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Le foot féminin évolue trop vite pour que les médias sachent comment l'exposer

La Française Eugénie Le Sommer face à la Colombie, le 13 juin 2015 à Moncton. Matt Kryger-USA TODAY Sports.

La Française Eugénie Le Sommer face à la Colombie, le 13 juin 2015 à Moncton. Matt Kryger-USA TODAY Sports.

Révélation hier, prétendante à la victoire en Coupe du monde aujourd’hui, l’équipe de France féminine gravit les échelons à une vitesse folle. Pas encore assez haut, néanmoins, pour décrocher la une des grands quotidiens, au grand dam de certaines rédactions.

Des footballeuses ultra souriantes posant bras dessus, bras dessous. Des titres accrocheurs et plein d’espoir: «L’heure des filles» ou encore «Nos étoiles». Le 9 juin 2015, la une des deux grands quotidiens sportifs espagnols, As et Marca, fête l’entrée en lice des joueuses de la Roja –quatorzièmes au classement Fifa– dans la Coupe du monde.


Ce jour-là, les Françaises, classées troisième, effectuent elles aussi leur premiers pas dans la compétition. Mais de l’autre côté des Pyrénées, aucune couverture sur les Bleues. Malgré leur statut de prétendante sérieuse au titre final, c’est la colère de Didier Deschamps qui reçoit les faveurs de L’Equipe. Nous sommes pourtant quarante-huit heures après la défaite de ses hommes face à la Belgique (3-4).

En France, on s’interdit de mettre les footballeuses en une, comme si c’était une fatalité. Et ça énerve. De la charge de Sophia Aram sur France Inter contre la sélection des plus belles joueuses proposée par le site Metronews à la déception du journaliste sportif de France Info, Matteu Maestracci, en passant par celle, répétée, de Patrick Cohen, le (sous)-traitement des Bleues par les médias a suscité autant d’intérêt que la victoire face à l’Angleterre (1-0) et la défaite contre la Colombie (0-2).

«On nous a fait un mauvais procès», déplore le chef de la rubrique football de L’Equipe, Raphaël Raymond. «Ce qui intéressait nos lecteurs à ce moment-là, c’étaient les doutes de l’équipe de France masculine. Au final, on a consacré quand même trois têtes de page à la rencontre féminine. C’est la première fois que l’on mettait en place un tel dispositif.» Avant de rappeler que deux journalistes spécialisés couvrent l’évènement sur place, Claire Gaillard et Yohann Hautbois, ainsi qu’un photographe. «Un privilège que peu de rédactions peuvent s’offrir», se défend le quotidien, qui a suivi l’intégralité de la préparation des Bleues avant ce mondial. Selon la Voix du Nord, environ quinze journalistes ont demandé leur pass pour couvrir l’événement canadien.

«D’un point de vue technico-tactique, il n’y a pas photo»

Deux étages plus bas, l’hebdomadaire France Football tient un discours plus incisif. «L’intérêt de notre public pour le foot féminin est incomparable avec celui qu’il manifeste pour les hommes, constate le rédacteur en chef, Rémy Lacombe. D’un point de vue technico-tactique, il n’y a pas photo.» Le journaliste, en accord total avec la une de son voisin, ne veut pas confondre les attentes de son lectorat, initié aux rouages du football masculin, et celles que les généralistes prêtent au grand public.

«Accessibles», «fraîches», «techniciennes», ces qualificatifs reviennent en permanence pour décrire les demi-finalistes de la Coupe du Monde 2011 et des Jeux olympiques de Londres un an plus tard. Dans un sondage publié le 8 juin par Le Parisien, 81% des Français déclarent avoir une bonne image du football féminin, contre 31% pour le ballon rond en général.

«Cela n’empêche que c’est à chacun de choisir sa ligne éditoriale: soit on vend du papier, soit on fait la promotion d’une équipe», résume, de manière lapidaire, Raphaël Raymond, qui ne veut pas tomber dans «des clichés débiles» autour du girl power.

L’effet de surprise a disparu

Cette Coupe du monde marque une nouvelle phase pour les rédactions dans leur rapport avec l’équipe de France féminine: une sorte d’entre-deux complexe à gérer. Impossible, d’un côté, de jouer la carte de la «sensation tricolore» qui atteint miraculeusement le dernier carré de l’épreuve. Cette époque est révolue. Très compliqué, de l’autre, d’imposer les Françaises à la une de l’information sportive nationale, aux côtés d’une finale de Top 14 par exemple.

Même Eurosport –le premier média à avoir misé massivement sur celles qu’on appelait autrefois les «footballerines»– sait qu’il doit se renouveler: «On a passé le stade de la curiosité et de l’effet de mode, s’enthousiasme le directeur de l’antenne, Jérôme Papin. On sent que la Fédération a flairé le potentiel de ce sport. Autrement dit, il y a un vrai coup à faire pour aller plus loin.»

Sa stratégie: l’expertise technique, sans différence avec le traitement réservé à ses homologues masculins. Sur la chaîne, 80% des amateurs de football féminin sont des hommes. 4-4-2, 4-3-3, 4-5-1, marquage individuel, dépassement de fonctions… Ces termes ne sont pas tabous dans l’émission Femmes de foot, diffusée quotidiennement le temps de la compétition, et dans laquelle sont invitées des joueuses du Championnat de France. Décryptages, analyses, et palettes techniques se succèdent sur le plateau, à l’image ce que propose le Canal Football Club pour la Ligue 1. Une situation quasi-révolutionnaire si on la compare à cette archive de 1971, récemment déterrée par France Info, et dans laquelle le journaliste demande aux joueuses si elles ont souvent des vertiges ou des vapeurs…

Autre nouveauté : la pression médiatique. Après la défaite inattendue des Bleues face à la Colombie (0-2) lors du second match de poule, les louanges habituelles ont laissé place à quelques interrogations. Manque de motivation, nonchalance, choix hasardeux du coach… La liesse des premières épopées bleues ne s’accompagne plus de la même insouciance. Aujourd’hui, c’est du sérieux. Le staff français l’a bien compris. «La communication est presque aussi verrouillée que chez les hommes», regrette Raphaël Raymond. «La Fédération nous impose désormais les trois joueuses présentes au point presse.»

La culture de la gagne semble prendre racine. Une étape nécessaire et symbolique, selon le patron des contenus de la chaîne, Arnaud Simon. «C’est l’heure de s’aguerrir médiatiquement. Quand tout n’est pas rose, il faut le dire. C’est la fin de la lune de miel mais aussi le signe d’une certaine maturité.»

«Un nouvel enjeu de business»

Cette maturité est également perceptible sur le plan économique. Les droits télé sont le nerf de la guerre. W9 a déboursé 850.000 euros pour s’octroyer le droit de retransmettre tous les matches des Bleues lors du Mondial 2015. «C’est devenu un véritable enjeu de business, poursuit Arnaud Simon. Le football féminin représente un nouveau marché, créateur de valeurs, en terme d’annonceurs, d’abonnements et d’audiences.»

Tous s’accordent même à dire qu’ils tiennent sûrement la formule gagnante: l’alliance du sport numéro un en France et de la féminisation de la société. W9 craignait, par exemple, le week-end dernier, que la diffusion de la rencontre face à la Colombie, prévue à 18 heures, soit éclipsée par le match amical des hommes face à l’Albanie, programmé une heure plus tôt. Une angoisse tout à fait légitime il y a encore une demi-douzaine d’années. Au final, un million et demi de téléspectateurs ont choisi de supporter les coéquipières de Louisa Nécib et Laura Georges devant W9, contre 2,8 millions pour les hommes sur TF1.

«Le côté masculin, voire machiste, s’estompe peu à peu chez les supporters et les journalistes, analyse le directeur des sports de France 2, Daniel Bilalian. C’est dur d’abandonner ces vieilles habitudes, notamment pour un quotidien comme L’Equipe, mais ça progresse.»

Qu’importe, finalement, la performance sportive au Canada. La compétition ressemble à un sas entre l’enfance et l’âge adulte qui se profile. Comme ses confrères, Daniel Bilalian se projette déjà sur une autre échéance: la Coupe du monde 2019, organisée dans l’Hexagone. Cette fois, les Tricolores n’auront plus le droit à l’erreur, une situation que connaît bien le onze masculin. Elles seront mûres pour décrocher la une si convoitée de L’Equipe.

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