Partager cet article

Pourquoi les généraux de l’État islamique sont meilleurs que ceux de l'armée irakienne

Des soldats irakiens avec des membres de l’armée américaine au camp Taji, en Irak, le 2 juin 2015 | REUTERS/U.S. Army/Sgt. Cody Quinn/Handout

Des soldats irakiens avec des membres de l’armée américaine au camp Taji, en Irak, le 2 juin 2015 | REUTERS/U.S. Army/Sgt. Cody Quinn/Handout

La lutte irakienne contre Daech n'est pas aidée par des commandants de seconde zone.

Depuis la fin mai, les milices chiites et les forces gouvernementales irakiennes s'amassent autour de Ramadi, la ville tombée entre les mains de l’État islamique au début du mois. Une campagne aussi rondement menée sur un plan publicitaire que piètrement organisée d'un point de vue stratégique.

Selon des responsables militaires américains, cela faisait des semaines que les djihadistes préméditaient leur conquête de Ramadi, en infiltrant des combattants dans la ville afin d'encercler des bâtiments gouvernementaux et d'assiéger ainsi les forces irakiennes. Ils allaient aussi s'emparer de positions stratégiques à l'aide de plusieurs dizaines de blindés et de bulldozers volés à l'armée et bardés d'explosifs –dix d'entre eux suffisant à recréer une explosion comparable à celle de l'attentat d'Oklahoma City en 1995. Croulant sous les blessés et les morts, les forces irakiennes démoralisées et épuisées reçurent l'ordre de battre en retraite et laissèrent sur place un grand nombre de véhicules, de tanks et autres éléments d'artillerie.

Du côté des politiques américains, les critiques n'ont pas tardé à fuser pour accuser les Irakiens d'avoir tout simplement abandonné la ville aux mains des djihadistes. L'armée irakienne n'a pas été «forcée hors de Ramadi» a ainsi déclaré Martin Dempsey, chef d'état-major des armées des États-Unis, lors d'un sommet de l'Otan à Bruxelles, mi-mai. Pour Ashton Carter, secrétaire de la Défense, les Irakiens sont même tout simplement «partis de Ramadi», tant il leur manque la «volonté de combattre». Si la Maison Blanche s'est précipitée pour modérer de tels propos, il ne fait aucun doute que beaucoup partagent l'opinion de Carter au sein du Pentagone.

Autant de commentaires qui soulèvent l'une des plus grosses questions relative non seulement à la prise de Ramadi, mais, plus généralement, à toute la contre-offensive lancée par les forces irakiennes contre l’État islamique: Bagdad est-elle en mesure de gagner cette guerre si ses généraux s'avèrent continuellement dépassés, d'un point de vue technique comme tactique, par leurs homologues du groupe djihadiste?

Cocktails de défaillances

Généraux irakiens dépassés, d'un point de vue technique comme tactique

Comme toujours, la victoire et la défaite sont des termes complexes à définir en temps de guerre. En ce qui concerne Ramadi, la chute de la ville ne peut être imputée qu'à un seul défaut de commandement. Ici, l'armée et la police irakiennes se battaient quasiment seules et quasi sans relâche depuis dix-huit mois et quasiment sans le moindre soutien de Bagdad, si l’on en croit Michael Knights, chercheur au sein du Washington Institute et spécialiste de l'armée irakienne. À Ramadi, les Irakiens n'avaient «aucun endroit sûr où se replier, aucun repos, aucune récupération et aucune échappatoire possibles».

Pour autant, il est aussi assez évident que la lutte contre l’État islamique n'est pas aidée par des commandants de seconde zone, incapables de prédire les actions de leurs ennemis ou manquant de compétences militaires pour être en mesure d'y réagir de manière adéquate.

En juin 2014, deux divisions irakiennes allaient être acheminées dans les environs de Mossoul, après que leurs commandants avaient abandonné leurs unités face à l'avancée des djihadistes et, pendant près d'un an, les bombardements de l'armée irakienne sur Falloujah ont été aussi incohérents qu'inefficaces pour en déloger l’État islamique.  

Durant toute l'année dernière, un grand nombre d'avant-postes de l'armée irakienne ont ainsi été systématiquement débordés, selon un phénomène ressemblant fort à un cocktail de défaillances, que ce soit en termes de soutien, de leadership, ou même de ravitaillement en armes et en munitions.

L'une des causes du déséquilibre est à chercher du côté des compétences militaires et de la motivation à combattre: les forces de sécurité irakiennes déployées sur le terrain doivent faire face à des officiers aguerris, formés sous Saddam Hussein et qui, ces douze dernières années, n'ont cessé d'avancer leurs pions dans la province d'Al-Anbar et de se mesurer à la fois aux Américains et aux forces irakiennes à commandement chiite.

Les forces de sécurité irakiennes déployées sur le terrain doivent faire face à des officiers aguerris

D'anciens officiers qui ont eu les coudées relativement franches au sein de l’État islamique, avec un Abou Bakr al-Baghdadi déléguant ses responsabilités aux commandants locaux, selon ce qu'explique Ahmed Ali, chercheur au sein d'Education for Peace in Iraq Center, une ONG installée à Washington et développant des programmes d'assistance pour la jeunesse irakienne. En ayant grandi au cœur de l'Irak sunnite, ces chefs connaissent parfaitement le terrain «et leurs compétences en matière de renseignement sont en prise directe avec les directives baathistes. Très précises et très personnelles», ajoute Ali.

Toujours selon Ali, les commandants de l’État islamique connaissent aussi très bien les tribus de la province et leurs structures sociales, ce qui permet au groupe de savoir quel clan est susceptible de le rejoindre et lequel devra au contraire être combattu.

Expertise militaire sunnite

Ces avantages dont peut se targuer l’État islamique relèvent d'une conséquence involontaire du démantèlement de l'armée irakienne, décision prise par les États-Unis en 2003 à la suite de l'effondrement du régime de Saddam Hussein. Fondamentalement, c'est une génération d'expertise militaire sunnite qui s'est retrouvée livrée à elle-même et que l'insurrection a eu tout loisir de récupérer.

La situation s'est encore aggravée ces dernières années lorsque le Premier ministre irakien de l'époque, Nouri al-Maliki, et son gouvernement chiite, ont purgé l'état-major des forces de sécurité irakiennes de leurs commandants sunnites les plus expérimentés pour les remplacer par des officiers et des généraux chiites bien moins compétents.

Forces de sécurité irakiennes purgées des commandants sunnites les plus expérimentés

Pendant des années, les agissements de l'armée et de la police chiite de Maliki ont été ceux d'une milice confessionnelle, soumettant le leadership sunnite à une répression brutale et obéissant aux ordres directs de Maliki, qui allait donner des galons à ses fidèles et étayer de son bureau l'ensemble de l'appareil de décision militaire. Bon nombre de sunnites, exaspérés par un tel traitement, se sont ensuite progressivement rapprochés de milices tribales et de groupes djihadistes, une coalition qui allait donner naissance à l’État islamique.

En dépit de nombreux obstacles, quelques vétérans sunnites ont quand même réussi à réintégrer les rangs des forces de sécurité, mais ils n'avaient que très peu de chances de trouver un poste d'influence, explique le colonel Steve Leonard, retraité de l'armée américaine et conseiller en formation militaire pour l'ambassade américaine de Bagdad en 2012.

«En termes de leadership, le plus gros volume de connaissances et d'expérience militaires est toujours à trouver au sein des rangs sunnites, déclare Leonard. Combler un tel fossé demandera du temps, de la volonté et de la persévérance. Le changement nécessaire est littéralement générationnel. Ce n'est pas quelque chose qui se fera du jour au lendemain.»

Parmi les sunnites qui ont réussi à se hisser à des grades relativement élevés, beaucoup ont souffert d'un manque de reconnaissance, voire ont été soumis à des pressions et autres manœuvres de harcèlement. Sous Maliki, plusieurs officiers sunnites se faisaient suivre par des agents du gouvernement qui les soupçonnaient de liens avec l'insurrection, et les cas sont loin d'être isolés. Leonard donne ainsi l'exemple d'un officier sunnite incapable de se rendre aux réunions avec ses formateurs américains, car il avait peur de passer pour un traître aux yeux de ses supérieurs chiites.

Battre en retraite

Le leadership souffre de préjugés religieux et ethniques qui, à mon avis, éclipsent leurs compétences militaires

Colonel Steve Leonard, retraité de l'armée américaine et conseiller en formation militaire pour l'ambassade américaine de Bagdad en 2012

Après le retrait de décembre 2011, l'absence relative des forces américaines à Bagdad a aussi généré des retards dans la formation des cadres militaires, bien difficiles à surmonter depuis. Globalement, la présence de conseillers militaires américains a été des plus limitées, avec moins de 200 experts assignés à l'ambassade de Bagdad. Quand il était en service, le colonel Steve Leonard explique qu'il «y avait tant de besoins en matière de conseil militaire» que l'entreprise relevait d'une cause perdue d'avance vu la maigreur des effectifs disponibles. 

Sur le terrain, Steve Leonard dit avoir détecté un fond suffisant de jeunes officiers compétents, mais il souligne aussi que, plus on monte en grade, plus «le leadership souffre de préjugés religieux et ethniques qui, à mon avis, éclipsent leurs compétences militaires».

Autant de lacunes qui ont éclaté au grand jour à Ramadi lorsqu'un général irakien s'est retiré de la ville à la suite, selon des responsables américains, d'un malentendu entre lui, ses supérieurs et ses conseillers américains présents en Irak. En l'espèce, selon les explications de Dempsey à Bruxelles, ce commandant a pris «ce qui s'avère être une décision unilatérale de se déplacer vers une position qui lui semblait défendable» près d'Habbaniya, à l'est de Ramadi.

Le colonel Steve Warren, porte-parole du Département de la Défense –connu pour ses critiques du commandement irakien– allait ajouter que «les effectifs des forces de sécurité irakiennes étaient largement supérieurs à ceux de leur ennemi» dans la ville, «et pourtant, ils ont préféré battre en retraite».

Depuis peu, l'armée irakienne semble avoir repris quelques couleurs, en gagnant notamment du terrain près de la raffinerie pétrolière de Baiji, ce qui pourrait permettre aux troupes d'être réapprovisionnées, après des mois d'encerclement par l’État islamique. Le Premier Ministre Haider al-Abadi et des responsables chiites ont aussi déclaré qu'ils allaient reprendre Ramadi au plus vite. Mais si le passé est d'une aide quelconque pour présager du futur, il est fort probable que les généraux irakiens ne fassent toujours pas le poids.

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte