Sports

Ali, Federer, Woods, Jordan, invincibles de modestie

Ben Yagoda, mis à jour le 14.09.2009 à 19 h 14

Comment les athlètes doivent parler d'eux-mêmes sans passer pour des connards...

Roger Federer s'est qualifié dans la nuit de dimanche à lundi 14 septembre pour la finale de l'US Open, la 21e finale de Grand Chelem de sa carrière. Il a battu en demi-finale le Serbe Novak Djokovic, numéro 4 mondial, (7-6, 7-5, 7-5) 2h34', en réalisant notamment un point qu'il a qualifié lors de la conférence de presse d'après match de «plus beau de sa carrière.» Il rencontre ce soir le jeune argentin Juan Martin Del Potro, 20 ans, qui a quant à lui infligé à Rafael Nadal sa plus lourde défaite en Grand Chelem (6-2, 6-2, 6-2 en 2h20') lors de sa demi-finale. L'occasion pour le Suisse de s'essayer de nouveau à l'art de répondre aux questions des journalistes sans passer pour un prétentieux.

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Lundi dernier, Roger Federer a joué contre Tommy Robredo au quatrième tour de l'US Open.  Federer, classé numéro 1 à l'ATP, détient un record de 8 victoires à 0 dans ses matchs contre Robredo, un espagnol classé quinzième mondial. Lors de ces huit victoires, il n'a perdu que deux sets. Quelques minutes avant le match, la journaliste d'ESPN Mary Joe Fernandez a parlé au champion suisse dans le couloir qui mène au stade Arthur Ashe. «Qu'est-ce que vous attendez du macth?»

C'était une question inoffensive, voire banale, mais il y a quand même, à la base, un problème épineux. Si vous êtes le meilleur du monde dans votre domaine, voire le meilleur de tous les temps, comment abordez-vous une telle question - honorablement et à votre avantage - dans les innombrables commentaires publiques qu'on vous demande de faire?

La réponse de Federer fut aussi maîtrisée que son tennis. Pour faciliter l'analyse, j'énumère ses phrases: 1) «Ca sera difficile»  2) «Nous avons le même style de jeu» 3)«Un revers à une seule main; vous ne trouvez pas ça souvent sur le circuit» 4) «Nous nous connaissons depuis l'âge de 15 ans, quand nous étions juniors» 5) «Je sais que ce sera un bon match»  6) «J'espère le gagner».

Les points 2, 3, 4, et 6 sont certainement vrais, et tous, sauf le sixième point, ne sont pas des lieux communs et ont de l'intérêt.  Selon votre interprétation des points 1 et 5, soit Federer mentait soit il cherchait une issue au travers de phrases dilatoires. Répondre à la question de la journaliste, en tant que numéro 1, était difficile. Et, ce fut par ailleurs un bon match dans la mesure où il y eut beaucoup de coups remarquables, surtout de la part de Federer. Mais, finalement, ce ne fut pas un match très disputé, le score final étant de 7-5, 6-2, 6-2 pour le Suisse.

La vantardise peut faire très mal

L'histoire de la manière dont les grands champions se présentent n'est pas compliquée. La plupart du temps, au XXe siècle, il s'agissait surtout du thème et des variations autour des clichés énoncés par Kevin Costner dans le film Duo à trois : «Tout se joue au jour le jour. Je suis tout simplement content d'être ici, et j'espère aider l'équipe. Je vais faire de mon mieux, et si le bon Dieu le veut, ça va bien se passer».

Ce genre de discours fut et reste irritant pour les journalistes sportifs, mais il constitue une stratégie logique. Les sportifs ne sont pas tous des génies, mais ils se rendent compte que la vantardise peut faire peu de bien et beaucoup de mal: des critiques dans la presse, un surcroît de motivation et des insultes sur le terrain par les supporters adverses, du ressentiment de la part des coéquipiers. Or, même les immortels doivent faire preuve d'une certaine dose d'humilité. Federer perd des sets régulièrement, Joe Montana et Oscar Robertson ont raté leurs cibles aussi souvent qu'ils les ont atteintes, et Babe Ruth et Ty Cobb (fameux joueurs de baseball, ndlr) n'ont fait mouche au but qu'une fois sur trois.

Le plus grand, disait Ali

Cette approche a changé avec Cassius Clay. Quand le boxeur a battu Sonny Liston, le tenant du titre dans la catégorie poids lourds, en 1964, il a dit «Je suis le champion du monde. Je suis le plus grand de tous les temps.  Je suis tellement grand que je n'ai même pas de marques sur le visage»  En mariant les vantardises et les insultes issues des traditions orales afro-américaines telles que les «toasts» (les récits d'exploits des héros traditionnels, ndlr) ou les «dozens» (où deux adversaires s'échangent des insultes ribaudes jusqu'à ce que l'un des opposants ne trouve plus de réponse) avec le sens de l'autopromotion des catcheurs professionnels comme Gorgeous George, Cassius Clay - qui changera son nom en Mohamed Ali quelques mois plus tard - a ouvert la porte au « trash-talking » (échanges d'insultes), aux gestes d'autocélébration, au lancement de battes, et autres gestes par lesquels le sportif est censé montrer, sur le terrain, sa supériorité.

Jordan, incarnation contemporaine de la grandeur

Dans les sports individuels tels que la boxe (Floyd Mayweather Jr., par exemple) et l'athlétisme (Usain Bolt), les déclarations immodestes sont maintenant acceptées, et dans une certain mesure, attendues.  Mais dans les sports d'équipe - avec quelques grandes exceptions comme les footballeurs américains Terrell Owens et Chad Ochocinco - elles restent l'apanage du terrain et sont rarement formulées en présence des microphones. Même Michael Jordan, plébiscité comme le meilleur basketteur de tous les temps, s'est fait violence pour ne jamais le dire à haute voix.

Un bon exemple de ces bonnes manières se trouve dans cette citation de son livre For the Love of the Game: My Story ("Pour l'amour du jeu : mon histoire.") : « Il n'y pas de basketteur parfait, et je ne crois pas non plus qu'il existe un unique meilleur joueur.  Les joueurs évoluent dans des époques différentes.  J'ai construit mon talent sur les épaules des autres.  Je crois que la grandeur s'évalue en fonction des époques et donc qu'elle change avec elles. Sans Julius Erving, David Thompson, Walter Davis ou Elgin Baylor, il n'y aurait jamais eu de Michael Jordan. Je suis issu d'eux».

Notez bien ces mots - ils sont brillants. Jordan reconnaît ne pas être parfait et fait bien attention de ne pas se vanter à la manière d'Ali, mais il nous dit qu'il est l'incarnation contemporaine de la grandeur. Si vous souscrivez au modèle évolutionniste de Jordan, cela veut dire qu'il est le meilleur joueur de tous les temps.

Ne pas déplaire aux sponsors

Le golf et le tennis, des sports individuels avec des origines aristocratiques, sont, traditionnellement, des bastions de la modestie. Tiger Woods a construit sa manière de se présenter à partir de celle de Jordan - refusant en particulier de faire ou de dire quelque chose qui pouvait mettre en péril son image inoffensive ou le soutien de ses sponsors. Ce qui est unique chez lui, c'est la manière dont il formule son discours en se demandant s'il a joué à la hauteur de ses standards personnels — «Je n'ai pas joué mon meilleur jeu aujourd'hui» — restant en cela plus au moins honnête et ne faisant pas de comparaisons déplacées avec les autres.

Wood a aussi une tendance caractéristique à employer les adjectifs et les tics traditionnels du milieu du sport. Les journalistes devraient parfois en avoir marre de ses «pas mal», «pas mal de...», «assez de...» et «Stevie m'a bien lu».  Voici quelques morceaux choisis prononcés après avoir terminé en tête du premier tour du championnat PGA de cette année : «J'ai très bien joué aujourd'hui. J'ai fait une série d'assez bons coups... Je me suis senti assez à l'aise. Les fairways sont assez larges ici, il y a beaucoup de place».

Un journaliste a essayé de piéger sa candeur en lui demandant s'il lui est déjà arrivé de jouer de son mieux et de perdre malgré tout un tournoi majeur. Tiger n'a pas mordu: «Il y a des fois où tous les facteurs de succès sont rassemblés et j'ai eu alors pas mal de marge pour assurer la victoire. D'une manière générale, je pense que mon jeu s'est amélioré au fil des années et est devenu plus constant.  Et quand je joue bien, normalement, je ne fais pas beaucoup d'erreurs».

Un soupçon de chance

La capacité de Tiger à mordre (avec finesse mais néanmoins mortellement) se dévoile uniquement quand un goujat suggère que son leadership commence à s'éroder. A la fin de l'année 2006, récupérant d'une opération au genou, Ernie Els avait eu l'audace de suggérer que, bientôt, il pourrait «commencer à donner du fil à retordre à Tiger». Depuis cette déclaration, Els a gagné trois tournois majeurs; Tiger a lui gagné seize titres du circuit PGA dans les trois dernières années. La semaine dernière, Tiger a enfoncé le clou: «Ernie ne travaille pas beaucoup au niveau physique, et une chose qu'il faut faire quand vous sortez d'une intervention aux ligaments, c'est de beaucoup travailler.  Je me sens assez bien avec ce que j'ai fait, et je pense qu'Ernie aurait pu travailler un peu plus».

A la différence de son pote Tiger, Federer ne nourrit aucune rancune. Je dirais même qu'il a atteint un nouveau stade dans son mélange d'élégance et d'humilité qui se manifeste par une reconnaissance candide de sa propre grandeur. J'imagine que c'est quand même en partie une conséquence de son ignorance du style américain - genre: «bof, ce n'est rien» - et en partie parce que son anglais impeccable n'est pas suffisamment impeccable pour l'autoriser à se détendre complètement quand il parle devant les caméras.

De toute façon, le style de Federer était bien en évidence en juillet, quand il a vaincu Andy Roddick en finale de Wimbledon, son sixième triomphe dans le tournoi et son quinzième titre du Grand Chelem - record historique.  D'abord, il a enfilé un survêtement blanc avec le chiffre « 15 » brodé sur le dos - exprimant à la fois un goût vestimentaire parfois étrange et sa confiance dans ce qui allait advenir.

Il a commencé en s'adressant à son rival: «Ne sois pas trop triste», a-t-il dit à Roddick. «J'ai eu des matchs difficiles moi aussi, et en particulier un sur ce court l'année dernière».  C'était quand son rival de toujours, Rafael Nadal, l'a battu après cinq sets de légende. «Je suis revenu, et j'ai gagné».

Roddick, débout à côté de lui, a noté que cette défaite face à Nadal était survenue après cinq victoires de rang à Wimbledon. Federer a rit: « C'est vrai, j'en ai gagné cinq, mais ça fait mal quand même ... Malheureusement, dans le tennis, il faut que quelqu'un gagne, et aujourd'hui, c'est moi qui ai eu de la chance».

De la chance — évidemment, c'est le mot ultime de la fausse modestie. Mais venant de la bouche de Federer, on le croyait. Oui, il venait de battre le record des titres en Grand Chelem, mais seulement après avoir perdu face à Nadal à plusieurs reprises — Federer a même pleuré quelques mois auparavant après lui avoir cédé sa couronne à l'Open d'Australie. Pendant son discours à Wimbledon, donc, Federer a été capable d'exprimer deux idées qui semblent contradictoires: il était le meilleur joueur de tous les temps et il était l'homme le plus chanceux du monde.

Ben Yagoda

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Roger Federer lors du quart de finale de l'US Open

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