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Les séparatistes pro-Russes raniment les flammes de la guerre en Ukraine

Un membre des forces armées  ukrainiennes patrouille à Marinka, le 9 juin 2015, après les combats qui les ont opposées aux séparatistes pro-Russes | REUTERS/Gleb Garanich

Un membre des forces armées ukrainiennes patrouille à Marinka, le 9 juin 2015, après les combats qui les ont opposées aux séparatistes pro-Russes | REUTERS/Gleb Garanich

La stratégie des «tenailles» est de retour sur les champs de bataille d’Europe de l’Est.

Début juin dans l’est de l’Ukraine, des troupes soutenues par la Russie ont lancé une offensive militaire conséquente contre Marinka, une ville à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Donetsk, capitale des séparatistes. Si l’armée ukrainienne a repoussé cette attaque, les combats ont désormais repris dans la région. Cette offensive a non seulement réduit à néant le cessez-le-feu «Minsk II» de février, déjà bien mal en point, mais elle a peut-être aussi détruit pour de bon le processus de paix par lequel la communauté internationale cherchait à mettre fin à cette guerre. Et les derniers mouvements en date des rebelles donnent une idée de ce que le Kremlin et ses acolytes réservent à l’avenir.

Le 3 juin, le Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk a prévenu que les «terroristes» de Russie avaient lancé une offensive militaire majeure dans l’est de l’Ukraine, quelques heures à peine après l’annulation par Moscou d’une rencontre du groupe de contact trilatéral chargé de négocier une issue à la crise –groupe qui comprend des représentants de l’Ukraine, de la Russie et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

Lorsque les combats ont commencé, des citoyens de Donetsk ont réalisé des vidéos montrant des feux d’artillerie tirés depuis des positions juste à côté d’immeubles résidentiels, nouvelle illustration, apparemment, de la promesse faite par un commandant séparatiste il y a bientôt un an de se frayer un chemin dans la ville de Donetsk et d’utiliser ses habitants comme boucliers humains.

Cessez-le-feu ignoré

Quelques heures ont suffi à constater que des centaines de combattants rebelles menaient un assaut au sol contre Marinka. Les membres de la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine ont non seulement relevé une centaine d’attaques d’artillerie séparatistes, mais ils ont aussi vu des dizaines de véhicules blindés, de camions, de pièces d’artillerie et de lance-roquettes Grad déployés au combat par les séparatistes, notamment des chars d’assaut T-72. D’autres récits de la bataille du 3 juin corroborent le rapport de l’OSCE.

Beaucoup des chars séparatistes étaient des T-72, donc certainement fournis par l’armée russe

Ce rapport ainsi que d’autres témoignages indiquent clairement que les agresseurs étaient les séparatistes et non l’armée ukrainienne. L’OSCE affirme que ses tentatives de contacter les chefs séparatistes et ses appels à un nouveau cessez-le-feu ont été ignorés. En outre, beaucoup des chars séparatistes observés par l’OSCE étaient des T-72, soit des véhicules que l’Ukraine n'a pas utilisés dans ce conflit –ce qui indique qu’ils sont presque certainement fournis, voire directement manipulés, par l’armée russe.

Le soir, selon les autorités ukrainiennes, au moins cinq soldats ukrainiens avaient été tués et trente-neuf autres blessés. À la fois le gouvernement ukrainien et les séparatistes indiquent qu’entre dix et quatorze combattants rebelles ont été tués et plus de quatre-vingt blessés. Bien que les chiffres soient contestés, un certain nombre de civils ont également été tués ou blessés. Selon un membre de l’Onu, neuf civils ont été tués rien qu’à Marinka.

«Invasion à grande échelle»

Kiev a dû mobiliser un nombre conséquent de soldats et de matériel afin de repousser l’attaque des rebelles; pour le gouvernement, la vraie bataille n’est plus très loin. Le président Petro Porochenko a confié au Parlement le 4 juin que l’assaut contre Marinka représentait une «menace colossale» et son gouvernement se prépare à la perspective d’une «invasion à grande échelle» par les troupes russes.

En effet, la Russie et ses hommes de main de l’est de l’Ukraine semblent se préparer à reprendre les combats. Pendant toute la fin du mois d’avril et début mai, dans la partie de l’Ukraine tenue par les séparatistes, de grands nombres de convois militaires ont été repérés par des citoyens, des journalistes et des observateurs internationaux de l’OSCE. Ces convois comprenaient des chars T-72 et des systèmes anti-aériens Strela-10 servant à se protéger des avions d’attaque rapides sur les lignes de front.

Ces derniers mois, les pays de l’Otan et le gouvernement ukrainien ont donné l’alerte: l’armée russe intensifie de nouveau son soutien aux séparatistes en leur fournissant de nouvelles armes. En avril, le général Philip Breedlove, commandant suprême des forces alliées en Europe de l’Otan, a prévenu que la Russie se préparait à une nouvelle offensive et qu’elle tirait parti du cessez-le-feu symbolique pour repositionner ses troupes et ses équipements et pour former et approvisionner les séparatistes. Ces derniers ne semblent pas attendre autre chose: fin avril, Alexandre Zakhartchenko, président de la République populaire de Donetsk autoproclamée, a confié à Vice News qu’il ne voulait pas que cessez-le-feu de Minsk tienne.

Langues de terre rebelles

Dans les jours qui ont suivi l’attaque de Marinka, des forces soutenues par les Russes ont lancé de plus petites offensives au nord et au nord-ouest de Donetsk et depuis des positions à l’est de Marioupol. Le 8 juin, l’armée ukrainienne signalait que de violents combats faisaient de nouveau rage à Marinka, et l’armée ukrainienne semble de plus en plus préoccupée par l’éventualité d’attaques contre Artemivsk et Horlivka, deux villes au nord-est de Donetsk. Il est clair que l’attaque du 3 juin contre Marinka s’inscrivait dans un schéma plus large et, probablement, dans une stratégie plus étendue de la part des séparatistes.

Écrasant les forces de Kiev comme de la pâte à modeler

La cible de cette nouvelle offensive n’est pas nécessairement Marinka ou Donetsk, où se déroule cette nouvelle vague de combats, mais les zones au nord et au nord-ouest de Louhansk, au nord et à l’ouest de Horlivka, et au nord et à l’est de Marioupol. En conduisant des attaques-surprise le long des étroits corridors longeant les lignes de front, les rebelles ont pu obtenir des langues de terre qui, une fois élargies, pourraient menacer de prendre en tenailles des poches de soldats ukrainiens et les villes qu’ils défendent, écrasant les forces de Kiev comme de la pâte à modeler à mesure qu’ils resserrent leur emprise. Les séparatistes ont utilisé cette même stratégie avec succès en août dernier lors du siège d'Ilovaïsk et lors de la capture de Debaltseve en février.

Chacune de ces récentes attaques a été lancée quasiment sans crier gare, à l’image de l’assaut contre Marinka. Chacune semble bénéficier de diverses manières aux combattants soutenus par la Russie: elles mettent à l’épreuve les lignes de front ukrainiennes et obligent les chefs à tenter de deviner sans arrêt d’où viendra la prochaine agression. Et pendant ce temps, chacun de ces assauts menace de faire avancer ces «langues de terre» plus profondément dans le territoire tenu par l’Ukraine. Cette stratégie s’est avérée payante pour reprendre des territoires sans avoir à déployer une offensive majeure qui ferait la une des journaux. En fait, le gouvernement ukrainien a publié un rapport le 6 mai disant que, depuis la signature du second cessez-le feu de Minsk le 18 février, les combattants séparatistes ont capturé 28 villes ou villages –un chiffre qui n’a rien d’anodin quand on sait que ces captures se sont déroulées pendant ce qui était censé être une cessation des hostilités.

Ne pas se laisser encercler

La bataille de Marinka s’est peut-être terminée par une défaite pour les rebelles, mais l’Ukraine peut encore perdre la guerre. Depuis leurs positions autour de Donetsk, les rebelles ont la possibilité de toucher un tas de villes importantes et de routes cruciales, empiétant encore davantage sur le territoire tenu par les forces de Kiev. Et l’armée ukrainienne s’est vue obligée de mobiliser un grand nombre de soldats juste pour défendre Marinka.

La bataille de Marinka s’est peut-être terminée par une défaite pour les rebelles, mais l’Ukraine peut encore perdre la guerre

Il n’est pas certain que le gouvernement de Kiev puisse poursuivre cette stratégie car une grande partie de ses forces et de son équipement lourd est stationnée près de Marioupol, ville côtière-clé au sud de Donetsk, non loin de la frontière russe et sur la route entre territoire russe et Crimée. Il n’est pas certain non plus que les séparatistes soutenus par les Russes aient une puissance de feu suffisante pour capturer Marioupol un jour mais il est clair en revanche que l’armée ukrainienne ne peut se permettre de prendre le risque de perdre la ville, qui est à la fois le nœud économique le plus important de la côte et un rempart essentiel contre la mise en place d’une passerelle vers la Crimée par la Russie.

En plus de voir de grandes parties de ses ressources coincées dans la défense de Marioupol, l’armée ukrainienne doit aussi se méfier sérieusement de toute avancée ennemie au nord de la ville pour ne pas se laisser encercler. Se concentrer sur les lignes de front entre Donetsk et Marioupol, notamment sur des villes comme Marinka, pourrait exposer les lignes ukrainiennes entre Donetsk et Louhansk aux insidieuses avancées des combattants soutenus par les Russes qui progressent, malgré de nombreux cessez-le-feu, depuis le mois d’août.

Détérioration du conflit

Sous bien des aspects, les accords de Minsk conclus en août et en février sont une véritable farce. Les combats n’ont pas cessé et les rebelles ont continué à reprendre des territoires. L’armée russe a tiré profit de ces accords et continué à approvisionner les séparatistes en armes et en soldats, et ce conflit n’est absolument pas plus près d’être résolu qu’il ne l’était avant la signature des accords. D’un autre côté, chacun d’entre eux a causé au moins une désescalade temporaire des combats, apportant un répit nécessaire aux civils pris entre deux feux.

Le 3 juin, au milieu des combats les plus violents, l’état-major de l’armée ukrainienne a annoncé qu’il devrait redéployer ses blindés et son artillerie lourde sur les lignes de front –des équipements qui avaient été retirés en concordance avec les accords de Minsk II– afin d’affronter cette nouvelle menace. Le Kremlin, comme il était à prévoir, s’est empressé de qualifier ce geste de provocation, déformant une nouvelle fois la réalité qui est que c’est bien Moscou et non Kiev qui est responsable de ce conflit. Une nouvelle preuve que la Russie peut parfaitement faire dégénérer la situation –à coups de chars et de discours– dans les semaines et les mois à venir.

C’est bien Moscou et non Kiev qui est responsable de ce conflit

La bataille de Marinka a déjà eu au moins une conséquence d’importance. Trois jours après l’attaque, la diplomate suisse Heidi Tagliavini, chargée de la mission de l’OSCE, a démissionné. Elle n’observait pas uniquement les combats dans l’est de l’Ukraine mais également les négociations de cessez-le-feu entre Kiev, les rebelles et la Russie. La démission de Tagliavini est un signe certain de la frustration qui règne au sein de l’OSCE autour de la détérioration de la situation dans l’est de l’Ukraine. A présent que Tagliavini est partie, il ne va peut-être pas être possible de trouver un ou une remplaçant(e) à la fois accepté(e) par l’Occident et par la Russie.

Si l’on ne parvient pas à trouver un consensus sur la question, alors le processus de paix de l’est de l’Ukraine est mort et enterré. La conséquence pourrait être une guerre ouverte entre l’Ukraine et la Russie, une guerre qui a été soigneusement évitée et qui pourtant, pour certains, étant donné les intentions belliqueuses de Poutine, a toujours été inévitable. L’attaque de Marinka n’augure rien de bon pour les perspectives de paix.

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