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Dan Franck: «La plume de Vautrin était une plume de combat»

Montage de couvertures, illustrées par Enki Billal, des «Aventures de Boro, reporter photographe»

Montage de couvertures, illustrées par Enki Billal, des «Aventures de Boro, reporter photographe»

Le romancier Jean Vautrin est mort. Son ami et compagnon d'écriture pendant près de trente ans raconte à Slate leur longue collaboration sur «Les Aventures de Boro, reporter photographe».

Le romancier Jean Vautrin, Jean Herman de son vrai nom, est mort ce mardi 16 juin à son domicile de Gradignan, près de Bordeaux. Il avait 82 ans et presque autant d'années d'écriture: scénariste, romancier, nouvelliste, Vautrin a été, comme le rappelle Télérama, assistant de Rossellini, auteur de romans noirs, qu'il réinvent& avec Manchette (A bulletins rouges) ou auteur de romans historiques (Le cri du peuple, qui sera adapté en BD par Tardi, Quatre Soldats français, en quatre tomes). Et lauréat du Goncourt en 1989 pour Un grand pas vers le bon Dieu

Un des plus beaux pans de son oeuvre est la saga qu'il a écrite avec le romancier Dan Franck: Les Aventures de Boro, reporter photographe. A quatre mains, ils ont inventé Blèmia Borowicz, Leica pendu en bandoulière, fantasque, séducteur et libre. Un personnage de saga populaire et exigeante, littéraire, enveloppante, un héros de romans d'aventure digne de Dumas, l'engagement en plus. 

Dan Franck se remémore pour Slate sa collaboration avec Vautrin, qui a duré près de trente ans:

«On s’était rencontrés dans un de nos premiers salons du livre, en 1983 ou 1984. C'était il y a très longtemps... Il avait pas eu le Goncourt et moi pas le Renaudot, on était pas connus et on avait rien lu l’un de l’autre. C’était la grande époque des livres de plage, que je n’écrivais pas –j'imagine qu'un livre de plage, c'est ce que vous mettez sur la serviette pour servir d'oreiller.

 

Et on a parlé tout de suite de ça, les livres de plage: inventer un personnage et faire des livres de littérature populaire de grande qualité. 

Lui rajoutait chez moi et moi je coupais chez lui

 

On avait envie d'inventer une écriture blanche. La première fois, comme on ne connaissait pas notre écriture respective, on a écrit chacun et on a échangé nos feuilles. Lui avait une écriture foisonnante, colorée, magnifique. Et moi je suis très dans la retenue. On s'est dit qu'il n'y avait pas d'écriture blanche possible. Du coup, on s'est mis à retravailler nos copies. 

 

Lui rajoutait chez moi et moi je coupais chez lui. Il y avait un énorme travail d’unité.

Et on a inventé Boro tout de suite. 

 

On voulait que ce soit un reporter photo. Moi je voulais qu'il soit reporter et Vautrin qu'il soit photographe, lui-même faisait de la photo. Et on a fait un Hongrois, un peu métèque, boitant, parce qu’on ne voulait pas qu’il ait tout pour lui, que ce soit une sorte de justicier mais qu’il soit sensible au sort des gens défavorisés, maltraités, attaqués. Toute la littérature de Vautrin tourne autour de ça, la mienne aussi d’ailleurs. 

 

Notre idée après a été de lui faire parcourir l’Europe depuis 1933, en passant par la Guerre d'Espagne, jusqu'à la création de l'Etat d'Israël, parce que c'était un événement énorme de l’après-guerre. Mais ce qui était important, c’était l’engagement: Boro est un antifasciste, du côté des résistants et de la gauche.

Ecrire pendant vingt ans des livres ensemble, ça suppose une immense complicité morale

 

Avec Vautrin, on était d’accord sur presque tout. Pour écrire pendant vingt ans des livres ensemble alors qu’on publie chacun de notre côté par ailleurs, ça suppose une immense complicité morale, c’était un très grand humaniste.

 

Et il écrivait tout le temps; il a toujours écrit, il a écrit beaucoup de choses, pour le cinéma, mes romans. Mais peu importe la forme, ce qu’il était en train d’écrire était chaque fois le plus important.

 

Mais c’est moins sa manière d’écrire que ses sujets qui montrent l’homme. Son dernier livre était sur les Roms, par exemple: sa plume était une plume de combat.

Mais il était un peu désespéré par le monde d’aujourd’hui. La société d’aujourd’hui, pour un humaniste, est terriblement dure et cruelle.»

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