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Comment Wellington a écrit la légende de Waterloo

Wellington à Waterloo Robert Alexander Hillingford via Wikimedia CC License by

Wellington à Waterloo Robert Alexander Hillingford via Wikimedia CC License by

En écrivant le nom de cette commune, plutôt qu'une de ses voisines, sur la dépêche annonçant le résultat de la bataille, il a baptisé cette dernière.

Au moment où, ce 18 juin 1815, la ferme de la Haie-Sainte tombe aux mains des soldats français et où le drapeau tricolore flotte à la cime de l’exploitation, Napoléon en est sûr, il a gagné ce dont l’histoire se souviendra sous le nom de bataille de Waterloo. Il est 18h30, et cette position longtemps tenue par les Anglais a fait l’objet de combats acharnés, avant de se donner enfin à la Grande Armée. 

Au centre du dispositif, la perte de la bâtisse met les Britanniques dans une situation pénible malgré l’arrivée des Prussiens, et les «Rouges» craignent l’enfoncement par les troupes impériales. Napoléon fait alors envoyer un courrier à Paris, porteur de cette nouvelle: la France a remporté une grande victoire sur les Coalisés. Les jours suivants sont festifs pour des Parisiens persuadés du succès des armes françaises. Ce n’est qu’au lendemain du retour de l’Empereur dans la capitale qu’ils seront définitivement détrompés.

Les sujets de Sa Majesté (à l’époque le roi fou George III) ont eux aussi appris l'issue du face-à-face en recevant un bulletin de leur général en chef. Sauf que, pour leur plus grand bonheur, cette fois-ci, la dépêche disait vrai en annonçait un triomphe.

Durant ses vingt années en tant que chef militaire, Arthur Wellesley, duc de Wellington et futur Premier ministre, a pris l’habitude de rédiger scrupuleusement le récit de ses campagnes dans des dépêches, destinées pour partie à informer le public dans des termes choisis et pour l’autre à renseigner ses supérieurs. 

Celle qu'il envoie à Bathurst le 19 juin 1815 pour exposer le déroulement des combats a même en un sens changé l'histoire: installé sur la commune de Waterloo, Wellington écrit ce nom sur l'en-tête du courrier, alors que l'affrontement a eu lieu plus au sud. Sans ça, on parlerait aujourd'hui de la bataille de Genappe ou Braine-l'Alleud

La lecture des documents relatifs à Waterloo et à la campagne de Belgique face à Napoléon et aux Français en 1815 donne une foultitude de détails sur la vision des opérations côté anglais et sur la conception de la guerre de Wellington.

La guerre est une partie de chasse entre aristocrates

La bataille de Waterloo, par Clément-Auguste Andrieux en 1852. 

Au début, les choses se passent assez mal pour les Coalisés. La faute en incombe moins aux hommes de Wellington qu’aux Prussiens du vieux Blücher. Le vétéran des armées du roi de Prusse est d’autant plus remonté, et fatigué, qu’il a passé sa vie à se faire battre par les Français, qu’ils soient révolutionnaires ou impériaux. Et les premiers jours de la campagne de 1815 l’accablent: le 15 juin, il est défait à Charleroi puis à Ligny. Dans son compte-rendu de la victoire de Waterloo, écrit le 19 juin au lendemain de la bataille, Wellington reste élégant vis-à-vis des déboires de son collègue allemand. Il se contente de noter: «L’ennemi enleva alors les positions prussiennes sur la Sambre.»

Mieux, il salue la bravoure des soldats germaniques dans un anglais pour le moins raffiné. Au lieu de faire l’éloge de leur «bravery», il évoque leur «gallantery», à deux doigts de présenter ces soudards sous les airs de purs chevaliers exerçant leur art aux temps de l’amour courtois. La parfaite éducation de Wellington se remarque même au cœur de la description de la mêlée de Waterloo proprement dite.

Pendant des heures, l’infanterie française et la cavalerie, commandée par le maréchal Ney, lanceront charge sur charge sur les carrés anglais. Sans succès. Voici, la peinture qu’en fait Wellington dans un geste plein de concision: «Tous les assauts furent repoussés de la manière la plus énergique.»

Faire la guerre, pour le général britannique, ne semble pas être bien différent d’une bonne partie de chasse à courre sur ses domaines giboyeux. C’est en tout cas l’impression que le lecteur tire de cette mention du comportement de la division de Lord Uxbridge à Waterloo: «Sa Seigneurie s’est déclarée très satisfaite de son régiment.»

Comme aux César

C’est seulement au moment d’analyser son succès que Wellington abandonne (un peu) de sa réserve:

«Quand l’ennemi a fourni un effort désespéré avec sa cavalerie, son infanterie, le tout supporté par le feu de l’artillerie, pour forcer notre centre-gauche, près de la ferme de la Haie-Sainte qui finit par être prise; et, après avoir observé que les troupes en revenaient dans la plus grande confusion, et que la marche du corps d’armée du général Bülow [un Prussien, ndlr] (…) commençait à produire ses effets et comme je pouvais percevoir le feu de ses canons, et que le maréchal Blücher s’était joint lui-même avec une partie de ses troupes à notre aile gauche, j’ai résolu d’attaquer l’ennemi et immédiatement j’ai fait avancer l’infanterie, soutenue par l’artillerie et la cavalerie. »

La charge des Scots Grey à Waterloo. 

L’effet est dévastateur: les Français abandonnent bientôt leurs positions. Au début de la soirée, même la Garde impériale, surnommée la «Vieille garde», composée des vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire et considérée comme invincible, recule. C’est la débandade la plus totale pour les forces napoléoniennes. Sur un ton de comptable, le duc de Wellington ajoute: «150 canons, avec leurs munitions, nous sont tombés dans les mains.» Comme aux César, le général victorieux, et aussitôt célébré de toutes parts par ses courtisans comme par la couronne britannique, pense à remercier ceux sans qui «tout ça n’aurait pas été possible»… en l’occurrence les Prussiens. Plein d’humour, il souligne la «ponctualité» de ses sauveurs arrivés in extremis: «Je ne ferais pas justice à mes propres sentiments, ou au maréchal Blücher et à son armée, si je n’attribuais pas le résultat de cette pénible journée à l’assistance cordiale et ponctuelle que j’ai reçue de leur part.»

Une délicatesse de gentleman

Sans faire de l’homme de guerre britannique une agence de presse avant la lettre, il apparaît que ses innombrables dépêches étaient scrutées avec intérêt par la presse européenne comme une source sérieuse. En 1809, le Journal de Paris les cite en appui de sa description de la retraite anglaise au Portugal. Mais c'est bien après les années tumultueuses du conflit entre l’Empire et les Anglais que les informations rédigées par Wellington referont leur apparition dans le monde.

La dépêche de Wellington annonçant sa victoire à Waterloo en 1815, dans le Times. 

Sur ses vieux jours, le duc décide de publier ses dépêches. La compilation est réalisée grâce à l’assistance de son aide de camp Gurwood, et prend douze énormes volumes. Quelques années après, un des titres de presse français les plus en vue au XIXe siècle, la Revue des deux mondes, se fait l’écho de la genèse difficile de l’ouvrage.

En 1838, tout est prêt pour que la retranscription de la bataille de Waterloo, et de toutes celles auxquelles il a participé, paraissent. Seulement voilà, 1838, c’est l’année du sacre de la reine Victoria et le maréchal Soult est envoyé comme ambassadeur de France à Londres pour l’occasion. Soult était le chef d’état-major de Napoléon à Waterloo et a surtout longtemps combattu Wellington en Espagne puis dans le midi de la France. L’Anglais résout alors de retarder la sortie de son œuvre ou, pour reprendre les termes de la Revue, «par un effet de sa délicatesse de gentleman, en fit suspendre la publication jusqu’après le départ de son ancien et illustre adversaire».

On ne dit pas si, lors de la cérémonie, les deux vieux officiers ont échangé des anecdotes sur la célèbre bataille, en plus de ces politesses. 

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