestation dans la ville de Gaza, le 13 février 2012. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Le gouvernement israélien veut faire passer une loi qui permettrait de nourrir de force les prisonniers. L'Association médicale israélienne a demandé aux médecins de passer outre la loi et ce n’est pas sans raison.

Arrêté le 8 juillet 2014 par les autorités israéliennes, le palestinien Khader Adnan n'a toujours pas eu de procès. Il a commencé une nouvelle grève de la faim il y a quarante-six jours pour protester contre les détentions arbitraires. Or, le 14 juin, le gouvernement israélien approuvait une nouvelle fois une loi permettant de nourrir de force les prisonniers. Elle doit maintenant être soumise au Parlement pour un vote final mais l'Association médicale israélienne a d'ores et déjà demandé aux médecins de l'ignorer si la loi venait à passer. Quels sont donc les risques d'une alimentation forcée chez des personnes qui font une grève de la faim?

Une expérience traumatisante et douloureuse

L'alimentation forcée peut être pratiquée lors de trois refus d'alimentation: le jeûne de protestation (la grève de la faim), l'anorexie et le refus d'alimentation en fin de vie (mais ces deux derniers cas constituent des situations particulières, nécessitant une prise en charge interdisciplinaire spécialisée). 

Elle se fait par injection, dans les veines, d'un liquide qui comprend des nutriments ou au moyen d'une sonde en caoutchouc insérée en général par le nez jusqu'à l'estomac. En 2013, un aide-soignant de la prison de Guantánamo décrivait cette dernière technique comme suit:

«Nous mesurons la longueur nécessaire du tube, leur proposons un gel [anesthésique] ou de l'huile d'olive. [...] Le flux alimentaire dure 30 à 35 minutes.»

En plus d'être potentiellement traumatisante (les individus sont parfois attachés), l'alimentation forcée est douloureuse. Dans un article paru sur du New York Times, Samir Naji al-Hasan Moqbel, ancien détenu yéménite à Guantánamo, témoigne:

«C'était une douleur atroce dans ma poitrine, ma gorge et mon estomac.»

L'alimentation forcée peut en effet entraîner des irritations de l'œsophage et de l'estomac.

Risques et question éthique

Toute réalimentation, y compris forcée, est encadrée par le corps médical, en fonction d'analyses biologiques. Il existe cependant des risques car elle peut déséquilibrer gravement l'organisme d'une personne épuisée par un jeûne prolongé. 

Comme pour toute dénutrition, il est essentiel de réalimenter progressivement l'individu lors de l'arrêt de la grève de la faim. Il risque sinon un syndrome de renutrition inapproprié. Une réalimentation mal réglée et trop rapide peut entraîner différentes perturbations métaboliques et des défaillances d'organes en particulier cardiaque, neurologique et respiratoire. En effet il est essentiel de rétablir l'équilibre hydroélectolytique du corps en régulant l'équilibre entre l'eau qu'il contient et les minéraux dont il a besoin pour éviter les chocs (excès ou carence). La renutrition est donc complétée en phosphore, vitamines et oligoélements. 

Hans Wolff, médecin suisse connu en 2010 pour avoir défendu le droit de Bernard Rappaz à poursuivre sa grève de la faim, estime que le risque de mortalité d'une réalimentation peut atteindre 30% et que la contrainte, comme en milieu carcéral, «double ce risque». 

Certains médecins pénitentiers ont eu recourt à cette pratique, en Espagne, en Allemagne ou à Guantánamo par exemple. Mais beaucoup la trouvent contraire à la déontologie de la profession. L’Association médicale mondiale s'est prononcée dès 1975, lors de sa déclaration de Tokyo, contre l'alimentation forcée des grévistes de la faim, qu'elle considère comme «contraire à l'éthique et en aucun cas justifiable»:

«Lorsqu'un prisonnier refuse toute nourriture et que le médecin estime que celui-ci est en état de formuler un jugement conscient et rationnel quant aux conséquences qu'entraînerait son refus de se nourrir, il ne devra pas être alimenté artificiellement.»

La dangerosité du jeûne prolongé

Les conséquences de ce refus de se nourrir sont effectivement graves. Un jeûne prolongé peut entraîner la mort ou des dommages irréversibles. Lorsque le corps n'est plus alimenté, il puise dans ses réserves de graisse et de sucre, stockées sous forme de glycogène hépatique et musculaire. Lorsque le nombre de protéines diminuent, le système immunitaire devient déficient. Le corps ne peut plus résister aux agressions externes et psychologiques. En plus des risques de troubles neurologiques irréversibles (car les cellules se détruisent) et d'autres carences, l'individu peut subir une décompensation grave sur le plan général. 

Lorsque les réserves de glycogène sont épuisées, le corps s'attaque aux tissus nobles. Les protéines (qui permettent à l'organisme de puiser son énergie) se dégradent peu à peu, c'est ce que l'on appelle un catabolisme. S'ensuit alors une perte de masse musculaire qui peut aussi toucher le coeur. Dans une dernière phase, le corps puise son énergie dans un catabolisme des corps cétoniques (des substances produites lors de la dégradation des graisses dans l'organisme) issus des acides gras. L'individu devient euphorique, les cellules meurent peu à peu et le corps s'autointoxique jusqu'au décès.

Une grève de la faim sans aucun apport alimentaire ne peut pas durer plus de 45-50 jours maximum.

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L'explication remercie Monique Romon, membre de la Société française de nutrition et professeure de nutrition à la faculté de médecine de Lille, ainsi que Philippe Decouvelaere, médecin nutritionniste.

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