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De François le marxiste à François l’écolo

Représentation du pape François sur un immeuble de Buenos Aires, le 28 mars 2013 | REUTERS/Marcos Brindicci

Représentation du pape François sur un immeuble de Buenos Aires, le 28 mars 2013 | REUTERS/Marcos Brindicci

Le pape vient de franchir un nouveau cap en publiant une encyclique consacrée à la «sauvegarde de la Création».

Comment expliquer qu’un pape, pour la première fois, va parler d’écologie dans un document du «magistère» de l’Église? Le pape est le chef spirituel (et politique) de plus d’un milliard d’hommes et de femmes catholiques sur tous les continents. Il partage, avec l’autre milliard de chrétiens (évangéliques, protestants, anglicans, orthodoxes), le récit biblique de la Création (dans la Genèse), qui impose à l’homme de maîtriser et de protéger la terre et tous les fruits d’une nature créée par Dieu.

Depuis la nuit des temps, le pape de Rome intervient, à temps (et souvent à contretemps!), dans les affaires terrestres, parle de tout ce qui concerne l’humanité, sa grandeur et ses faiblesses, condamne les guerres et l’oppession, exalte les pauvres, milite «pour la vie», plaide pour la justice sociale, un monde plus juste, un genre humain plus solidaire.

Et il aura fallu attendre ce 18 juin 2015 pour qu’un pape publie, enfin, une encyclique, presque entièrement écrite de sa main, consacrée à l’environnement, à la «sauvegarde de la Création» et de ce qu’il appelle joliment «la maison commune», aux rapports entre les êtres vivants dans un monde vivant, aux menaces écologiques et climatiques qui pèsent sur l’avenir de la planète et le destin de l’humanité.

Prise de conscience

Les uns vont le déplorer, comme ces bons catholiques traditionnels (pas forcément intégristes) qui identifient encore l’écologie à un combat de «gauchistes», enfants de Mai-68 et du Larzac. Ils veulent bien d’une «écologie humaine» (défense de la vie, de la loi naturelle, de la famille, lutte contre l’avortement et le mariage pour tous), mais se méfient d’une «écologie environnementale et globale». Le pape sera aussi critiqué –cela a commencé aux États-Unis– par tous les conservateurs «climato-sceptiques», pour qui que le réchauffement n'est pas d’abord le résultat de l’activité humaine et sociale mais la résultante de données purement naturelles.

Mais beaucoup d’autres vont se réjouir de cette (tardive) prise de conscience au sommet de l’Église. Tous ceux, bien sûr, croyants et athées, qui, dans le monde militant, sont aux avant-gardes des combats écologiques. Tous ceux aussi qui, dans les communautés chrétiennes, ont l’expérience du terrain, notamment dans le monde rural où se vit –ou se détruit– le lien à la vitalité des êtres et de la nature. Enfin tous ceux qui partagent cette sensibilité chrétienne au thème biblique de la «sauvegarde de la Création», indissociable des autres luttes évangéliques pour la «paix» et la «justice».

Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI liaient les défis écologiques à la sphère du «moral»

À ce titre, les chrétiens protestants et orthodoxes ont toujours été en avance sur les catholiques. Dès 1990, le Conseil mondial des Églises (siégeant à Genève) réunissait à Séoul une assemblée générale sur le thème «Justice, paix et sauvegarde de la Création». Les catholiques n’étaient pas là. L’éclipse, sur ce thème, de la doctrine catholique, trop accaparée par la seule «écologie humaine», a longtemps déçu les théologiens d’avant-garde. Quant au patriarche orthodoxe de Constantinople, appelé le «patriarche vert», il est à la tête de nombreuses associations de défense de l’environnement.

Alors, bien sûr, on dira que les prédécesseurs du pape François n‘ont pas été complètement muets sur le sujet. Mais Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI liaient les défis écologiques à la sphère du «moral», celle des questionnements sur la famille et sur la bioéthique. Pour eux, la «défiguration» du monde était une contestation, parmi d’autres, consciente ou non, du projet de Dieu pour l’humanité et la Création. Dans son encyclique sur la «charité» (Caritas in veritate, de juin 2009), Benoît XVI mettait en cause les emballements d’une mondialisation qui perturbe tous les schémas de développement, modèles économiques et structures sociales jusqu’aux «fondamentaux» matériels de l’existence sur la planète. Mais il plaidait d’abord pour une «écologie de l’homme», où la liberté et la responsabilité individuelles s’articulaient avec le développement. «Il existe une écologie de l’homme», soulignait-il encore, en 2011, devant le Bundestag à Berlin.

Écologie globale

Le pape actuel franchit un nouveau cap. Il passe de l’écologie de l’homme à l’écologie globale. Ce n’est pas en vain qu’il a choisi, au soir de son élection, le nom de François, allusion à François d’Assise, saint patron des écologistes, symbole de fraternité universelle qui consacra sa vie à la réconciliation de tout le monde créé, terre et ciel. Amasser des biens était, pour lui, une folie. François d’Assise parcourait les chemins, mendiait son pain, prêchait la conversion. Avant sa mort, il composa le fameux Cantique des créatures, universellement connu, dans lequel il invitait «frère Soleil» et «notre mère la Terre» et toutes les créatures à louer Dieu. Le titre de l’encyclique du pape François, «Laudato si» (Loué sois-tu), est inspiré de ce Cantique des créatures de François d'Assise.

Ce n’est pas en vain qu’il a choisi le nom de François, allusion à François d’Assise, saint patron des écologistes

Le pape François –de son nom Jorge Mario Bergoglio– vient aussi d’un continent, l’Amérique latine, où les urgences écologiques sont parmi les plus graves. Il avait déjà démontré sa grande sensibilité aux questions d’environnement lors de la conférence des évêques latino-américains d’Aparecida au Brésil en 2007. «J’entendais les évêques brésiliens parler de déforestation de l’Amazonie», racontera-t-il plus tard. Archevêque de Buenos Aires, il mit en œuvre des recours devant la Cour suprême d’Argentine pour arrêter certaines entreprises de déforestation dans le nord de son pays. On dit aujourd’hui à Rome que, pour rédiger son encyclique, il a consulté des prêtres engagés dans tous les combats de la terre en Amazonie.

Ce n’est pas tout. Devenu pape, l’évêque jésuite et latino-américain a fait du combat contre la pauvreté l’objectif prioritaire de son pontificat. La critique violente qu’il formule régulièrement du «néo-capitalisme sauvage», du modèle économique ultralibéral et productiviste, de l’accumulation de richesses improductives n’est pas nouvelle dans le discours de l’Église. Depuis l’encyclique «Rerum Novarum» du pape Léon XIII –en 1891–, elle a établi un corps de «doctrine sociale» ferme, dénonçant avec vigueur les inégalités sociales, respecté et suivi par des générations entières de responsables politiques, patronaux, syndicaux, associatifs.

Mais, pour la première fois –et c’est la nouveauté de l’encyclique publiée au Vatican le 18 juin–, l’Église tire les conséquences, en termes écologiques, traduits en autant de menaces pour la planète entière, de sa radicale contestation des modes de production, de distribution et de consommation. Après son texte de novembre 2013 dénonçant la «culture du déchet» et le gaspillage des pays riches, la presse conservatrice des États-Unis avait qualifié François de pape «marxiste». Demain, il sera le pape «écolo», loué par les uns, détesté par les autres.

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